« C’est totalement incongru de saluer le rôle positif de la colonisation »

Journaliste et écrivain engagé, le Suisse Charles-Henri Favrod, 78 ans, a écrit « Le temps des colonies 

dimanche 11 décembre 2005

Journaliste et écrivain engagé, le Suisse Charles-Henri Favrod, 78 ans, a écrit « Le temps des colonies »(*) en réaction à l’article de la loi du 23 février 2005 qui impose aux programmes scolaires de reconnaître le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord. Fondateur du Musée suisse de la photographie en 1985, Charles-Henri Favrod livre des documents exceptionnels, comme ce cliché de 1905 montrant une carte de la France qu’il fallait placarder dans les mosquées, au nom de la laïcité, ou cette photographie de décapitation, toujours en 1905, mais cette fois en Chine. L’ancien journaliste de « La Gazette de Lausanne » cite cette phrase de colon : « L’Algérie, c’est la France. Mais la France, c’est nous ». Fin connaisseur des continents africain et asiatique, Charles-Henri Favrod a été l’un des intermédiaires entre la France et le FNL algérien à l’aube des accords d’Evian. Ami d’Ahmed Ben Bella, qu’il a connu au Caire en 1953, ce Suisse, pas si neutre que cela, révèle une facette peu connue du premier président algérien : son amour du football.

I.H. : Votre livre débute sur une photo d’un marché aux esclaves. Peut-on qualifier « Le temps des colonies » de pamphlet anticolonialiste ?

C.-H. F. : Je ne fais pas le procès de la colonisation. Mais comment ne pas rappeler ses méfaits par respect pour l’histoire ? J’ai connu le travail forcé, imposé aux personnes trop pauvres pour payer des impôts. J’ai vu des routes, des voies ferrées, qui ne répondaient qu’à des intérêts économiques, pas à ceux des populations. Elles n’étaient pas reliées entre elles ! Je ne nie pas pour autant que la colonisation ait aussi pu apporter quelques bienfaits. Beaucoup de petits colons n’avaient rien à se reprocher.

I.H. : Comment interprétez-vous cette loi française, votée en 2005, revenant sur le rôle positif de la présence française, notamment en Afrique du Nord ?

C.-H. F. : La sortie du livre « Le temps des colonies » est une réaction à cette loi votée en février dernier par les députés français mettant l’accent sur le rôle positif de la France dans ses ex-colonies. Cette loi est totalement incongrue. C’est comme si l’histoire célébrait la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis en omettant d’évoquer le sort des malheureux indiens. Mon livre a reçu des échos favorables, en Suisse comme en France.

I.H. : L’attitude française ne compromet-elle pas la signature d’un traité d’amitié franco-algérien initialement prévu fin 2005  ?

C.-H.F. : Si, et c’est dommage parce que les Algériens ne sont absolument pas anti-français, malgré la guerre d’indépendance. J’ai pu m’en rendre compte cette année encore, à l’occasion de quatre déplacements dans ce pays. Il arrive même à certains Algériens de parler de la « métropole » pour désigner la France ! Mais cette loi scandalise la population. La signature de ce traité est de toute façon compromise pour le moment.

I.H. : Comment expliquez-vous que le million de Français qui vivaient en Algérie avant l’indépendance ne soit pas resté ?

C.-H.F. : On n’a jamais fait le compte du nombre de massacres horribles commis par l’OAS pour la seule année 1961. Cette armée secrète s’en prenait aveuglément à tous les Algériens, aux femmes de ménage, aux instituteurs, aux petits cireurs de chaussures... Je crois que sans cela, au moins la moitié des Français serait restée dans ce pays. Ahmed Ben Bella, le premier président algérien, en était persuadé.

I.H. : Dans quelles circonstances avez-vous fait la connaissance de Ben Bella ?

C.-H.F. : Je l’ai rencontré en 1953 au Caire dans la librairie Lotfallah Soliman, installée près du Bureau du Maghreb. Il venait y lire les journaux français, et notamment « L’Equipe ». C’était un excellent joueur de football. Il s’était distingué dans les équipes de Marnia, sa ville natale, à la frontière algéro-marocaine, et l’Olympique de Marseille l’avait recruté en 1939. Sans la guerre, il serait devenu professionnel. En 1953, Ben Bella était responsable de la logistique, c’est-à-dire du ravitaillement en armes. Il voyageait beaucoup depuis l’Egypte.

I.H. : Le football va aussi jouer un rôle - indirect

  •  dans la lutte d’indépendance de l’Algérie...

    C.-H.F. : La Coupe du monde de football se déroulait à Berne en 1954. Des combattants venus d’Algérie, de France et d’Egypte ont profité de cette manifestation pour se rencontrer en Suisse. Ils se sont faits passer pour des sportifs, amoureux du ballon rond ! C’est dans la Confédération helvétique qu’a été décidé la date de l’insurrection du 1er novembre 1954.

    I.H. : Que vous inspire aujourd’hui l’Algérie ?

    C.-H.F. : Ce pays me préoccupe. Grâce à ses ressources naturelles, le pétrole et le gaz, l’Algérie ne devrait pas connaître de grands problèmes économiques. Malheureusement ce n’est pas le cas. Les jeunes Algériens n’ont qu’une obsession : partir, partir, partir. Seul point positif, les généraux ont été peu à peu écartés du pouvoir.

    Propos recueillis à Lausanne par Ian Hamel, journaliste

    * « Le temps des colonies », par Charles-Henri Favrod, éditions Favre. 160 pages.

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