Ce voile que je ne saurais voir

Nous avons eu la Commission Stasi, dont l’effet le plus remarquable a été la mise au ban de ceux de ses me

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mardi 22 septembre 2009

Oumma.com et Umma United viennent de faire œuvre utile en publiant à quelques jours d’intervalle une interview de Yvannick Varatchia et le résultat du sondage sur le port du voile intégral.

Ces deux articles se complètent en effet parfaitement à mon sens : l’étude de plus grande ampleur est complétée par le témoignage personnel, loin de toute passion ou revendication agressive. Il faudrait se faire un jour à l’idée qu’à l’instar d’autres minorités, les musulmans de France ont droit eux aussi à l’indifférence.

Comment ne pas s’étonner, à ce propos, de la « sollicitude » que manifestent les pouvoirs publics à l’égard de cette minorité quand il s’agit de lui interdire quelque chose, et de leur indifférence lorsqu’il s’agit de permettre l’exercice du culte ? Pourquoi ne pas inverser les attitudes et demander de la sollicitude lorsque les conditions d’exercice de la pratique religieuse sont difficiles, et de l’indifférence en ce qui concerne en fait la vie quotidienne de chacun ?

Il est vrai qu’une telle attitude obligerait à agir enfin et à sortir des discours généraux sur l’égalité des cultes, le souhait de voir traiter l’islam à égalité avec les autres religions en demandant son installation au centre des villes sans jamais proposer d’emplacement, la fin des rappels récurrents de certains élus au respect de la laïcité que les musulmans bafoueraient et les interventions tout aussi récurrentes des mêmes exigeant l’usage du français pour les prêches, intervenant ainsi dans l’exercice du culte aux dépens de la laïcité vite oubliée, etc., etc.… Evidemment, je le disais, il faudrait alors agir… mais avant une élection, ne va-t-on pas faire le jeu du Front national ? C’est vrai, qu’en en faisant rien (ou pas grand-chose) pendant vingt ans, nous avons eu Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles… Cela ne semble pourtant guère interroger les tenants de cette politique.

Alors plutôt qu’agir, pour répondre à ce que l’on suppose être la demande sociale, on crée une commission. Nous avons eu ainsi la Commission Debré, sur le port des signes religieux à l’école dont les membres, insatisfaits des réponses des intervenants de terrain qui leur disaient que la législation existante à l’époque (les circulaires Bayrou et Jospin et l’avis du Conseil d’Etat) estimaient que la Commission avait « néanmoins le sentiment » que légiférer était nécessaire. Vous avez bien lui : c’était un « sentiment ». Le législateur ne se fonde donc plus sur l’intérêt général, sur un argument rationnel, mais sur le « sentiment » des parlementaires. Il est étonnant d’aimer si peu avec autant de sentiments.

Nous avons eu la Commission Stasi, dont l’effet le plus remarquable a été la mise au ban de ceux de ses membres qui se sont opposés à ses conclusions : un bel exemple de pratique démocratique et libérale.

Nous avons maintenant la Commission Gérin, qui affirme mâlement : « Quand la laïcité est menacée, la société française l’est dans son unité, dans sa capacité à offrir un destin commun. » Il ne reste plus qu’à décréter la Patrie en danger. Ce sera bientôt fait.

« Si le foulard islamique constituait un signe distinctif d’appartenance à une religion, nous sommes là au stade extrême de cette pratique.

« Il ne s’agit plus seulement d’une manifestation religieuse ostentatoire mais d’une atteinte à la dignité de la femme et à l’affirmation de la féminité. »

Ajoute le texte de la proposition de résolution. Il est remarquable que M. Gérin, homme de gauche s’il en est, reprenne si volontiers et sans problème de cohérence intellectuelle d’une part l’un des thèmes de la rhétorique réactionnaire sur la mise en danger, d’autre part le discours colonial de l’homme blanc sur la femme indigène.

Il ne faut cependant rien traiter par le mépris : nous aurions donc aujourd’hui une « question du voile », comme nous avons eu une « question juive », et il me paraît important de considérer les peurs réciproques.

Je partage la défense des valeurs de la République et de la laïcité, et c’est bien parce que je les partage que je m’étonne de l’inégalité de traitement qui est ici récurrente : pourquoi seul le voile « islamique » pose-t-il un problème ? Car il n’y a pas que les femmes musulmanes à cacher leurs cheveux : les religieuses portent aussi le voile, les femmes juives portent selon les cas bonnet, foulard ou perruque, etc.… Peut-on considérer, l’a-t-on jamais fait, que ces malheureuses mettent en danger la République ?

Pourquoi ne se pose-t-on pas à leur égard, la question du libre choix individuel, de leur dignité de femme, et toutes ces questions qui reviennent sans cesse pour les musulmanes ? Ces exemples démontrent en réalité que ce ne sont pas les femmes et leurs pratiques vestimentaires qui posent un problème, mais la perception anxiogène que l’on en a.

Cette histoire de commission et de législation éventuelle – car il semble en effet que devant la faiblesse de la pratique constatée le soufflé retombe - est plus révélatrice des peurs et des fantasmes de la classe politique que de la réalité du terrain. La disparition de l’opposition de l’espace politique, - particulièrement révélatrice à propos de l’islam à propos duquel le P.S. peine à avoir un autre discours que celui de l’U.M.P. - produit une réaction de lemming chez certains : subitement, un affolement général parcours la foule, qui part toute dans le même sens sans savoir ni comment ni pourquoi.

Il est vrai que les questions non posées sont angoissantes : contre qui ou quoi allons nous nous opposer ? Il est ainsi entendu, une bonne fois pour toutes, que l’islam en France est gangrené par l’extrémisme, que les salafistes (sans plus de précisions) sont tapis dans les mosquées et attendent leur heure (y compris dans les mosquées turques comme j’ai pu "l’apprendre" récemment, alors que l’islam turc ne connaît pas ce phénomène), etc., etc.

En outre, ce discours présente l’avantage de permettre la déqualification de toute personne qui tente d’avoir un langage raisonnable et fait d’elle la complice la plus obscurantiste des plus obscurantistes fondamentalistes... « D’où parles-tu camarade ? » lancent toujours les staliniens de toutes les époques.

Mais soyons juste : il est aussi intéressant de noter la réaction de certains musulmans dans ces cas là, qui se gardent bien de défendre ceux qui les défendent, courant parfois, comme j’ai pu l’observer personnellement, expliquer à des responsables politiques que ma position au fil des articles d’Oumma.com, n’était pas la leur, bien au contraire… ce qui était au moins se donner l’apparence d’avoir une position quand ils n’en avaient pas.

Le résultat de ces attitudes politiques sera vraisemblablement double : d’une part un rapport stigmatisant un peu plus les musulmans pour leurs pratiques épouvantables et bientôt illégales, d’autre part le sentiment de déshérence d’une partie de la population à laquelle la droite comme la gauche offrent le même discours politique discriminant, inégalitaire, qui va peiner de plus en plus à se reconnaître dans les valeurs d’une République qui produit à son encontre plus de pratiques discriminatoires qu’inclusives .

A maintenir les inégalités de fait et à se contenter de ne considérer que l’égalité de droit, à maintenir un discours de type colonial sur l’islam, à maintenir une bonne conscience de nantis face aux plus défavorisés, la classe politique crée pour la République un danger beaucoup plus grand que le port du voile. L’avenir pourrait bien nous apprendre que la seule chose que nous aura caché le voile, c’est que nous dansons sur un volcan.

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Auteur : Jean-Michel Cros

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