Samedi 26 mai 2012
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook

Cheikh El Hadji Malick Sy et l’islamisation du Sénégal (partie 2/2)

Cheikh El Hadj Malick Sy a fait de la pratique de l’islam et de la vie confrérique, la base de sa résistance « passive » visant à redynamiser cette société à laquelle plusieurs décennies de colonisation avaient comme l ’affirme Césaire : « Savamment inculqué la peur, le complexe d’infériorité et l’agenouillement ».

Partagez :

Rôle et particularité d’un lettré soufi

L’Administration
française, bien que continuant son oeuvre de pacification de l’intérieur du
pays, s’attachait plus aux villes : centres économiques et culturels
vitaux qui demeuraient un véritable enjeu pour l’Empire colonial.

Dans
le cadre de sa résistance « passive et culturelle », El Hadj
Malick Sy aura d’ailleurs compris cette stratégie et s’intéressera aux villes
où la Tijâniyya compte, encore aujourd’hui, la majorité de ses disciples. Comme
le soutient Iba Der Thiam, la colonisation est à la fois « une entreprise
d’occupation territoriale, de domination politique et d’aliénation
culturelle » > >[1]
. C’est
cette dernière forme qui focalisera l’attention des marabouts soufis tel qu’El
Hadj Malick Sy.

Le
cheikh n’aura pas la tâche facile car la société urbaine à laquelle il
s’adressa, était depuis plusieurs décennies traversée par de très profondes
crises. Reprenons à ce propos la description qu’en fait Rawane Mbaye  href="#_ftn2" name="_ftnref2" title=""> >[2]

 : « Cette société était éclatée, désarticulée, rongée qu’elle était par
le virus de la méfiance et parce que la solidarité du groupe avait peu à peu
volé en éclats, l’individualisme y faisait une apparition de plus en plus
marquée
 ».

Rawane
Mbaye poursuit en attribuant cet état de crise à tous ces maux qu’il
énumère : « Avec le travail forcé, l’indigénat et son régime de
sanctions disciplinaires, les chefs de cantons et les commandants de cercles,
vivant d’abus du pouvoir et d’autoritarisme gratuit, avec l’impôt et la
circonscription militaire et l’introduction de valeurs, de normes de vie, de
règles de droit et d’une langue étrangère, les populations violentées,
terrorisées, insécurisées, avaient fini par perdre tout sens de l’initiative,
toute volonté de concevoir des structures, de tout envie d’imaginer des projets
d’avenir
 ».

Ce
tableau sombre que nous dresse ici l’islamologue sénégalais, rend suffisamment
compte du degrés qu’avait atteint le malaise social.

Chaque
fois qu’une société est confrontée à de tels maux, dépassée face une situation
donnée, elle cherche soit à combattre le mal ou recevoir un palliatif en
s’identifiant à une doctrine, une religion, un saint homme d’où l’idée
weberienne de domination charismatique considérée comme transitoire et
passagère. On pourrait penser à de multiples exemples dans le monde musulman
avec le phénomène mahdiste.

Dans
ce contexte, la vertu héroïque et la valeur exemplaire du guide redonne de
l’espoir et crée une autre dynamique. Rawane Mbaye nous dit à ce
propos : « A tous les naufragés de ce monde en mutation
d’identité où l’arbitraire régnait en maître absolu, la religion apparut comme
le seul espoir de salut
 ».

L’identité
collective du groupe persécuté, s’est confondue avec la religion musulmane.
Dans ce contexte sénégalais, cette identité trouvera en la confrérie Tijâniyya
un cadre d’expression plus que propice. Ces structures multiformes qui
s’adaptent à plusieurs situations sont ainsi considérées, dans une belle
métaphore, par le marabout Cheikh Ahmed Tidiane Sy comme « Les clubs
mystiques où se forment continuellement les athlètes de la religion
 ».

Cheikh
El Hadj Malick Sy s’est appuyé sur la Tijâniyya, dont il était la
principale figure sénégalaise, en son temps, pour remplir cette fonction. Il a
fait de la pratique de l’islam et de la vie confrérique la base de sa
résistance « passive » visant à redynamiser cette société à
laquelle plusieurs décennies de colonisation avaient comme l ‘affirme Césaire href="#_ftn3" name="_ftnref3" title=""> >[3]

« Savamment inculqué la peur, le complexe d’infériorité et
l’agenouillement ».

La
notion de résistance passive ou par la religion a certes de quoi surprendre en
Occident, mais El Hadj Malick Sy semble avoir réussi cette mission en
inscrivant la pratique religieuse dans une perspective sociale et socialisante.

Autrement
dit, il a su développer une conception « positive » de la religion au
sens où l’entend Auguste Comte. Comme tout « prophète », il s’attaque
aux maux de la société qui ont pour noms souffrance et injustice auxquels il
opposera un message de paix et d’amour. Il instaurera, dans le cadre de sa
confrérie un autre ordre fondé, sur les « valeurs de justice,
d’égalité, de protection des faibles, des veuves, des étrangers, des orphelins,
du respect du bien et de la propriété de chacun
. » name="_ftnref4" title=""> >[4]

El
Hadj Malick Sy vulgarisera l’enseignement islamique dans de nombreux « foyers
ardents
> >[5]
 »
accueillant des disciples de toutes les régions du pays. L’originalité de ce
soufi, fut son refus de s’attirer des disciples en accomplissant des
« miracles ». La tradition orale lui attribue cette phrase :
« Il n’y a rien de plus laid pour un homme de Dieu de se transformer en
thaumaturge pour convaincre et séduire
 ». Il s’installa à Tivaouane
qui devient, alors, à l’instar de Pire Goureye title=""> >[6] au
siècle précédent, un rayonnement de la culture islamique.

La
stratégie d’El Hadj Malick Sy consista à enseigner, d’abord, les savoirs
encadrant les pratiques islamiques (‘ibâdât) aux taalibés name="_ftnref7" title=""> >[7]

avant de s’attaquer à la mystique, comme phase supérieure à condition que le
disciple maîtrise les notions de base.

Dans
cette école, le Cheikh formait ses disciples qui allaient devenir les grands muqaddam
de la tarîqa. Le contrôle strict qu’exerçait l’Administration sur les
structures religieuses a certainement obligé le marabout à adopter un système
de décentralisation.

Au
lieu d’agrandir son école de Tivavoane, cette « université
populaire » dont parlait Paul Marty - ce qui pouvait lui attirer des
ennuis de la part des autorités coloniales -, El Hadj Malick a préféré
renvoyer, dans leurs régions d’origine, ses anciens disciples. Ces derniers
étaient suffisamment versés en matière religieuse et pouvaient par les
enseignements de la tarîqa qu’ils incarnaient, représenter chez eux, le
cheikh et la Tarîqa Tijâniyya et en prolonger l’action.

La
revue égyptienne Al-Azhar, dans une présentation d’El Hadj Malick Sy et
de son oeuvre soutient que « Grâce à lui, l’Islam a connu son
épanouissement dans ce pays [Sénégal] en créant des écoles, des mosquées, des
zâwiya, et, poursuit la revue, il a aussi formé de brillants érudits qui se
sont éparpillés dans tous les coins du pays telle l’expansion de la lumière
dans l’obscurité. 
 » > >[8]
Le
cheikh, comme pour contrecarrer la politique d’assimilation menée par les
colons, chargera à des muqaddam, de représenter la tarîqa partout
où il l’estimait nécessaire.

Ainsi,
il envoya son ancien disciple Serigne Alioune Diop Maïmouna à Gaya href="#_ftn9" name="_ftnref9" title=""> >[9]
,
Serigne Birahim Diop à Saint-Louis, l’un des fleurons de la colonisation
française en Afrique Occidentale. El Hadj Abdou Kane sera détaché à Kaolack, en
plein centre du bassin arachidier sénégalais (centre-ouest du pays)

Réalisant
que ses déplacements, dans l’AOF pourraient réveiller la suspicion du
Gouvernement Général français, un nommé El Hadj Malick préféra, envoyer, après
leur formation, ses disciples dans plusieurs pays de la sous région : El
Hadj Amadou Bouya le représentera en Côte d’Ivoire, El Hadj Madior Diongue au
Congo, Serigne Ndary Mbaye au Gabon, El Hadj Babacar Dieng en Centrafrique et
El Hadj Abdou Ndiaye à Bamako.

Selon
le porte-parole de la famille Sy, Serigne Abdou Azîz, « Maodo href="#_ftn10" name="_ftnref10" title=""> >[10]

avait envoyé tous ses ténors de la Tijâniyya en leur demandant d’aller faire un
sacrifice en continuant son oeuvre d’éducation spirituelle » href="#_ftn11" name="_ftnref11" title=""> >[11]
En somme, il développa toute une stratégie d’islamisation décentralisée sans
mouvements et déplacements qui seraient suspects aux yeux de l’Administration
française.

El
Hadj Malick a su donner beaucoup d’importance à ce côté spirituel, mystique,
qui aurait facilité l’acceptation de l’Islam dans cette région d’Afrique. La
religion telle qu’il l’a enseignée n’est pas extérieure à la vie sociale,
mieux, elle la "contrôle" et se manifeste en même temps dans tous ses
secteurs ( comme le travail et les relations humaines).

C’est
pourquoi, il serait difficile, voire impossible d’analyser le rapport au
religieux de ces sociétés à partir de schèmes spécifiquement occidentaux.
Mouhamed Arkoun voit le succès de l’islam dans cette harmonie qu’il a essayé de
sauvegarder partout où il s’est implanté.

Il
soutient à ce sujet : « La croissance des sociétés musulmanes
durant les siècles d’épanouissement de la civilisation musulmane ; et l’on
peut dire que cette croissance a été harmonieuse dans la mesure où
l’intervention du message religieux - de ce que j’ai appelé le noyau
métaphysique - a été tel que la croissance économique n’a jamais pris le
dessus, comme cela aura lieu dans la période moderne de l’Occident. Elle a
toujours été contrôlée par une pensée que l’on peut qualifier de religieuse
dans la mesure où la pensée théologique, en particulier, a été constamment très
forte et très présente dans la société au point d’assurer une sorte de contrôle
de toutes les activités de l’existence socio-historique
 » href="#_ftn12" name="_ftnref12" title=""> >[12]

.

C’est
ce même facteur qui a facilité le travail du Cheikh El Hadji Malick lorsqu’il
s’est « servi » de la religion musulmane et de sa dimension
spirituelle pour contrecarrer un des piliers de la politique coloniale
française : l’assimilation de l’indigène.

Aujourd’hui,
bien que le français soit la langue officielle du pays, les représentants de
l’Etat post-colonial, sont obligés de s’adresser au public en wolof surtout
lors des grandes manifestations religieuses organisées par les confréries. Les
marques de la colonisation semblent se limiter aux structures officielles de l’
« Etat importé ». En tout cas, on est très loin d’une situation
semblable à celle de l’Algérie où la francisation était visible et apparaissait
même sur le plan toponymique. Au Sénégal, surtout dans les régions à forte
implantation confrérique, on a plutôt constaté une islamisation des noms des
villages et des quartiers.

El
Hadji Malick est parvenu à lutter contre l’assimilation à grande échelle
quitte, parfois, à favoriser l’arabisation ou l’islamisation au détriment du
modèle qu’avait voulu imposer l’occupant. C’est pour cela, qu’il symbolise
cette résistance passive à la colonisation française par le biais de l’islam
soufi et de ses confréries.

CONCLUSION

L’islam,
au sud du Sahara, a su se conformer afin de mieux attirer, aux réalités
socio-historiques des peuples qu’il a conquis. Les confréries et leurs
marabouts, au-delà de leur rôle purement religieux sont impliqués dans tous
les domaines de la vie sociale, économique et politique. C’est d’ailleurs sur
ce dernier plan qu’il fait le plus parler de lui ces dernières années. Il aura
fallu la clairvoyance de figures comme El Hadji Malick Sy pour réussir cette
islamisation en profondeur de la société en s’appuyant sur la sagesse enseignée
par la Tarîqa Tijâniyya.

De
simples acteurs religieux, les organisations confrériques sont devenues de
véritables forces politiques incontournables au Sénégal. Malgré l’émergence de
mouvement islamistes venus critiquer, selon leurs termes, « l’immobilisme
et l’archaïsme » de ces structures, leur force ne fait que grandir.
D’ailleurs, ces mouvements changent aujourd’hui de stratégies en se rapprochant
des confréries afin de réaliser ce qu’ils appellent " une société véritablement
islamique " > >[13]
. Il
est certain que seule cette voie conciliatrice est en mesure de maintenir
intact le succès de la religion du Prophète en terre africaine.

L’islam
s’est fait accepter par la voie du soufisme. Ce dernier, en raison de sa forte
connotation mystique, offre à des Africains avides de symboles, un cadre
d’épanouissement religieux adapté à leur milieu originel. Cet islam confrérique
reste, aujourd’hui, le principal rempart contre l’islamisme radical qui secoue
plusieurs régions du monde. Cependant, il convient d’ être attentif aux
évolutions récentes marquées par la déception de certaines couches vis-à-vis
des confréries perçues comme des alliés du pouvoir et l’influence grandissante
des doctrines venues d’Arabie.

Même
si les influences venues du nord du Sahara ont contribué à modeler son
destin, l’Afrique subsaharienne n’avait-elle pas, avant l’expansion de l’islam,
une histoire propre qui correspondait à un environnement spécifique ?
Cette histoire façonnée par la colonisation, l’émergence d’élites religieuses
et une quête d’identité nationale en perpétuelle reconstruction semble avoir
vocation à se répéter.

Il
n’empêche que jusqu’à présent la reconnaissance de cette spécificité au-delà
des qualificatifs, pose un problème certain.

Seule
la prise en compte de ces réalités, dans un esprit de respect des différences
pourrait aider à une meilleure compréhension de l’islam africain qui n’a jamais
été en périphérie du monde musulman.

Des figures africaines de l’islam comme El Hadji Malick Sy
mériteraient d’être connues dans le monde arabe qui, sur le plan religieux, a
aussi beaucoup à apprendre des autres contrées. Les œuvres variées et
consistantes de Cheikh El Hadji Malick Sy sont pleines de leçons,
d’expériences, de sagesse et de réponses adéquates à un monde musulman qui ne
cesse de s’interroger.



name="_ftn1" title=""> >[1]
Iba Der THIAM. L’évolution politique et syndicale du Sénégal de 1836 à 1936.
Thèse d’Etat Sorbonne 1983, 9 tomes

name="_ftn2" title=""> >[2]
Mbaye El Hadj Rawane :La pensée d’El Hadj Malick Sy : un pôle d’attraction
entre la sharî‘a et la tarîqa
. Thèse d’Etat Lettres Paris 3 Nouvelle
Sorbonne 1993 p141.

name="_ftn3" title=""> >[3]- voir son Discours sur le colonialisme.

name="_ftn4" title="">[4]
R. Mbaye : ibid p142.

name="_ftn5" title=""> >[5]- l’expression est de Cheikh Hamidou Kane, utilisée dans son roman pour
désigner les écoles coraniques »

name="_ftn6" title=""> >[6]- Aujourd’hui, petite localité à une vingtaine de km de Tivaoauane au centre
ouest du Sénégal..

name="_ftn7" title=""> >[7]- Mot wolof désignant les disciples d’un cheikh, de l’arabe tâlib
(étudiant, élève)

name="_ftn8" title=""> >[8]
Revue Al-Azhar Juin 95 C’est nous qui traduisons.

name="_ftn9" title=""> >[9]- sa ville natale au nord du Sénégal.

name="_ftn10" title=""> >[10]- surnom d’El hadji Malick qui veut dire « patriarche » en Peul.

name="_ftn11" title=""> >[11]
Appel de Tivaouane.

href="#_ftnref12" name="_ftn12" title=""> >[12]
M. Arkoun : Communauté musulmane : données et débat. style='font-size:10.0pt'>PUF 1978 p104.

name="_ftn13" title=""> >[13]- voir notre article dans Prologues 2005 « Pour une ré-étude du
militantisme islamique au Sud du Sahara » où nous insistons sur la
nécessité d’un renouvellement des paradigmes dans l’approche de l’islam
africain et de son évolution.

Publicité Oumma Media