« Alors, on s’est repeint la figure ? », voilà le genre de propos que pouvait ainsi entendre un beur après avoir présenté son passeport français, à l’aéroport d’Alger. Longtemps, le bledard a joué le rôle du conservateur intransigeant, de celui qui exigeait toujours plus des beurs : plus de nationalisme, plus de fierté pour le bled et même plus de respect pour les traditions et, plus récemment, pour la religion.
style='font-size:24.5pt;'>Ma chronique à propos des bledards et des beurs n’a pas
simplement déplu à Abdelghafour, mon ami d’Amérique. Elle m’a valu aussi des
réactions énergiques et quelques noms d’oiseaux. « Vous essayez de faire une
sorte de hiérarchie entre le bledard cultivé « de la haute » et le beur inculte
et sauvageon », m’affirme un lecteur fâché. Très fâché. « Les beurs, ajoute-t-il,
ne sont pas tous des amateurs de rap, des yôs ou des voyous sanguinaires. Certains
d’entre eux parlent très bien l’arabe et/ou le kabyle, connaissent le Coran, ont
eu leur bac en France (ces deux derniers mots écrits en majuscules) et des diplômes
supérieurs en France (nouvelles majuscules) quand d’autres, de l’autre côté de
la Méditerranée, les achètent... ». Et moi qui croyais que le monde entier avait
entendu parler de la valeur exceptionnelle du bac algérien, série mathématiques
bilingues, de 1982...
style=';'>« Tu m’as blessé. Tu n’es qu’un frustré
qui veut plaire aux Français en tapant sur les beurs », a surenchéri, de son
côté, un journaliste d’origine algérienne avant d’ajouter : « et de toutes les
façons, je ne suis pas beur, je suis kabyle (sic). Et puis, un yô ? Qu’est-ce
que ça veut dire un yô ? C’est quoi ce mot ? » Moins véhément et loin de toute
revendication berbériste, un autre lecteur « né à Fouka, arrivé en France à
trois ans et Algérien, citoyen musulman, européen qui déteste le mot « beur » inventé
par SOS Racisme », m’invite à relativiser mon propos. « Vous avez raison, me
dit-il, de critiquer les tocards maghrébins nés en France en tant que « tocards »
mais pour rééquilibrer votre point de vue, permettez-moi de vous dire que
tocard peut aussi rimer avec bledard. Je veux dire par là que les mal-élevés,
les perdus, les vulgaires n’ont pas de profil type, ni de pays de naissance ».
style=';'>Cette rime est parfois pertinente, ne
m’en déplaise et n’en déplaise à es amis bledards. C’est à elle que fait
référence un autre message, neutre celui-ci, d’un internaute qui semble vouloir
en finir avec sa solitude et qui fréquente, « avec de bonnes et sincères
intentions » m’assure-t-il, la partie « club de rencontres » des forums communautaires.
« J’en ai assez, déplore-t-il, de ces annonces où des jeunes femmes à la
recherche de l’âme soeur terminent leur message par : « bledard s’abstenir ». Pour qui
se prennent-elles ? »
style=';'>Ce genre de mise en garde est
malheureusement compréhensible car il faut bien convenir que le bledard n’a pas
toujours le comportement que l’on est en droit d’attendre de lui. A propos du
mariage, par exemple, je devine facilement la réticence de celles et ceux qui,
nés en France, hésitent à s’unir avec quelqu’un du bled, quel que soit son
niveau social et culturel. Le non-dit, les stratégies plus ou moins avouées à
propos des « papiers » rendent le sujet très épineux et un voile de soupçon pèsera
toujours sur ce genre d’union. La méfiance se nourrit aussi d’anecdotes réelles
ou fantasmées à propos de la transformation du bledard, une fois qu’il a mis
les pieds dans la place.
style=';'>Histoire courte entendue maintes
fois : un bledard se marie avec une beurette. Il se tient tranquille pendant un
moment et, me souffle-t-on « il passe l’aspirateur et fait même la vaisselle ».
Et puis arrive la carte de séjour de dix ans, voire la naturalisation et là,
les manifestations d’autorité, les interdictions, les claques et les problèmes apparaissent.
Par souci d’équilibre, et sans vouloir minimiser ce que je viens de décrire, il
faut aussi reconnaître qu’une autre combinaison est possible.
style=';'>Cette fois, c’est une bledarde qui se
marie avec un beur. Tout va bien jusqu’au mariage mais une fois installée en France,
la bledarde, à la mentalité longtemps façonnée par les coupures d’eau, les
pénuries, le loft et les shows de Nancy Ajram, disjoncte « super grave », pour
reprendre une expression algéroise.
style=';'>Ces anecdotes témoignent d’une
réalité : celle de l’incapacité de certains bledards à se débarrasser de leurs
oripeaux et à éviter de vouloir imposer leur manière de voir le monde. En un
mot, leur incapacité à admettre que l’on ne vit pas en France comme on vit, ou comme
on a vécu, au bled. J’ai déjà évoqué, dans une chronique précédente, la
question de la double nationalité et les tentations du « socialiste » Malek Boutih
de demander son interdiction (il semble vouloir reconsidérer cette
proposition... inconsidérée). Il faut, néanmoins, se souvenir que dans les années
1960 et 1970, les bledards ont, eux-mêmes, contribué à empêcher les enfants d’immigrés
de devenir français et il n’y a pas que les autorités françaises qui ont une
responsabilité dans le drame de la double peine. En empêchant leurs
ressortissants et leurs enfants, de devenir français,
les pays du Maghreb ont leur part de culpabilité.
style=';'>« Alors, on s’est repeint la figure ? »,
voilà le genre de propos que pouvait ainsi entendre un beur après avoir
présenté son passeport français, à l’aéroport d’Alger. Longtemps, le bledard a
joué le rôle du conservateur intransigeant, de celui qui exigeait toujours plus
des beurs : plus de nationalisme, plus de fierté pour le bled et même plus de
respect pour les traditions et, plus récemment, pour la religion. Le service
militaire ? « les beurs doivent le faire au bled », affirmait le bledard sans même
se soucier des drames et des désillusions que cela créait. Ces exigences
étaient d’autant plus mal venues que les gens du bled étaient, euxmêmes, loin
de s’y plier. Surtout, par ce type de discours constitué de reproches et de
jugements de valeur, de nombreux bledards ont représenté un obstacle important à
l’intégration. Certes, les choses ont évolué et la faillite des pays d’origine rend
peu crédible ce discours stigmatisant.
style=';'>Il n’empêche. Il existe encore des bledards
qui tirent leurs cousins de France vers le fond. Il y a quelques jours, des
manifestants d’origine marocaine se sont regroupés devant l’ambassade
d’Algérie, à Paris. Qu’il existe une tension entre Alger et Rabat en raison du
Sahara Occidental, c’est un fait (et nous devons tous prier pour qu’elle ne
débouche pas sur l’irréparable).
style=';'>Mais importer ce problème strictement
algéro-marocain en France et prendre en otages, en les opposant, deux communautés,
voilà qui est irresponsable. Les personnalités religieuses, présentes à cette
manifestation, et qui ont lanationalité française ( !) ont
doublement fauté. D’abord, elles ont participé à une démarche qui risque de
semer des germes de violence entre Maghrébins. Mais surtout, elles ont, une
nouvelle fois, démontré que l’Islam de France est sous l’influence des pays
d’origine et de leurs stratégies politiques. En se comportant ainsi, ces
« citoyens » français ne font finalement que donner du crédit à ceux qui
dénoncent la double nationalité. Oui, cher ami de Fouka, vous avez raison : il
arrive encore que bledard rime avec tocard.
Source : Le Quotidien d’Oran - 23 juin 2005