Cette Mort qui vient du Ciel...

Les Libanais de l’été 2006 ont renoué, malgré eux, avec les mémoires isolées et encore voilées des In

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dimanche 12 novembre 2006

Les Libanais de l’été 2006 ont renoué, malgré eux, avec les mémoires isolées et encore voilées des Indigènes des siècles précédents. La furie aérienne qui a démembré leur pays lors de la guerre des « 33 jours » les y invite à travers une douleur enfouie, jusque-là ajournée mais qui, subitement, surgit des décombres des Mini-Dresdes dont la Banlieue Sud, parce que chiite, de Beyrouth.

Ça a commencé un 1er octobre 1911. L’Italie venait de déclarer la guerre à l’empire ottoman (29 septembre) au sujet de la Libye, territoire sous autorité ottomane depuis 1551, qu’elle convoitait. Ce jour-là, un pilote italien (Giulio Cavotti, peut-être) se saisit d’une grenade et la jette sur des Libyens qu’il survolait quelque part aux environs de Tripoli. Le premier bombardement aérien de l’histoire venait d’avoir lieu.

L’année suivante, c’est au tour des Français de tester le procédé au Maroc de Moulay Hafid pour le soumettre, la même année, au protectorat. En 1913, les Marocains auront le triste privilège de subir les premières bombes à fragmentation (allemandes), chargées de billes d’acier, larguées par l’aviation espagnole. En 1926, c’est au gaz moutarde que les armées coalisées de Pétain (200 000 hommes) et de Primo de Rivera (250 000 hommes) écraseront le Rif, soulevé et déclaré République par le légendaire Abdelkrim El Khattabi[1](1882-1963) à qui Ho Chi Minh attribue l’invention de la guérilla moderne.

Le bombardement aérien est ainsi né.

Dans un essai remarqué, Maintenant, Tu Es Mort. Le Siècle des Bombes (Le Serpent à Plumes, 2000), dont Le Monde Diplomatique[2] publia quelques extraits, l’écrivain suédois Sven Lindqvist (1932- ) retrace l’histoire des bombardements aériens et nous restitue, par la même occasion, quelques bribes de mémoire des peuples indigènes qui furent les premiers à découvrir ces monstres d’acier aux ventres chargés de mort et de désolation.

Toutes les puissances coloniales, nous confirme Lindqvist, ont eu recours aux mêmes pratiques criminelles contre les populations civiles. Les Britanniques useront du gaz moutarde en Inde (1915), en Somalie (1917), en Afghanistan (1919) et au Kurdistan (1925), déjà ! (Churchill, futur prix Nobel de … littérature, était Secrétaire à la guerre entre 1917 et 1922.)

L’Italie de Mussolini s’illustra en Éthiopie, le seul pays africain resté indépendant (depuis 1896) et qui était membre à part entière de la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU : « En mai 1936,- écrit Lindqvist - les Italiens prennent Addis-Abeba, et Mussolini déclare la guerre finie. Le 30 juin 1936, devant la Société des nations, I’empereur exilé Haïlé Sélassié en appelle une dernière fois à la conscience du monde : « Ce n’est pas seulement contre des soldats que le gouvernement italien a fait la guerre. Il a attaqué en priorité les populations éloignées du théâtre des opérations, afin de les terroriser et de les exterminer. (...) On a installé des diffuseurs de gaz moutarde sur les avions, pour qu’ils répandent sur de vastes territoires une fine pluie de poison mortel. (...) Cette tactique effroyable a réussi. Hommes et bêtes ont péri. » L’allocution de l’empereur se perd dans le vacarme des sifflets des journalistes italiens. Quatre jours plus tard, la Société des nations reconnaît la conquête de l’Éthiopie et abroge les sanctions contre l’Italie.  »

Les effets de ces bombardements aériens sur la démographie, l’organisation sociale, l’économie et la psychologie de ces sociétés demeurent, à ce jour, impensés et par conséquent sous-évalués dans le parcours de ces pays même si leurs indépendances ont, pour la plupart, un demi-siècle d’âge.

Ce qui demeure en revanche, n’en déplaise aux rédacteurs de la loi du 23 février 2005, c’est que la vocation « civilisatrice » des puissances coloniales et toutes les législations internationales régissant le droit de la guerre furent alors suspendues le temps de quelques expérimentations et de beaucoup de massacres : « Le gaz est prohibé par la convention de Genève de 1925. L’été 1925, la Croix-Rouge demande l’autorisation d’envoyer des inspecteurs sur le théâtre des opérations [Tétouan au Maroc qui, le 29 juin 1924, reçût 600 bombes et fût arrosé au gaz moutarde] pour enquêter sur les accusations d’utilisation de gaz. Les Espagnols refusent. En revanche, deux militaires allemands sont les bienvenus (...) « afin d’acquérir de l’expérience dans le domaine des attaques aériennes au gaz. »

C’est par la porte de Guernica (1937), le symbole des libertés basques, que ces pratiques feront leur entrée sur le Vieux continent : les bombardiers et les chasseurs de la Légion Condor allemande, rejoints par quelques avions italiens largueront 50 tonnes d’engins explosifs et incendiaires sur la petite la ville basque. C’était le premier raid aérien visant délibérément des civils en Europe.

Lors de la Bataille d’Angleterre (1940), la Luftwaffe inaugure un nouveau cycle de terreur en mettant le feu dans les ciels de Coventry, Londres, Birmingham, Bristol, Plymouth et Liverpool : 43 000 morts cette année-là. La réponse des Alliés fut terrible tout au long de la guerre : l’Opération Gomorrhe (juillet-août 1943) contre Hambourg (40 000 morts) s’inspire directement d’un passage de la Bible : « Alors l’Éternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu, de par l’Éternel. Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes, et les plantes de la terre. La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une statue de sel. Abraham se leva de bon matin, pour aller au lieu où il s’était tenu en présence de l’Éternel. Il porta ses regards du côté de Sodome et de Gomorrhe, et sur tout le territoire de la plaine ; et voici, il vit s’élever de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise » (La Genèse, XIX : 24-28)

Suivront : Dresde (135 000 morts), Tokyo (100 000 morts), Hiroshima (75 000 morts sur le coup puis des dizaines de milliers d’autres, jusqu’à 250 000) puis Nagasaki (150 000 morts), trois jours plus tard.

La fin de la Seconde guerre mondiale, loin de donner à réfléchir sur le caractère fondamentalement criminel de ces bombardements, réorientera à nouveau ce procédé vers les pays du Sud. En Corée d’abord (1950-1953) qui fut le théâtre du premier engagement majeur des premiers avions à réactions (F-86 Sabre contre MIG-15) et un cauchemar hallucinant pour les populations civiles (5 millions de morts.)

En Algérie, le « Plan Challe » (6 février 1959 - avril 1961) reposait, notamment, sur le regroupement des populations dans des camps (le rapport de Michel Rocard[3] qui date du 17 février, parle déjà de plus de deux millions de villageois regroupés dans 2500 camps où mouront près de 500 enfants par jour : 200 000 morts au total) puis la destruction, souvent par les airs, de leurs villages (près de 8 000) afin d’isoler puis réduire les faylaks (bataillons) et katibas de maquisards.

Pendant ce temps là, un corps d’armée, dont les redoutables 10ème et 25ème Divisions de Paras, ratissait le pays d’Ouest en Est épousant le découpage opérationnel du FLN-ALN : wilaya, mintaka, nahiya, kasma. Les pertes de l’ALN (Armée de Libération Nationale) sont effroyables (26 339 combattants pour la seule année 1959) mais la réserve stratégique que représentait l’ « armée des frontières » stationnée en Tunisie et au Maroc, malgré le renforcement de la Ligne Morice, comblait aussitôt les zones ratissées.

Au Vietnam, les Américains ont utilisé le napalm bien sûr et le phosphore blanc mais aussi et surtout l’« agent orange », un défoliant à base de dioxine qui perturbe les fonctions hormonales, immunitaires et reproductives de l’organisme. Les dégâts sont considérables et rappellent aujourd’hui encore la cruauté de ces armes : des centaines de petits Vietnamiens naissent chaque année avec des malformations congénitales, cancers, handicaps physiques et mentaux, etc. D’autre part, le milieu de vie des populations demeure contaminé et paralyse le développement du monde rural : selon l’UNESCO[4], « un cinquième des forêts sud-vietnamiennes a ainsi été détruit chimiquement. »

Aujourd’hui, c’est l’« uranium appauvri » qui pose un nouveau et redoutable problème. Son usage généralisé par l’armée américaine, depuis la première du Golfe, puis au Kossovo et actuellement en Irak et en Afghanistan ainsi que par l’armée israélienne qui utilise les mêmes munitions, laisse présager des catastrophes certaines. Les procédures de standardisation des munitions dans l’OTAN représentent un élément de diffusion encore plus inquiétant dans ses 29 pays membres et un « débouché » inespéré pour les industries du nucléaire et de l’armement.

Car, La logique marchande veut qu’on se débarrasse ainsi des énormes stocks de déchets nucléaires (qui coûtent cher à l’entretien) en les mettant, gracieusement, à la disposition des fabricants d’armes qui apprécient les qualités « pénétrantes » de l’uranium. L’évolution des techniques de blindages et de constructions souterraines les a conduit sur la piste de l’uranium pour la fabrication des nouveaux missiles anti-chars et anti-bunkers, notamment. Toutes ces nouvelles guerres sont donc l’occasion pour une sorte de « transfert » où le pays bombardé reçoit un double colis : la bombe et le déchet. Serbie, Irak, Afghanistan et Liban en sont les premiers destinataires.

Les études épidémiologiques des ONG et de l’OMS tardent toujours, pourtant, certains faits sont éloquents : « Dans le comté de Jefferson (Indiana), le Pentagone a fermé le champ de tir de quelque 80 hectares où il testait autrefois les obus à l’UA [uranium appauvri]. Le devis le moins élevé pour le remettre en état se monte à 7,8 milliards de dollars - sans compter le stockage pour toujours d’une épaisseur de six mètres de terre et la végétation à enlever. Estimant ce prix trop élevé, l’armée a cherché d’autres solutions et finalement décidé d’offrir le terrain au service des parcs nationaux afin d’y créer une réserve naturelle, offre que celui-ci a refusée. On parle maintenant de classer l’ex-champ de tir en « zone nationale de sacrifice » et d’en interdire l’entrée pour l’éternité ! Voilà qui donne une idée de l’avenir réservé aux diverses zones de la planète où les États-Unis ont utilisé et utiliseront des armes à l’uranium appauvri. »[5]

Les civils doivent toujours penser le jargon militaire si l’on veut éviter des catastrophes. Il en est ainsi du concept de « frappes chirurgicales », expression médiatiquement heureuse qui, depuis la première guerre du golfe, a réussi à dématérialiser la guerre dans le droit fil de l’illusion du zéro mort, en la restituant sous forme de clips irréels et captateurs, tout en insinuant l’ablation bienveillante et salvatrice d’une tumeur.

La nouvelle trouvaille en matière aérienne est le concept américain de « shock and awe  » (choc et stupeur) destiné à créer l’effroi chez l’adversaire à travers l’usage massif et soutenu de l’outil aérien. Ce concept a été mis en œuvre au tout début de l’invasion de d’Irak pour décapiter le régime d’une part mais aussi plonger la société dans un tel chaos que la seule préoccupation envisageable pour le citoyen se résume à la survie.

La dernière compagne aérienne israélienne contre le Liban innove à peine si l’on considère la compagne aérienne de l’OTAN contre la Serbie en 1999 à ceci près qu’elle banalise un procédé fondé sur la démesure (exclusion de la persuasion du le cycle de la dissuasion) et rend concevable la destruction d’un pays (autre entrave au principe de dissuasion). Finalement, ce genre de compagne s’apparente à un « acte de torture » à l’échelle d’une société tout entière : s’attaquer à la population civile en détruisant systématiquement et méthodiquement les « biens publics » dans le but de punir ou venger mais surtout éteindre à un stade précoce du conflit toute velléité de résistance. Ainsi épuisé, et comme tout torturé soumis à la gégène, le pays attaqué finira, se dit-on à Washington ou Tel-Aviv, par accepter toute condition « pourvu que ça cesse… »

Ces dérives du bombardement aérien (en dehors du champ de bataille et contre les forces engagées) qu’il soit dit stratégique ou chirurgical, transforment les guerres modernes en une forme inavouée de « guerre totale » théorisée par Erich Ludendorff (1865-1937) dans son « Der Totale Krieg » (1936).

Ludendorff avait, pour l’occasion, inversé les termes de Clausewitz (Vom Kriege, 1832) en préconisant la soumission des politiques aux militaires (État-total pour guerre totale) et l’extension du champ de bataille à l’infini jusqu’à faire du peuple tout entier, individus et collectivités, une cible légitime. Les dérives militaristes et faussement théologiques (théo-illogiques doit-on dire) des régimes américain et israélien illustrent cette corruption sournoise qui de légitime sécurité n’engendre que la banalisation des crimes d’État, l’embrigadement permanent des populations et le glissement inévitable vers l’État Total.

Le terrorisme aérien moderne n’a pas commencé le 9/11 à Manhattan mais à Tripoli, le 1er octobre 1911.



[1] D’abord exilé à la Réunion, Abdelkrim El Khattabi réussît à s’enfuire vers l’Égypte où il présida le « Comité de libération pour le Maghreb arabe. » A sa mort en 1963, Nasser lui organise des funérailles nationales.

[2] Extraits in Le Monde Diplomatique, mars 2002, p. 10. http://www.monde-diplomatique.fr/2002/03/LINDQVIST/16231

[3] Michel Rocard, Rapport sur les Camps de Regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie, Paris, Mille et Une Nuit , 2003. Michel Rocard avait alors 28 ans.

[4] Le Courrier de l’UNESCO, mai 2000. Cité par Schnofield Coryell in Au Vietnam, l’agent orange tue encore, Le Monde Diplomatique, mars 2002, p. 12.

[5] Robert James Parsons, De la réalité des armes à uranium appauvri, Le Monde Diplomatique, mars 2002, p. 13.

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