Carnet américain - Tout sauf un cow-boy

A l’occasion des élections présidentielles américaines de 2008, notre correspondant aux Etats-Unis Farid

par

samedi 1 mars 2008

Il y a ceux qui déclarent qu’il y a un an à peine ils n’auraient pas parié un dollar sur Obama. Aujourd’hui on vit en pleine vague d’Obama-dôlatrie. En fait le jeune sénateur de l’Illinois a toujours eu conscience de sa bonne étoile. A tout juste 38 ans il avait déjà publié ses mémoires, Dreams from My Father, non pas tant comme projet politique, mais plutôt comme une manière de dire “J’arrive”. Premier de sa promotion à Harvard, premier noir nommé directeur de la Harvard Review of Law, l’unique sénateur noir (le troisième depuis la guerre de Sécession), il fut aussi celui que John Kerry choisit en 2004 pour le discours inaugural du congré du parti démocrate, au grand dam des vieux crocodiles.

Aujourd’hui, âgé de 46 ans, Obama fait figure de Kennedy, Robert plutôt que John. Mais naturellement le sénateur de l’Illinois répugne à ces comparaisons qui postulent une référence blanche, de l’establishment de la Nouvelle-Angleterre qui plus est. Il veut se poser comme le candidat de tous, l’image incarnée du rêve américain. En deux mois de campagne il est parvenu à séduire l’éléctorat prétendûment acquis à Hillary Clinton : la classe ouvrière, les femmes blanches de la génération des baby-boomers, et les latinos. Le groupe démographique africain américain, bien que riche de ses différences socio-économiques, était à l’origine divisé entre les deux candidats.

En effet, Obama n’est pas exactement africain américain, puisque sa mére est blanche et que son père était un étudiant africain. La donnée politique et culturelle de l’esclavage ne s’est jamais vraiment posée pour lui. Dans sa circonscription de Chicago, il a reçu le vote également réparti entre des noirs de la banlieue sud, et les blancs de gauche des quartiers nord. D’une certaine manière il n’y a pas pour lui d’identification possible à cet héritage, qui, quoi que lointain, continue d’empoisonner les relations inter-ethniques dans le pays. Ainsi sait-on qu’il serait inconcevaible de remettre en cause le programme johnsonien de l’”affirmative action”, ou de ne pas avoir un quorum africain américain à la Chambre des représentants.

Hillary Clinton, elle, comptait sur l’atout que représente son mari. Bill Clinton est sans nul doute le président le plus populaire dans la communuaté noire. Il a remporté ses élections avec des taux approchant les 80% dans l’électorat noir. Aujourd’hui ses bureaux se trouvent à Harlem. Peut-être folklorique tout ça, mais c’est une force que Hillary Clinton pensait utiliser à bon escient au cours des primaires dans le Sud. Or, non seulement Bill Clinton s’est pris les pieds dans le tapis avec ses remarques sur Obama et Martin Luther King jugées déplacées et injurieuses lors de la primaire en Caroline du Sud, mais Obama, lui, a su rebondir en abordant les sujets qui intéressent tous les électeurs, à savoir l’économie, la guerre en Irak, et la création d’un vrai système de santé public. Il a donc éviter les questions de distinctions ethniques, qui immanquablement virent au paternalisme. Les Clinton n’ont pas su voir l’écueil. Résultat : Obama a remporté tous les États du Sud.

Aujourd’hui après une série de onze victoires (en comptant le vote des Américains expatriés) consécutives, Obama s’est placé en leader démocrate incontesté. Les donateurs, qui jadis faisaient la cour à l’équipe Clinton, se font de plus en plus rares désormais, et parfois même n’hésitent pas à faire des commentaires publics sur la manière dont les fonds sont utilisés. Ainsi, les fameux mille deux cents dollars qui ont servi le mois dernier à se payer des cafés et des beignets, pendant que la candidate s’adressait à des Américains qui n’ont ni couverture médicale, ou ni les moyens de régler leurs dettes hypothécaires. Il faut ajouter à cela des erreurs stratégiques inimaginables venant d’un camp politique pourtant rompu aux grands rendez-vous électoraux. Par exemple, un nombre reduit ou inexistant de bureaux de campagne. Dans le Wisconsin, Obama en avait onze tandis que Clinton quatre seulement. Dans le Vermont, dont la primaire a lieu mardi prochain, Obama a quatre bureaux de campagne, Clinton aucun.

Mais c’est au Texas que la grande bataille va avoir lieu. C’est là-bas qu’Obama sera couronné, ou bien que Clinton pourra acheter du temps comme on dit en anglais, c’est-à-dire prolonger le combat avec un espoir limité de victoire finale. Cet État du Sud-Ouest, grand comme une fois et demie la France, illustre à une échelle réduite les défis nationaux. Les deux camps y ont engagé leurs plus grands investissements à ce jour, tant en argent (publicité, équipes de terrain, centres téléphoniques, etc.) qu’en temps passé à se déplacer de ville en ville. C’est à celui qui saura séduire tous les groupes (socio-économiques, ethniques), et ce dans un État

traditionnellement conservateur. De par sa population, la deuxième du pays après la Californie, et grâce à un calendrier des primaires remanié, le Texas replace au devant de la scène la question des délégués. Contrairement à l’Ohio, dont le vote aura lieu aussi le 4 mars, les candidats ne peuvent se concentrer sur la seule question de la crise post-industrielle. La situation économique dans l’Ohio est un peu à l’image en France de la Lorraine dans les années 1980-90. Le traité de libre échange avec le Canada et le Mexique (North American Free Trade Agreement), signé par Bill Clinton en 1994, a fait du bien au Texas, mais a aggravé la récession économique dans le Midwest, en particulier dans l’Ohio. Donc deux terrains à conquérir, mais avec deux discours différents de la part des candidats.

Au Texas, il faut savoir se montrer tout à la fois ferme et accommondant sur le problème de l’immigration illégale. Il faut aussi prouver que l’on comprend les questions de défense et de sécurité nationales, sans se mettre à dos les patriotes, ni passer pour un va-t’en-guerre. Pour le moment du moins, il semble que le thème de la guerre en Irak reste en arrière-plan entre Clinton et Obama, comme si les candidats démocrates se le réservaient pour leurs eventuels débats avec le républicain John McCain, champion de la présence militaire américaine en Irak, alors qu’ici l’opinion publique est à près de 70% opposée à ce conflit. Cependant Obama refuse de passer pour un peacenik. Il a bien déclaré par exemple qu’il serait prêt à engager les troupes américaines au Pakistan, passant outre la volonté du régime pakistanais, s’il avait la preuve concrète que Ben Laden y a trouvé refuge.

Dans la même veine, Obama a aussi prêté allégeance au lobby pro-Israel (American Israeli Political Action Committee), en se faisant l’apôtre d’une alliance indéfectible entre les deux nations et en postulant que la crise découlait de la violence palestinienne. C’est exactement ce que les Américains veulent entendre. Preuve en est qu’Hillary Clinton ne l’a jamais attaqué sur ce terrain. D’ailleurs, dans les débats, c’est Obama qui prend l’initiative et continue d’enfoncer le clou de l’irresponsabilité de Clinton pour avoir avoir voté l’autorisation de la guerre en Irak en 2002, alors que les informations étaient fautives et les intentions de l’administration Bush trop ambiguës. C’est justement cette capacité à voir les choses dans leur justesse qui séduit, qui plus est dans un État, comme le Texas, pragmatique, qui n’a que faire des beaux parleurs.

Pour ne rien arranger, du côté de Clinton les débats télévisés tournent le plus souvent à l’avantage de son adversaire. Si en janvier, ce dernier avait l’air d’un amateur, un peu intimidé par la grande machine médiatique, il est devenu, en l’espace de quelques semaines le candidat présidentiel. Clinton paraît, selon les circonstances soit comme une comptable qui connaît les dossiers à fond mais qui manque cruellement de charisme, soit comme une politicienne hargneuse qui voit fondre sous son nez sa légitimité d’apparatchik démocrate, de sénatrice de New York, et d’épouse d’un président encore largement plébiscité par l’opinion publique. Obama, lui, ne s’emporte jamais. Il ne donne nullement le sentiment de vouloir régler ses comptes, ni d’être sur la défensive. Dans les discours de campagne, quand Clinton réunit huit mille personnes, Obama en attire vingt-cinq mille, qui parfois même patientent dans le froid juste pour pouvoir le voir sortir.

L’espoir que l’équipe Clinton entretient, à mots couverts, est qu’Obama commette une erreur dans son parcours. Ils l’attendent sur la question de l’immigration, de la politique fiscale, ou celle de la guerre contre le terrorisme. Ils sauteraient sur n’importe quelle occasion pour arrêter l’hémorragie. Cette semaine encore, comme par hasard, une photo d’Obama en costume traditionnel somali (du nord-est du Kenya) a circulé sur internet. Nul ne connaît la source de ce document, mais l’intention était claire : faire passer le candidat pour une menace islamiste déguisée. Résultat, Clinton, et non pas McCain pourtant islamophobe déclaré, a dû faire un communiqué officiel pour annoncer qu’elle n’était pour rien dans cette histoire. Obama, lui, continue de surfer en haut de la vague des sondages.

A suivre.

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Auteur : Farid Laroussi

Professeur de lettres à l 'université de Colombie britannique, Vancouver, Canada.

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