César, les islamistes et nous

En ces temps de fortes turbulences « islamiques », l’information que nous recevons du monde musulman se

par

mardi 9 décembre 2003

En ces temps de fortes turbulences « islamiques », l’information que nous recevons du monde musulman se doit d’être aussi rigoureuse que possible. Ordonnant une longue série d’indices, un livre impressionnant nous confirme au-delà de toute attente ce qui n’a longtemps pu être dit que sur le registre du doute ou de l’hypothèse. Complétant une première série de témoignages remarquablement convergents, il nous permet de faire un pas important dans la connaissance d’un épisode particulièrement troublé de notre relation récente avec « l’Islam ».

S’il fallait en effet désigner, par-delà l’électrochoc du 11 septembre, ceux des messages médiatiques qui, depuis dix années, ont le plus marqué le subconscient de nos compatriotes, français ou européens, dans leur relation à la religion musulmane, ce sont, sans grand risque d’erreur, les horreurs des « terroristes islamiques » de l’interminable guerre civile algérienne que l’on retiendrait. Année après année, depuis l’annulation par la junte algérienne, en janvier 1992, des élections qu’elle venait de perdre, combien de milliers d’images de nos télévisions, de débats ou de tribunes, de brèves ou de caricatures, dans nos radios ou dans nos quotidiens, ne leur ont-elles pas été consacrés ? Quelle énergie n’avons-nous pas, légitimement, investie à dénoncer les responsables de l’élimination programmée des « intellectuels laïques » algériens, des assassinats successifs de nos concitoyens vivant en Algérie, du détournement spectaculaire de l’« Airbus d’Alger », des bombes aveugles du métro parisien, des crimes atroces dont furent victimes des religieuses ou des moines, des sportifs, des chanteurs, des écrivains, des artistes ? Combien de fois n’avons-nous pas été exaspérés par cette façon terrifiante - c’est le cas de le dire - dont chacun de nos repères humanistes était, un à un, impitoyablement touché par des tueurs maniaques qui signaient de surcroît leurs forfaits par des communiqués particulièrement provocants ? Que dire du sort de centaines de villageois, femmes et enfants sans défense, massacrés à l’arme blanche au fond de la nuit ?

À défaut d’y mettre un point final, Chronique des années de sang, de Mohamed Samraoui (Denoël, 2003), ex-haut responsable des services secrets de l’armée algérienne, vient de faire spectaculairement progresser la longue quête de savoir des proches des victimes et de l’opinion mondiale tout entière. Si essentielle cette vérité soit-elle aux neurones de tous les partenaires du monde musulman, ce livre a pourtant vu le jour dans un silence médiatique et politique aussi troublant qu’il est... assourdissant. Hormis les officines imperturbables de la propagande algéroise, bien peu de titres et d’éditoriaux sont venus en souligner l’importance. Que dit-il donc qui soit si difficile à entendre ?

Tout simplement que ceux qui veulent connaître les responsables, au premier chef, de la monstrueuse barbarie algérienne attribuée aux « intégristes », en ont désormais, plus que jamais par le passé, la possibilité. Il démontre de façon crédible que, depuis le début des années 1990, le régime militaire algérien, abrité derrière la façade pseudo-pluraliste issue d’élections massivement truquées, a protégé méthodiquement, au lieu de la combattre, la frange extrémiste du courant islamiste ; qu’il l’a systématiquement instrumentalisée pour enfin s’y substituer purement et simplement. Les atrocités de « Groupes islamiques armés », pilotés d’abord, fabriqués ensuite, dans les officines des services secrets, lui étaient indispensables : il s’agissait, aux yeux du monde, de criminaliser toute opposition légaliste pour déplacer sur le seul terrain sécuritaire un combat politique qu’il savait complètement perdu.

En Algérie, les intellectuels « laïques », traditionnellement hostiles aux islamistes, ne furent pas longs à convaincre - de gré ou à force de voir assassiner les leurs « par les intégristes » -, de la nécessité de se faire les relais zélés de la rhétorique simplificatrice de la junte. En France et dans le monde, il fallait aux généraux prévenir toute réaction d’hostilité face à l’escamotage des urnes et à la partie émergée, déjà impressionnante, de l’iceberg de la répression « anti-intégriste ». Pour ce faire, il fallait maintenir les cerveaux en état de véritable « tétanie ». Les services algériens firent preuve sur ce terrain d’une réelle virtuosité.

Certes, jamais les auteurs d’aucun des crimes intégristes n’ont pu être déférés devant une instance judiciaire indépendante pour y faire des aveux crédibles. Les plus médiatisés de nos intellectuels nous assénèrent néanmoins avec une étonnante assurance qu’il était « indécent » de chercher une vérité autre qu’officielle, voire « obscène » de poser la question de la véritable responsabilité de cette spirale de la tuerie programmée. Bon nombre d’hommes politiques, de journalistes et d’intellectuels de renom prêtèrent (et, pour certains, continuent à prêter) un soutien inconditionnel à ce qui était une formidable entreprise d’intoxication. D’aucuns, croyant s’engager dans une lutte légitime contre l’obscurantisme, le firent par naïveté et méconnaissance. Chez d’autres, ce sont les cartes pétrolières que brandissent les généraux qui semblent avoir balayé réticences éthiques ou morales. Pour d’autres enfin, la criminalisation de celui qui utilise en politique le lexique de la culture musulmane, vite baptisé « intégriste », est un inépuisable réservoir de dividendes. Ici, elle permet d’exploiter les peurs et les sombres réflexes nationalistes, ailleurs, elle a la séduisante vertu de discréditer toute forme de résistance, si légitime soit-elle, à une occupation armée parfaitement illégale.

Que l’on ne se méprenne pas : Samraoui ne nie jamais l’existence d’une frange islamiste radicale maniant le langage dichotomique du rejet de l’autre, ni la réalité des crimes commis par cette marge-là. On ne trouve même pas chez lui de penchant ou de compréhension pour les thèses de la composante modérée du courant islamiste. Le souci de celui qui fut au cœur du dispositif le plus secret de l’armée est seulement de rétablir, dans leur aveuglante lumière, une série de données factuelles essentielles. Dès 1991, avant même l’apparition des premiers « GIA », les leaders du Mouvement islamique armé (MIA), la plus ancienne des branches armées du courant islamiste, après avoir été dûment amnistiés à la demande des officines du pouvoir, se virent équipés par celles-ci de « véhicules de services » ! Selon un universitaire qui a étudié les discours du GIA, ces tracts étaient rédigés « dans une sorte de langue de bois religieuse qui n’a rien à envier à celle des groupes occidentaux marxisants de naguère ». « Quelle perspicacité ! », ironise Samraoui : « Les tracts du GIA [étaient en effet] rédigés par des officiers du DRS, dont les responsables ont été formés à Moscou, Prague ou Berlin avant la chute du mur. ».

« Les premiers tracts islamistes appelant à la conquête du pouvoir par les armes », précise-t-il, « sortaient en fait de la caserne Antar de Ben-Aknoun, siège du Centre principal des opérations (CPO)... Quant aux fameuses "listes noires" [des intellectuels à abattre] attribuées aux islamistes, elles avaient été élaborées au Centre Ghermoul, siège de la Direction du contre-espionnage (DCE). Ce sont les capitaines Omar Merabet, Saïd Lerari (dit Saoud) et Azzedine Aouis, qui ont rédigé ces tracts, que les éléments de la "section de protection" et les chauffeurs de la DCE glissaient dans les boîtes aux lettres des intéressés. » Depuis le début, tous les tristement célèbres « émirs du GIA » ne furent en fait que des épouvantails aux mains des services. Et ce n’est là qu’un échantillon des révélations d’un ouvrage qui devrait faire date.

Si la frange extrémiste du paysage politique algérien avait en effet été traitée comme elle le méritait - dans le respect du droit - et la torture systématique épargnée aux voix et aux espoirs de l’opposition légaliste, si les médias de l’Occident n’avaient pas si systématiquement cautionné l’oppression silencieuse de toute une population, qui sait si l’immense colère qui s’exprime un peu partout dans le monde musulman, et qui continue à enfler, aurait la même emprise qu’elle a aujourd’hui sur toute une génération ?

L’avenir de nos relations avec le monde musulman ne pourra se construire sur le mensonge. Si difficile qu’il soit de rendre aujourd’hui sa part de violence à « César » (et le cas échéant à nous-même), il est indispensable de le faire. Et d’y mettre la même ardeur médiatique que nous y avons mise lorsqu’il s’agissait de l’attribuer à « Dieu » ou à ses représentants auto-proclamés.

Publicité

Auteur : François Burgat

Politologue.

Auteur de :

commentaires