Ce que j’ai toujours dit

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce que Bernard-Henri Lévy appelle « (mon) délire », suscite

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mercredi 5 novembre 2003

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce que Bernard-Henri Lévy appelle « (mon) délire », suscite des réponses d’une violence démesurée et, au demeurant, significative. Mon texte, qu’une immense majorité ne considère pas comme « antisémite », aurait-il touché juste ? Force est de constater que l’on ne me répond pas et que le débat a été systématiquement déplacé : après les interprétations oiseuses sur l’intention implicite de ma prose, après l’amalgame entre la critique de la politique israélienne et l’antisémitisme, voici venir le temps du dénigrement de la personne. Quand on ne sait pas répondre à ce qu’un homme dit, le mieux est de salir ce qu’il est. Par tous les moyens : la fausse citation, le collage de texte tronqué, voire la contrevérité la plus manifeste.

M. Lévy, votre façon d’utiliser des citations de trois ou quatre mots en les insérant dans un raisonnement de votre cru est intellectuellement malhonnête. Vous laissez entendre que c’est moi qui dit ce qu’au fond vous construisez en utilisant des bout de phrases extraits d’un développement. L’exemple le plus patent concerne la laïcité. Oui, la laïcité est le produit de différentes étapes de l’histoire de France à laquelle les musulmans n’ont pas participé. N’est-ce pas un fait historique ? Je me suis appuyé sur les travaux de spécialistes comme Baubérot, Poulat, Boussinescq ou Costa-Lascoux pour l’avancer. Ce que vous ne dites pas c’est que, après une étude de la législation, je demande une application stricte, totale et équitable de la loi de 1905. Plus loin vous déformez mon propos : dans un texte où je m’adresse aux musulmans arrivant en France et qui sont parfois gênés, voire choqués, de ce que l’on enseigne en biologie ou en philosophie, je dis qu’aucune dispense de cours n’est acceptable et que s’ils désirent donner un éclairage qui réponde à leur référence religieuse celui-ci doit être dispensé au sein de la communauté religieuse comme cela est le cas pour les juifs ou les chrétiens. Je me suis moi-même spécialisé dans la pensée de Nietzsche que j’enseigne avec Kant, Sartre ou Freud et tant d’autres : comment pourrais-je tenir les propos que vous inventez ?

Vient le refrain sur mon grand-père. Je me suis maintes fois expliqué sur ce sujet et sans aucune gêne contrairement à ce que vous dites. Je répète que j’ai, vis-à-vis de lui et de son action, une attitude critique et sélective. Je continue néanmoins de penser que l’on a de son œuvre une vision partielle qui s’appuie sur des extraits, des écrits de jeunesse, ce qu’en a dit le colonisateur et qu’il convient, de surcroît, de le distinguer de certains de ses disciples. Vous-mêmes, M. Lévy, qui ne connaissez pas l’arabe, n’avez pu lire que les quelques morceaux traduits (moins de 5%) : la critique de sa pensée est légitime mais elle doit se faire en connaissance de cause. Je répète que je respecte cette dimension de son engagement qui l’a amené à construire plus de 2000 écoles et centres sociaux, résister à la colonisation anglaise et s’engager en Palestine, dès 1936, pour s’opposer ensuite aux terroristes de l’Irgoun et du Stern.

Vous laissez entendre que ma position sur la lapidation est floue. Vous évitez soigneusement de mentionner que, dans l’article que vous citez, j’affirme que selon moi, « elle n’est jamais applicable ». Ce n’est de loin pas le cas des ulémas aujourd’hui : ma proposition est donc d’ouvrir un débat de fond dans le monde musulman en commençant par exiger un moratoire absolu concernant toutes les peines corporelles et capitales parce que leur application est absolument inique et s’abat aujourd’hui exclusivement sur les pauvres et les femmes. Peut-on être plus clair ?

Vous citez enfin un texte où je m’intéresse à la définition normative du martyre (« défendre sa conviction quand elle est opprimée ») pour laisser entendre que je légitimerais le meurtre de civils. C’est inacceptable. Est-ce que le respect que les Français témoignent aux résistants qui ont sacrifié leur vie en luttant contre le nazisme serait la preuve qu’ils soutiennent les attentats suicides contre les innocents ? J’ai écrit que ces attentats sont « condamnables en soi » et qu’ils sont devenus « contextuellement explicables » parce que la communauté internationale a livré les Palestiniens à l’oppression la plus totale. On ne peut légitimer les attentats suicides mais il appartient à la communauté internationale de prendre des dispositions contraignantes vis-à-vis de l’oppresseur pour défendre les droits des opprimés. Les opprimés sont les Palestiniens.

Hassan al-Tourabi a dit que j’étais « l’avenir de l’islam ». C’est son opinion. Pourquoi n’avez-vous pas cité ma critique du régime soudanais de son époque ? J’affirmais que « les oppositions (y) sont muselées, que le clientélisme (y) est la règle » et que je ne pouvais cautionner « aucune fermeture totalitaire, aucune torture ». Ma responsabilité se limite à mes dires et non à ce que d’autres pensent de moi. Vous auriez dû sinon rapporter les propos de vos deux amis musulmans dont vous usez comme d’alibis : « La pensée réformatrice de Tariq Ramadan devrait être une source d’inspiration pour les citoyens bosniaques » a dit Izetbegovic et Massoud avait désiré que nous travaillions « main dans la main pour réveiller les musulmans d’Europe sur les enjeux internationaux ». Mais peut-être étaient-ils tous deux, comme tous les altermondialistes, ignorants de mon double visage que vous avez su, vous l’infatigable enquêteur, démasquer ?

Vous avez fait référence à l’enquête du juge Balthazar Garzon. Ahmed Brahim, suspecté d’appartenir au réseau al-Qaïda, aurait affirmé avoir des contacts « réguliers » avec moi. Or, je ne connais pas cet homme et l’écoute téléphonique dont il a fait l’objet prouve l’absence de contact : mon nom n’est cité qu’une fois au détour d’une conversation générale. Les autorités suisses sont intervenues pour confirmer qu’elles me connaissaient, que ces allégations ne reposaient sur rien et qu’il ne suffit pas d’être mentionné dans une discussion téléphonique pour être soupçonné de quoi que ce soit.

Vous surfez sur la rumeur médiatique sans avancer de preuves. Pas une des citations que vous produisez n’est tirée de mes livres. Relisez votre texte : tout provient de citations d’articles de presse. La seule référence à un ouvrage, Les musulmans dans la laïcité, est cocasse. Vous citez : « cette fangeuse seconde génération » en ajoutant « sic ». Or j’ai écrit « cette fameuse seconde génération ». C’est un journaliste algérien, ardent défenseur des militaires au pouvoir, qui en 1995 avait falsifié mon texte, seule façon pour lui de me confondre puisque ma critique du FIS a toujours été claire. Vous prétendez dévoiler mon double visage à l’aide de coupures de presse manipulées ? Etes-vous donc sérieux ?

Notons qu’en matière de falsification du propos, vous n’avez sans doute pas de leçon à recevoir. On s’en convaincra en lisant la façon dont vous rendez compte de mon texte sur le FIS lorsque vous dites : « dans le même lexique toujours, le cas du FIS algérien, il ne trouve à lui reprocher que de menues "maladresses" et "erreurs politiques" et continue, six ans et quelques dizaines de milliers de morts plus tard, à saluer les "voix constructives et raisonnables" de ses principaux dirigeants ». Or, voilà le texte entier de mon lexique : « Les responsables de l’aile politique du Front formaient un cocktail très disparate. Des voix constructives et raisonnables se mêlaient aux discours les plus réactifs, les plus agressifs et les plus obtus. Le FIS, très tôt, a accumulé les maladresses et les erreurs politiques et sa responsabilité quant à l’état actuel de l’Algérie est conséquente. Il faut cependant rappeler que le processus électoral a été stoppé et qu’aucune erreur politique ne peut justifier l’horrible répression qui s’est abattue sur les partisans du FIS. » Votre usage de mon texte est proprement scandaleux, a fortiori si on y ajoute mon affirmation qui suit sur le GIA : « la condamnation des groupes armés doit être totale. Il apparaît aussi clairement que ces groupes sont infiltrés. » Votre façon de tordre et de trahir mon texte est consternante : à quel type d’intellectuel ai-je donc affaire ?

Je dois enfin confesser que je vous en veux. Lors de la première intifada, vous avez été parmi les premiers à travestir la réalité de la résistance palestinienne. Dans votre ouvrage au titre bien nommé, Questions de principes, vous affirmez que ce sont les enfants palestiniens qui au fond lapident les pauvres soldats israéliens obligés de se défendre. Je vous en veux de soutenir de telles horreurs avec une assurance aussi éhontée. Vous avez refusé de venir dialoguer avec moi à l’émission Ripostes affirmant que vous aviez tout dit et ce avant la parution de votre texte du Monde. Je ne vous répondrai plus par écrit désormais mais la porte du dialogue reste ouverte : je suis prêt à débattre avec vous sur le fond de la question que j’ai soulevée (et non sur les personnes) à la seule condition qu’il y ait des témoins car le texte que vous venez de commettre fait montre d’une telle mauvaise foi que ce serait folie que de vous offrir ma confiance.

 

Tariq Ramadan participera au Forum Social Européen qui se déroulera du 12 au 15 novembre :

Religions, luttes sociales, altermondialisation : théologie de la libération, Islam de résistance dans le mouvement de résistance à l’ordre global (Forum Social Européen)

Lieu : Ivry sur Seine, Quai de Seine - Salle 1
Horaire :
le 14-11-2003 de 9h-12h

Participants : Tariq Ramadan (fr), François Houtard(fr), Magida Shehadeh (de), Miguel Benassayag (fr), Ali Fayyad (lb), Omeyya Seddik (fr), Michael Löwy (Br)

 

Racisme, xénophobie, antisémitisme, islamophobie, discriminations, stigmatisation des immigrés, des populations issues de l’immigration, des Roms et des gens du voyage, rôle des médias, pour le dialogue des cultures.

Lieu : Ivry sur Seine, Halle Venice Gosnat
Date :
le 15-11-2003 de 9h à 12h

Participants : Tariq RAMADAN (Présence musulmane), Mouloud AOUNIT (MRAP-France), Ulla JELPKE (Junge Welt-Allemagne), Laszlo FARKAS (Rom Minorities Organisation of LAET-Hongrie), Svetlana SIMONOSKA (Antiwar Coalition-Macédoine), Sintayeho TSEHAY(WUK-Autriche), Henri WAHLAUM (Réseau européen des juifs pour la paix), Bahija OUEZINI (FTCR)

 

Pour plus d’informations visitez le site du Forum Social Européen : http://www.fse-esf.org

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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