Carnet américain - Un trop proche Orient

Une des contradictions qui résonnent le plus fort dans les échos de la campagne présidentielle américaine

par

jeudi 13 mars 2008

Une des contradictions qui résonnent le plus fort dans les échos de la campagne présidentielle américaine est que la politique étrangère des États-Unis au Proche-Orient va changer sous l’impulsion du nouvel hôte de la Maison Blanche à partir de janvier 2009. Plus interventionniste si c’est McCain, plus diplomate si c’est un démocrate. Rien n’est plus faux.

Quatre grandes dates, le 14 mai 1948, juin 1967, 15 février 1989, et le 11 septembre 2001, démontrent que l’engagement américain au Proche et Moyen-Orient est irréversible, profond et, dirons-nous, unilatéral. Les États-Unis ont été la première nation à reconnaître de facto Israël le 14 mai 1948, même si l’Union Soviétique a été la première à le faire de jure, le 17 mai. Pour le président Truman c’était faire montre de charité chrétienne que de reconnaître la patrie du peuple juif, et ce contre l’avis général du département d’État.

Cette décision a eu pour conséquence directe d’affaiblir le protectorat britannique sur le reste de la Palestine, tandis que la résolution 181 de l’ONU stipulait la création de deux États. Réunies à New York en octobre 1947, des puissances étrangères, et pour certaines coloniales, avaient exigé des Palestiniens qu’ils donnassent la moitié de leur terre à des gens qui venaient d’Europe ou d’Amérique, sous prétexte que ces mêmes nations occidentales avaient passé la plupart des dix derniers siècles à martyriser les juifs. Le racisme apparaissait déjà là dans une logique qui définissait deux individus, l’un en victime finalement rachetée, l’autre sanctionné dans une sous-humanité et donc prêt à être spolié, expulsé, bombardé, ou parqué dans des camps de réfugiés.

En péchant par excès de mauvaise conscience occidentale et devant le besoin de s’absoudre après le génocide juif aux mains des nazis, les Américains ont commis la première grave erreur de politique étrangère de la seconde moitié du siècle. Ils ont dressé devant leurs amis arabes la réalité sioniste (n’avaient-ils pas après tout installé la monarchie des Ibn Saoud, et soutenu les nationalistes égyptiens contre la tutelle britannique ?), alors que les experts de la Maison Blanche croyaient que le vrai ennemi du monde arabo-musulman serait le communisme stalinien.

Après 1948 le sionisme, loin d’être une idéologie née dans le courant des nationalismes européens du XIXème siècle, se présentait bel et bien tel un pouvoir politique avec ses institutions, ses ambitions. Bref, le 14 mai 1948 consacra un immense basculement historique, tout à la fois aboutissement heureux d’un peuple rescapé et chaos permanent dans la donnée civilisationnelle moderne.

En juin 1967, la guerre des six jours a fait d’Israël non plus le simple ami des États-Unis, mais l’a intronisé comme son allié le plus solide au Proche-Orient. Avec sa victoire indiscutable, l’État hébreu s’imposait comme acteur de premier plan dans la guerre froide. L’Égypte et la Syrie, toutes deux défaites, se retrouvaient dès lors moins comme les chantres du panarabisme que comme les pions avancés de l’Union Soviétique. C’est aussi à partir de cette date que les Américains sont devenus les premiers fournisseurs d’armes à Israël, au détriment de la France.

En Septembre 1970, quand le roi Hussein de Jordanie a ordonné à son armée de réprimer l’emprise palestinienne en son pays, les Syriens ont menacé d’intervenir militairement pour protéger leurs amis de l’OLP. Or il se passa une chose remarquable. Les Israéliens massèrent leurs troupes sur le Golan et le long du Jourdain, en présage à une frappe imminente contre la Syrie. Nixon avait en effet requis de Golda Meir, le Premier ministre israélien, d’intervenir pour éviter que les Américains aient à s’engager eux-mêmes, et donc de ne pas inciter les Soviétiques à l’escalade. Nixon ne savait déjà plus où donner de la tête avec le fiasco vietnamien. Ainsi donc l’alliance entre les États-Unis et Israël devint-elle si indéfectible que des soldats juifs auraient été placés en première ligne et ce pour défendre des Arabes. Heureusement l’armée de l’air jordanienne mit en déroute les chars syriens.

La guerre du Kipppour, en octobre 1973, changea la donne pour toujours. Alors qu’Israël était au bord de la défaite, les Américains fournirent en quelques jours plus de 22.000 tonnes d’armes et d’équipement divers, sans compter avec le renseignement électronique sur les mouvements de troupes des Egyptiens et des Syriens. La conférence de Genève, en décembre 1973, fut un échec complet. La rupture entre Israël et les États-Unis d’un côté et le monde arabe de l’autre n’avait jamais été aussi prononcée.

Le traité de paix signé entre l’Egypte et Israël en 1978, grâce aux bons offices du président Carter, chacun en convient aujourd’hui, a moins illustré une confiance retrouvée entre ennemis qu’un motif d’impuissance à régler la question palestinienne. D’ailleurs, sans les milliards de dollars que les contribuables américains versent annuellement au régime égyptien au nom d’une aide économique, le traité aurait encore moins de sens. Plus tard encore, l’administration Reagan croira se payer un retour en faveur en soutenant la résistance afghane contre l’occupant soviétique. Le 15 février 1989, quand le dernier convoi militaire russe quitte l’Afgnanistan, les États-Unis n’ont pas encore conscience que la dynamique idéologique et stratégique de la guerre froide est désormais obsolète.

La servilité américaine pour Israël sur la question des territoires occupés, et le soutien parallèle aux régimes arabes, illégitimes et autoritaires, englobe une problématique qui, au Proche-Orient, dépasse les idéologies. Le discours sur le socialisme révolutionnaire, le panarabisme, et même l’islamisme est tributaire de visions courtes, d’une aliénation culturelle, et de connaissances tronquées (à la commission sénatoriale des affaires étrangères sur l’Irak, en 2007, seuls deux sénateurs sur neuf pouvaient expliquer la différence entre sunnites et shiites) qui néanmoins fait autorité dans les cercles du pouvoir. Ainsi tient-on pour acquis, au Congrès et dans les médias, que l’islam est source de régression sociale et de violence fanatique. Ne manquait plus que Ben Laden comme pilier de la démonstration.

Les pirates des Barbaresques, qui terrorisaient les flottes marchandes en Méditerranée au XVIème siècle, sont soudain devenus ceux qui écrasent des avions dans des tours new-yorkaises. L’idée selon laquelle les « Orientaux musulmans » avaient plus à craindre des États-Unis que la situation inverse, a surtout servi à souligner l’aveuglement politique et culturel à saisir les métamorphoses de la sphère arabo-musulmane. De Casablanca à Baghdad, cette masse grouillante, angoissée et frustrée était toutefois capable de s’organiser, découvrait-on en Occident. Aujourd’hui encore, les Américains analysent la crise à partir de Septembre 2001, tout en ignorant les cycles qui ont conduit à cette barbarie.

Avant le cauchemar des attaques terroristes, l’Occident n’a-t-il pas été victime d’une hallucination collective ? Laisser les Palestiniens prisonniers sur leur propre terre, vivant au rythme d’une humiliation et d’une répression quotidiennes, garder le silence face au carnage en Tchétchénie, pomper du pétrole arabe tout en fermant les yeux sur la catastrophe anti-démocratique, se féliciter de la reprise en main par la junte militaire en Algérie, tout cela ne devait-il pas renforcer l’idée qu’effectivement les Droits de l’Homme et la démocratie ne concernent ni les musulmans ni les Arabes ?

Aujourd’hui les candidats à l’élection présidentielle américaine continuent de se nourrir d’illusions sur le Proche-Orient. Pour McCain, l’engagement en Irak se confirme au fil de l’occupation et du soutien à un régime de complaisance, « quitte à durer cent ans » a-t-il déclaré. On l’aura compris, tout est affaire de démocratie au Proche-Orient, d’ailleurs chaque jour les Irakiens enterrent leurs compatriotes libérés ! Mais pour les conservateurs américains la cerise sur le gâteau c’est la guerre contre le terrorisme qui prime sur tout. Peu importe que Ben Laden soit un produit de la CIA, ou bien que al-Qaeda se soit implantée en Irak seulement après l’invasion américaine.

Du côté démocrate, tout est évident dans le soutien inconditionnel à Israël. Ainsi Hillary Clinton est-elle celle qui, au Sénat, a reçu le plus d’argent du lobby pro-Israël : 83.000 dollars en 2006. Le reste suit dans les invitations sur place, histoire de se convaincre que les Palestiniens sont des sauvages qui attaquent ces pauvres juifs installés dans des colonies illégales financées par la diaspora américaine.

Dernièrement Clinton a cherché à s’investir dans le rôle d’une Jeanne d’Arc de l’opposition anti-iranienne. Pour sûr le président Ahmadinejad est un illuminé d’une secte shiite, les hojatiyeh. Pourtant en dépit de sa rhétorique belliqueuse, les ogives nucléaires se trouvent en Israël pas en Iran. Reste donc à savoir qui menace qui ? Mais pour un candidat américain en campagne tout geste, toute parole qui fustigent « les ennemis d’Israël » sont bons à prendre. Le terrain est grand ouvert, rappelons qu’en 2008 il n’y a toujours pas de lobby musulman ou pro-arabe aux États-Unis.

Enfin, il y a le sénateur Obama. Entre lui et les électeurs se dressait un mot : Hussein, son second prénom. Avant que la campagne soit lancée, c’était un nom fourre-tout, sur lequel les conservateurs comme les libéraux espéraient que l’opinion publique buterait. Or il n’en a rien été. Personne ne s’est laissé prendre à ces chicanes racistes et islamophobes. Disons aussi qu’Obama a su négocier la situation, à force de photos de lui Bible en main, ou à la sortie de l’église le dimanche, par exemple. Comme pour Bush, son idole c’est Jésus, de quoi adoucir les agités de l’intégrisme protestant.

Puis il est loin d’avoir déçu sur la question du Proche-Orient. En août 2006 au Sénat, il a voté la résolution de soutien inconditionnel à Israël lors de l’attaque contre le Liban. De même, en deux ans de service, il n’a pas manqué un vote autorisant les contrats militaires à Israël. En fait, le gouvernement américain donne de l’argent à Israël à la seule condition que ce dernier s’équipe aux États-Unis. Dès 2005, le sénateur réserve sa première visite officielle à l’État hébreu. Obama a même eu le flair de recruter le négociateur en chef de Bill Clinton lors des accords de Camp David II.

Il est encore temps d’ouvrir les yeux et de cesser de croire à des changements substantiels dans la politique étrangère américaine au Proche-Orient. Demain les discours changeront, les intentions demeureront les mêmes. On peut escompter que s’il devient le président, Obama fera fermer le camp de Guantanamo, qu’il aura un plan, plus ou moins applicable, pour extirper les G.I. du bourbier irakien, ou bien qu’il fera renégocier la dépendance en hydrocarbures d’avec les monarchies du Golfe. Mais pour les grandes questions de fond (la Palestine, la démocratie dans le monde arabe, l’élimination des arsenaux nucléaires), il lui faudra plus que de l’espoir, peut-être une détermination qui peut élever un président américain au-dessus de sa charge de boutiquier planétaire.

Publicité

Auteur : Farid Laroussi

Professeur de lettres à l 'université de Colombie britannique, Vancouver, Canada.

commentaires