Les Libanais de l’été 2006 ont renoué, malgré eux, avec les mémoires isolées et encore voilées des Indigènes des siècles précédents. La furie aérienne qui a démembré leur pays lors de la guerre des « 33 jours » les y invite à travers une douleur enfouie, jusque-là ajournée mais qui, subitement, surgit des décombres des Mini-Dresdes dont la Banlieue Sud, parce que chiite, de Beyrouth.
Les Libanais de l’été 2006
ont renoué, malgré eux, avec les mémoires isolées et encore voilées des
Indigènes des siècles précédents. La furie aérienne qui a démembré leur pays
lors de la guerre des « 33 jours » les y invite à travers une douleur
enfouie, jusque-là ajournée mais qui, subitement, surgit des décombres des
Mini-Dresdes dont la Banlieue Sud, parce que chiite, de Beyrouth.
Ça a commencé un 1er
octobre 1911. L’Italie venait de déclarer la guerre à l’empire ottoman (29
septembre) au sujet de la Libye, territoire sous autorité ottomane depuis 1551,
qu’elle convoitait. Ce jour-là, un pilote italien (Giulio Cavotti, peut-être)
se saisit d’une grenade et la jette sur des Libyens qu’il survolait quelque
part aux environs de Tripoli. Le premier bombardement aérien de l’histoire
venait d’avoir lieu.
L’année suivante, c’est au
tour des Français de tester le procédé au Maroc de Moulay Hafid pour le
soumettre, la même année, au protectorat. En 1913, les Marocains auront le
triste privilège de subir les premières bombes à fragmentation (allemandes),
chargées de billes d’acier, larguées par l’aviation espagnole. En 1926, c’est
au gaz moutarde que les armées coalisées de Pétain (200 000 hommes) et de Primo
de Rivera (250 000 hommes) écraseront le Rif, soulevé et déclaré République par
le légendaire Abdelkrim El Khattabi
class=MsoFootnoteReference>
style=';'>[1](1882-1963) à qui Ho Chi Minh attribue l’invention de la guérilla moderne.
Le bombardement aérien est ainsi né.
Dans un essai remarqué, Maintenant,
Tu Es Mort. Le Siècle des Bombes (Le Serpent à Plumes, 2000), dont Le
Monde Diplomatique
class=MsoFootnoteReference>
style=';'>[2]
publia quelques extraits, l’écrivain suédois Sven Lindqvist (1932- ) retrace
l’histoire des bombardements aériens et nous restitue, par la même occasion,
quelques bribes de mémoire des peuples indigènes qui furent les premiers à
découvrir ces monstres d’acier aux ventres chargés de mort et de désolation.
Toutes les puissances
coloniales, nous confirme Lindqvist, ont eu recours aux mêmes pratiques
criminelles contre les populations civiles. Les Britanniques useront du gaz
moutarde en Inde (1915), en Somalie (1917), en Afghanistan (1919) et au
Kurdistan (1925), déjà ! (Churchill, futur prix Nobel de … littérature,
était Secrétaire à la guerre entre 1917 et 1922.)
L’Italie de Mussolini
s’illustra en Éthiopie, le seul pays africain resté indépendant (depuis 1896)
et qui était membre à part entière de la Société des Nations, l’ancêtre
de l’ONU : « En mai 1936,- écrit Lindqvist - les Italiens
prennent Addis-Abeba, et Mussolini déclare la guerre finie. Le 30 juin 1936,
devant la Société des nations, I’empereur exilé Haïlé Sélassié en appelle une
dernière fois à la conscience du monde : « Ce n’est pas seulement
contre des soldats que le gouvernement italien a fait la guerre. Il a attaqué
en priorité les populations éloignées du théâtre des opérations, afin de les
terroriser et de les exterminer. (...) On a installé des diffuseurs de gaz
moutarde sur les avions, pour qu’ils répandent sur de vastes territoires une
fine pluie de poison mortel. (...) Cette tactique effroyable a réussi. Hommes
et bêtes ont péri. » L’allocution de l’empereur se perd dans le vacarme
des sifflets des journalistes italiens. Quatre jours plus tard, la Société des
nations reconnaît la conquête de l’Éthiopie et abroge les sanctions contre
l’Italie. »
Les effets de ces
bombardements aériens sur la démographie, l’organisation sociale, l’économie et
la psychologie de ces sociétés demeurent, à ce jour, impensés et par
conséquent sous-évalués dans le parcours de ces pays même si leurs
indépendances ont, pour la plupart, un demi-siècle d’âge.
Ce qui demeure en revanche,
n’en déplaise aux rédacteurs de la loi du 23 février 2005, c’est que la
vocation « civilisatrice » des puissances coloniales et toutes les
législations internationales régissant le droit de la guerre furent alors
suspendues le temps de quelques expérimentations et de beaucoup de
massacres : « Le gaz est prohibé par la convention de Genève de
1925. L’été 1925, la Croix-Rouge demande l’autorisation d’envoyer des
inspecteurs sur le théâtre des opérations [Tétouan au Maroc qui, le 29 juin
1924, reçût 600 bombes et fût arrosé au gaz moutarde] pour enquêter sur les
accusations d’utilisation de gaz. Les Espagnols refusent. En revanche, deux
militaires allemands sont les bienvenus (...) « afin d’acquérir de
l’expérience dans le domaine des attaques aériennes au gaz. »
C’est par la porte de
Guernica (1937), le symbole des libertés basques, que ces pratiques feront leur
entrée sur le Vieux continent : les bombardiers et les chasseurs de la
Légion Condor allemande, rejoints par quelques avions italiens largueront 50
tonnes d’engins explosifs et incendiaires sur la petite la ville basque. C’était
le premier raid aérien visant délibérément des civils en Europe.
Lors de la Bataille
d’Angleterre (1940), la Luftwaffe inaugure un nouveau cycle de terreur en
mettant le feu dans les ciels de Coventry, Londres, Birmingham, Bristol,
Plymouth et Liverpool : 43 000 morts cette année-là. La réponse des Alliés
fut terrible tout au long de la guerre : l’Opération Gomorrhe
(juillet-août 1943) contre Hambourg (40 000 morts) s’inspire directement d’un
passage de la Bible : « Alors l’Éternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome
et sur Gomorrhe du soufre et du feu, de par l’Éternel. Il détruisit ces villes,
toute la plaine et tous les habitants des villes, et les plantes de la terre.
La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une statue de sel. Abraham
se leva de bon matin, pour aller au lieu où il s’était tenu en présence de
l’Éternel. Il porta ses regards du côté de Sodome et de Gomorrhe, et sur tout
le territoire de la plaine ; et voici, il vit s’élever de la terre une
fumée, comme la fumée d’une fournaise » (La Genèse, XIX : 24-28)
Suivront : Dresde (135
000 morts), Tokyo (100 000 morts), Hiroshima (75 000 morts sur le coup puis des
dizaines de milliers d’autres, jusqu’à 250 000) puis Nagasaki (150 000 morts),
trois jours plus tard.
La fin de la Seconde guerre
mondiale, loin de donner à réfléchir sur le caractère fondamentalement criminel
de ces bombardements, réorientera à nouveau ce procédé vers les pays du Sud. En
Corée d’abord (1950-1953) qui fut le théâtre du premier engagement majeur des
premiers avions à réactions (F-86 Sabre contre MIG-15) et un cauchemar
hallucinant pour les populations civiles (5 millions de morts.)
En Algérie, le « Plan
Challe » (6 février 1959 - avril 1961) reposait, notamment, sur le
regroupement des populations dans des camps (le rapport de Michel Rocard
href="#_ftn3" name="_ftnref3" title="">
class=MsoFootnoteReference>[3]
qui date du 17 février, parle déjà de plus de deux millions de villageois
regroupés dans 2500 camps où mouront près de 500 enfants par jour : 200
000 morts au total) puis la destruction, souvent par les airs, de leurs
villages (près de 8 000) afin d’isoler puis réduire les faylaks
(bataillons) et katibas de maquisards.
Pendant ce temps là, un corps
d’armée, dont les redoutables 10ème et 25ème Divisions de
Paras, ratissait le pays d’Ouest en Est épousant le découpage opérationnel du
FLN-ALN : wilaya, mintaka, nahiya, kasma. Les
pertes de l’ALN (Armée de Libération Nationale) sont effroyables (26 339
combattants pour la seule année 1959) mais la réserve stratégique que
représentait l’ « armée des frontières » stationnée en Tunisie et au
Maroc, malgré le renforcement de la Ligne Morice, comblait aussitôt les zones
ratissées.
Au Vietnam, les Américains
ont utilisé le napalm bien sûr et le phosphore blanc mais aussi et surtout
l’« agent orange », un défoliant à base de dioxine qui perturbe les
fonctions hormonales, immunitaires et reproductives de l’organisme. Les dégâts
sont considérables et rappellent aujourd’hui encore la cruauté de ces
armes : des centaines de petits Vietnamiens naissent chaque année avec des
malformations congénitales, cancers, handicaps physiques et mentaux, etc.
D’autre part, le milieu de vie des populations demeure contaminé et paralyse le
développement du monde rural : selon l’UNESCO
name="_ftnref4" title="">
class=MsoFootnoteReference>[4],
« un cinquième des forêts sud-vietnamiennes a ainsi été détruit chimiquement. »
Aujourd’hui, c’est
l’« uranium appauvri » qui pose un nouveau et redoutable problème.
Son usage généralisé par l’armée américaine, depuis la première du Golfe, puis
au Kossovo et actuellement en Irak et en Afghanistan ainsi que par l’armée israélienne
qui utilise les mêmes munitions, laisse présager des catastrophes certaines.
Les procédures de standardisation des munitions dans l’OTAN représentent un
élément de diffusion encore plus inquiétant dans ses 29 pays membres et un
« débouché » inespéré pour les industries du nucléaire et de
l’armement.
Car, La logique marchande
veut qu’on se débarrasse ainsi des énormes stocks de déchets nucléaires (qui
coûtent cher à l’entretien) en les mettant, gracieusement, à la disposition des
fabricants d’armes qui apprécient les qualités « pénétrantes » de
l’uranium. L’évolution des techniques de blindages et de constructions
souterraines les a conduit sur la piste de l’uranium pour la fabrication des
nouveaux missiles anti-chars et anti-bunkers, notamment. Toutes ces nouvelles
guerres sont donc l’occasion pour une sorte de « transfert » où le
pays bombardé reçoit un double colis : la bombe et le déchet. Serbie,
Irak, Afghanistan et Liban en sont les premiers destinataires.
Les études épidémiologiques
des ONG et de l’OMS tardent toujours, pourtant, certains faits sont
éloquents : « Dans le comté de Jefferson (Indiana), le Pentagone a
fermé le champ de tir de quelque 80 hectares où il testait autrefois les obus à
l’UA [uranium appauvri]. Le devis le moins élevé pour le remettre en
état se monte à 7,8 milliards de dollars - sans compter le stockage pour
toujours d’une épaisseur de six mètres de terre et la végétation à enlever.
Estimant ce prix trop élevé, l’armée a cherché d’autres solutions et finalement
décidé d’offrir le terrain au service des parcs nationaux afin d’y créer une
réserve naturelle, offre que celui-ci a refusée. On parle maintenant de classer
l’ex-champ de tir en « zone nationale de sacrifice » et d’en
interdire l’entrée pour l’éternité ! Voilà qui donne une idée de l’avenir
réservé aux diverses zones de la planète où les États-Unis ont utilisé et
utiliseront des armes à l’uranium appauvri. »
name="_ftnref5" title="">
class=MsoFootnoteReference>[5]
Les civils doivent toujours penser le jargon
militaire si l’on veut éviter des catastrophes. Il en est ainsi du concept de
« frappes chirurgicales », expression médiatiquement heureuse qui,
depuis la première guerre du golfe, a réussi à dématérialiser la guerre dans le
droit fil de l’illusion du zéro mort, en la restituant sous forme de clips
irréels et captateurs, tout en insinuant l’ablation bienveillante et salvatrice
d’une tumeur.
La nouvelle trouvaille en matière aérienne est le
concept américain de « shock and awe » (choc et stupeur)
destiné à créer l’effroi chez l’adversaire à travers l’usage massif et soutenu
de l’outil aérien. Ce concept a été mis en œuvre au tout début de l’invasion de
d’Irak pour décapiter le régime d’une part mais aussi plonger la société dans
un tel chaos que la seule préoccupation envisageable pour le citoyen se résume à
la survie.
La dernière compagne aérienne israélienne contre
le Liban innove à peine si l’on considère la compagne aérienne de l’OTAN contre
la Serbie en 1999 à ceci près qu’elle banalise un procédé fondé sur la démesure
(exclusion de la persuasion du le cycle de la dissuasion) et rend concevable la
destruction d’un pays (autre entrave au principe de dissuasion). Finalement, ce
genre de compagne s’apparente à un « acte de torture » à l’échelle
d’une société tout entière : s’attaquer à la population civile en
détruisant systématiquement et méthodiquement les « biens publics »
dans le but de punir ou venger mais surtout éteindre à un stade précoce du
conflit toute velléité de résistance. Ainsi épuisé, et comme tout torturé
soumis à la gégène, le pays attaqué finira, se dit-on à Washington ou Tel-Aviv,
par accepter toute condition « pourvu que ça cesse… »
Ces dérives du bombardement aérien (en dehors du
champ de bataille et contre les forces engagées) qu’il soit dit stratégique ou
chirurgical, transforment les guerres modernes en une forme inavouée de
« guerre totale » théorisée par Erich Ludendorff (1865-1937) dans son
« Der Totale Krieg » (1936).
Ludendorff avait, pour l’occasion, inversé les
termes de Clausewitz (Vom Kriege, 1832) en préconisant la soumission des
politiques aux militaires (État-total pour guerre totale) et l’extension du
champ de bataille à l’infini jusqu’à faire du peuple tout entier, individus et
collectivités, une cible légitime. Les dérives militaristes et faussement
théologiques (théo-illogiques doit-on dire) des régimes américain et israélien
illustrent cette corruption sournoise qui de légitime sécurité n’engendre que
la banalisation des crimes d’État, l’embrigadement permanent des populations et
le glissement inévitable vers l’État Total.
Le terrorisme aérien moderne
n’a pas commencé le 9/11 à Manhattan mais à Tripoli, le 1er octobre
1911.
name="_ftn1" title="">
class=MsoFootnoteReference>[1]
D’abord exilé à la Réunion, Abdelkrim El Khattabi réussît à s’enfuire vers
l’Égypte où il présida le « Comité de libération pour le Maghreb
arabe. » A sa mort en 1963, Nasser lui organise des funérailles
nationales.
name="_ftn2" title="">
class=MsoFootnoteReference>[2]
Extraits in Le Monde Diplomatique, mars 2002, p. 10.
style='font-size:10.0pt;'>http://www.monde-diplomatique.fr/2002/03/LINDQVIST/16231
name="_ftn3" title="">
class=MsoFootnoteReference>[3]
Michel Rocard, Rapport sur les Camps de Regroupement et autres textes sur la
guerre d’Algérie, Paris, Mille et Une Nuit , 2003. Michel Rocard avait
alors 28 ans.
Commentaires
Salam à tous,
Je suis triste de voir l’humanité ou plutot la communauté des civilisés se comporter de la sorte. Quelle honte !!
Que peut-on faire face à autant de haine ?
Comment peut-on parler de "crimes contre l’humanité", de "droit" ou de "paix" quand tant de haine est vouée à l’autre ?
Comment peut-on parler de "valeurs", de "lumières" quand la haine commande la raison ?
Comment peut-on parler "d’intégration", "d’amitié" ou "d’échange" quand la volonté de soumettre ou d’annihiler s’exhibe sans pudeur ?
Comment peut-on parler de bienfaits pour l’humanité quand la science sert à ce point la destruction humaine ?
Comment un état qui prétend être légitime peut-il haïr à ce point la région où il se trouve ?
Ceux qui croient exhiber leur force ont avant tout exhibé leur haine.
Dans un monde où chacun use des médias à son profit, la "vérité", la "dignité" ou le "respect" ont-il encore un sens ?
Pour la guerre du golf, l’empire américain avait affiché ses limites, s’était trahi, un glissement incontrôlé, un précédent mortel qui n’a pas fini de nous submerger. Qu’est-ce que l’on trouve lorsque l’on gratte le vernis (médiatique) ?
Alors suffit-il de tout planquer sous le tapis ? Suffit-il de jouer la mauvaise foi et la propagande ?
Cette mort qui vient du ciel... Oui ! On tombe de haut ! mais jusqu’où la chute ?
Sarkozy à Alger déclare : "le système colonial était injuste"
Quel effort ! Quelle clairvoyance !
500 enfants qui meurent chaque jour dans des camps pendant un an et 200 000 morts au total comme le dit le rapport de Michel Rocard qu’il ne semble pas avoir lu...
C’est quoi son barômètre pour prononcer le mot génocide ?
Comme le dit l’édito d’El Watan de ce matin : il nous prend pour des cons ou quoi ?
Bravo pour cet article précis. La synthese est simple. Les problèmes de totalitarisme et d’extermination de masse viennent à 90% des occidentaux de leur allié (que je ne citerai pas) de leur soit disant liberté et autres droit de l’homme qu’ils sont les premiers à ne pas respecter mais nous montre toujours ces "affreux intégriste musulman" ainsi que toute image pouvant discréditer la culture orientale ou toute culture qui n’est pas calquée sur l’occidant.
ps : je suis occidental