Beau comme l’antique

La mode du péplum, après « Alexandre » d’Oliver Stone et « Troie » de Wolfgang Petersen, vient de

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mercredi 13 juin 2007

La mode du péplum, après « Alexandre » d’Oliver Stone et « Troie » de Wolfgang Petersen, vient de nous livrer « 300 » de Zack Snyder.De quoi s’agit-il ? Xerxès, Roi de Perse, a repris la tentative de conquête de la Grèce, commencée sous ses prédécesseurs – les fameuses guerres médiques, qui serons, signalons le d’emblée, moins meurtrières que la moindre lutte entre les cités grecques ; le film va retracer la résistance des Spartiates aux Thermopyles, les « 300 » de la garde de Léonidas.Ce film est remarquablement bien fait.

Il marquera sans doute une étape nouvelle dans la réalisation des films d’animation, l’ensemble des images, à l’exception des acteurs, étant des images de synthèse. Signalons le tour de force qu’à du représenter, pour ces acteurs, le fait de tourner simplement devant des tentures vertes…

La réussite n’est donc pas seulement esthétiquement, car j’y ai trouvé de fort belles scènes, comme celles de Léonidas en train de transmettre son expérience à son fils par exemple, mais surtout idéologiquement : une démocratique cité grecque, de courageux soldats idéalistes, dont les ennemis ne sont « que » trois fois plus nombreux, se bat pour défendre la liberté contre un despote oriental. C’est beau comme l’antique ! Ce qui encore plus beau, c’est la manipulation idéologique qui tente de transformer l’histoire et de l’instrumentaliser au profit des rumeurs de guerre que l’on entend aujourd’hui contre l’Iran.

Le film commence par nous montrer l’entraînement militaire du jeune Léonidas, très dur comme l’était effectivement celui des enfants de l’aristocratie spartiate ; dur et noble : la force n’exclut pas la solidarité : « la vraie force d’un Spartiate, c’est le guerrier à son côté  », nous dit-on dans le film. Cet entraînement est d’autant plus nécessaires, que les dangers sont grands : « Ne jamais reculer, ne jamais se rendre, serait pour lui la gloire suprême… Aujourd’hui, comme il y a trente ans, la bête approche » nous dit la voix « off ». Ces guerriers ont un idéal : il « marchent pour la liberté. La liberté n’est pas gratuite ; elle réclame un prix : le prix du sang. »

Voilà posé, dès les premières images, le tableau général dans lequel va s’inscrire le film. Il est riche de non dits et de sous-entendus.

Portons au préalable attention au tempo historique qui nous est donné : « aujourd’hui, comme il y a trente ans, la bête approche… » Il y a trente ans, nous étions en 1977 ; Mohamed Réza Shah, qui avait été l’un des moteurs de la « crise du pétrole » quelques années plus tôt, paraissait l’un des hommes forts de la planète, courtisé par tous. A l’automne de cette même année, allaient commencer les émeutes de Téhéran, qui finiraient par la chute de la monarchie iranienne et l’instauration de la république islamique.

Aujourd’hui, comme il y a trente ans, l’Iran se fait à nouveau entendre sur la scène internationale, son président inquiète l’Occident… La coïncidence me paraît trop forte pour n’être précisément qu’une coïncidence. Le film de Zack Snyder me paraît à ce titre révélateur de l’esprit de conquête qui s’est emparé des Etats-Unis et des légitimations que l’on tente d’y trouver en faisant appel à l’histoire. Il convient pour cela de donner de nous-mêmes, Occidentaux, une image valorisante, et de discréditer autant que possible l’adversaire potentiel. C’est exactement ce que fait ce film.

Il est tout d’abord étrange de présenter les Spartiates comme des champions de la liberté, défenseurs de l’ensemble de la Grèce. Ils n’ont été ni l’un, ni l’autre.

Les historiens ne savent pas très bien comment les Achéens, qui étaient les premiers habitants de Sparte, commandés par la dynastie de Ménélas, ont été remplacés par les Lacédémoniens. Toujours est-il que ces derniers réduisirent en esclavage les tribus préexistantes ; ils allaient instaurer l’un des régimes les plus rigides, les moins susceptibles d’évolution et des plus durs que l’Antiquité ait connus : « Une poignée d’individus – quelques milliers au plus – accaparaient les gains de lutte longues et sanglantes […] Et d’un coup se trouvèrent consacrés les deux principes de l’égalité théorique entre les citoyens et de l’inégalité entre ces privilégiés et les autres habitants du pays. La législation attribuée à Lycurgue ne visait à rien d’autre qu’à perpétuer une situation socialement et politiquement favorable à une oligarchie de guerriers propriétaires fonciers. »[1]

Cette cité championne de la liberté, selon le film, était divisée dans la réalité de façon rigide en trois classes : « La cité lacédémonienne est une maison à trois étages, et à trois étages soigneusement isolés, sans escaliers si l’on peut dire »[2]écrit encore Robert Cohen : les « hilotes » , esclaves de l’Etat, étaient privés de tout droit ; ils ont connu la pire des situation juridique du monde antique[3] ; esclaves pour la vie, le travail ou la fortune ne leur permettait pas d’accéder à un rang plus élevé ; à l’étage au dessus on trouvait les « périèques », hommes libres, jouissant de droits dans leurs propres cités, mais pas à Sparte ; ils ne pouvaient épouser de femmes spartiates ; ils devaient payer l’impôt du sang ainsi qu’un impôt en argent, Sparte exigeant d’eux ce qu’elle trouvera scandaleux quand cela lui sera réclamé par la Perse…« La logique le voulait ainsi : puisqu’il fallait assurer « abondance de loisirs » aux citoyens, il fallait bien vouer pour toujours d’autres hommes aux exigences de l’agriculture, de l’industrie et du commerce. Les hilotes étaient préposés à l’entretien de la terre civique, comme les périèques étaient chargés de procurer à Lacédémone ce que son sol ne lui fournissait pas. »[4]

Quant aux « Spartiates » proprement dits, l’Etat disposait souverainement de leur personne, depuis la naissance jusqu’à la mort, certes en les débarrassant des soucis quotidiens…à la condition qu’ils se consacrent entièrement à son service : ils ne pouvaient exercer que des métiers utiles aux soldats s’ils n’étaient pas soldats eux-mêmes, ne pouvaient quitter les frontières sans autorisation spéciale… Les terres leur étaient attribuées en viager, et ne pouvaient être transmises qu’aux fils aînés des bénéficiaires : cela donne dans le film de belles scènes dans des champs de blé qui doivent faire vibrer les fermiers du « Middle West »…

Voilà en quoi consistait réellement la société de ces prétendus défenseurs de la liberté. Leur système politique – dans lequel l’assemblée du peuple n’avait qu’un pouvoir consultatif - a été ainsi défini par l’un des leurs, Brasidas, au VI° siècle : « Notre constitution est de celles où ce n’est pas la multitude qui l’emporte sur le petit nombre, mais le petit nombre qui commande au plus grand, et cette minorité ne doit son pouvoir qu’à sa supériorité militaire. »[5]

Quant à la volonté de défendre l’ensemble de la Grèce – donc de l’Occident - contre les Perses, adopter cette fable est révélateur de la manière dont les américains entendent leur rôle : celui d’une défense des autres… à leur profit. En effet, Sparte « ne tenta pendant longtemps […qu’à] manifester sa haine à tous ceux qui représentaient à ses yeux des innovations détestables. […] Alors que lui importent les querelles des autres ? Son gouvernement, qui l’empêche d’accomplir le moindre geste d’entraide ou de solidarité hellénique, s’efforce également à ce que rien ne vienne troubler l’ordre établi dans ce camp retranché qu’est devenue la cité lacédémonienne. »[6]

Malgré l’avis des oracles, dont on verra dans la suite du film qu’ils ont été achetés par Xerxès, Léonidas, présenté comme l’un des rares à être conscient de la menace qui pèse sur la Grèce, part combattre avec sa garde personnelle, à la rencontre des Perses.

La Perse est à l’époque ce que l’on appellerait aujourd’hui une « super puissance » - elle le restera jusqu’aux Sassanides – l’un des sommets de la civilisation. L’historien de la Grèce Robert Cohen écrit à son propos : « Sur certains points les Perses et les Carthaginois l’emportent même sur les Hellènes. Les Perses se sont déjà élevés à un monothéisme qui n’est pas sans beauté : leur religion leur ordonne la loyauté à leur roi, la fidélité à leurs serments ; ils croient que mentir est un crime et une insulte à la divinité. Les Grecs en sont-ils là ? »[7]

Même opinion chez Jean-Paul Roux, plus récemment : « C’est se montrer très injuste envers les Perses que de les traiter de barbares, ce terme ne désignant en Grèce que tous ceux qui ne parlaient pas l’harmonieux langage des Hellènes : les Perses avaient une grande et noble culture, une religion lumineuse, une éthique très noble. »[8]

Loin d’être un « Dieu-roi », comme dans le film – comme pouvaient par exemple l’être les Pharaons et comme le sera le Grec Alexandre ! – le Grand Roi comme on l’appelle alors n’est qu’un homme, certes avec un lien particulier avec le divin, comme ont pu l’être les monarques européens des temps modernes : « Représentant sur terre d’Ormuzd, placé par sa fonction même au service de la vérité divine, le roi doit faire régner dans ses Etats le droit et la justice. Cette responsabilité morale, plus encore que sa puissance matérielle, constitue, en dernière analyse, l’essence de son pouvoir. »[9]

Roi solaire, roi de paix, il ne peut participer directement à la guerre : c’est la raison pour laquelle les Grands Rois assisteront à la guerre depuis un char, sans prendre part au combat, ce qui scandalisera les Grecs étrangers à cette conception du pouvoir. Le char extravagant sur lequel le film nous montre Xerxès, s’il a donc une apparence de réalité, n’est en rien le symbole d’un pouvoir à la fois dégénéré et totalitaire, comme peut le laisser croire la scène ou Xerxès en descend les marches en se servant des porteurs comme d’un escalier, mais est au contraire l’expression d’une conception de la monarchie juste.

Avant de dire un mont du pouvoir des souverains achéménides et de leur domination, faisons une parenthèse sur le char dont nous venons de parler et sur Xerxès tel qu’il est présenté dans le film. Disons le sans détours : le char a plus l’air de sortir d’un défilé de la « gay pride » que des écuries achéménides ; quand à Xerxès, dont on peut voir une représentation dans l’image ci-dessous, épilé, maquillé, aux ongles peints, le visage couvert de « piercings », il aurait été refusé dans un casting pour « Priscilla folle du désert ». L’effet de propagande entre un Orient source de tous les vices – ce que confirmera une scène de « harem » par la suite, amollissant, corrupteur, perfide et despotique, apparaît clairement quand on compare cet « Autre » dégénéré avec les virils Spartiates se battant pour leur liberté… Signalons ici qu’une autre vision, plutôt comique des Achéménides celle-ci, est celle que le film d’Oliver Stone présentait de Darius III Codoman, à qui l’on avait fait la tête (embellie) d’Oussama Ben Laden… Voilà comment l’on montre l’histoire…

Xerxès lui-même, recevra l’éducation des princes iraniens de son temps : « être chevalier, être maître de l’art de l’arc et dire la vérité »[11], chef d’Etat avisé, il préparera soigneusement ses expéditions, même si, au moins contre la Grèce, elles se termineront finalement par des échecs.

Pas plus que le personnage de Xerxès lui-même, la vision présentée de son pouvoir n’est conforme à la réalité historique : loin d’être des despotes solitaires, les souverains achéménides ne se déplaçaient jamais sans leurs conseillers : « … ils étaient instruits à fond sur les dispositions des lois, les maximes de l’Etat, des coutumes anciennes. Ils suivaient partout le prince qui ne faisait rien et ne décidait aucune affaire importante sans les avoir consultés […]. Il [le roi achéménide] est tout le contraire du despote oriental n’écoutant que lui-même. »[12]

Bien sûr, la tradition du « despotisme oriental », dont personne ne sait ce que c’est, est une longue tradition occidentale. Il pourrait être intéressant à ce propos d’analyser les commentaires fait sur les régimes politiques « orientaux » en ayant se prisme à l’esprit. Ces commentaires sont d’autant plus étranges, qu’en fonction de l’actualité, de nos alliances du moment, l’horreur qu’inspirent les différents régimes change : ainsi, tel Royaume disant n’avoir pour constitution que le Coran et ayant organisé ses premières élections municipales depuis 45 ans, est considéré comme beaucoup plus fréquentable que telle République disposant d’une constitution écrite et organisant des élections de façon régulière…

Cela n’y fait rien, les valeureux Spartiates se battraient donc pour la liberté contre un affreux despotisme. Comparons bien les choses : après avoir vaincu les Achéens, les Lacédémoniens ont réduit les populations locales en esclavage comme je l’ai dit plus haut. Qu’ont fait les Perses ? Leur domination sur leurs terres est-elle comparable à celle de Sparte sur les siennes ? Rien n’est plus faux : « La conquête matérielle se double, avec Cyrus[13], d’une conquête morale. Idée géniale qui en explique à la fois la solidité et la durée. « Cyrus, écrira Xénophon, dans la Cyropédie, aimait et traitait ses sujets comme ses enfants, et ses sujets honoraient Cyrus comme leur père. » En réaction intégrale contre le régime de terreur sur lequel avait reposé l’Empire assyrien, Cyrus pratique, vis à sis des personnes comme vis-à-vis des cultes, une large politique de libéralisme et de tolérance. Aux peuples soumis […] il laisse d’appréciables libertés. »[14]

Léon Homo ajoute un peu plus loin que le programme politique des Achéménides « a apporté au monde oriental pour plus de deux siècles, l’unité et la paix. Peu de faits ont marqué l’histoire de l’humanité d’une empreinte plus durable et plus profonde. »[15] Si l’on ajoute à cela l’apport à la philosophie politique du concept d’Empire et celui de la monarchie, la conception de Satan dans le monothéisme, pour ne citer que quelques exemples, c’est toujours plus considérable que les apports de Sparte.

Une mention particulière mérite d’être faite sur les combattants. Le film est presque entièrement réalisé dans des tons de beige et de gris – c’est d’ailleurs l’une de ses réussites ; seule touche de couleur dans les batailles : le manteau rouge des Spartiates. Les Perses, eux, sont aux couleurs de la terre, gris et beiges, déjà réifiés, appartenant déjà à cette terre vers laquelle vont les renvoyer les valeureux guerriers grecs, qui ne succomberont que sous le nombre. C’est un procédé classique de la propagande : moins je vois mon ennemi comme humain, moins j’ai de scrupules à l’exterminer.

Quant aux « Immortels », la « Garde Impériale » des souverains perses, elle devait simplement son nom au fait que ce corps de 10.000 soldats était toujours rigoureusement tenu complet, non à la volonté de les faire passer pour des êtres surnaturels…

Laissons une dernière fois la parole à Robert Cohen : « Prononcer le nom des Thermopyles, c’est évoquer le roi de Sparte Léonidas, tombant avec le dernier de ses guerriers pour couvrir de son corps la mobilisation des armées helléniques. Il est moins beau, mais plus juste, de dire que les Thermopyles, c’est une grave défaite à inscrire au compte des Lacédémoniens. »[16]

Bien intéressant film donc, qui arrive a point nommé alors que l’Amérique parle de guerre à l’Iran. Je ne crois pas qu’il ait été commandé par la Maison Blanche… en revanche, il me paraît révélateur d’un état d’esprit qui s’étend, de valorisation obsidionale de nos propres valeurs, d’un travestissement de celles d’autrui, du confinement de plus en plus grand dans une atmosphère de plus en plus artificielle. L’utilisation de la lutte de Sparte contre les Perses est exemplaire de l’égoïsme national maquillé en défense de l’intérêt général, de l’absence d’un projet politique alternatif acceptable, comme on le voit aujourd’hui encore en Iraq ou en Afghanistan. Devons-nous, comme à Sparte, asservir le monde pour que nous puissions, nouveaux citoyens de la Cité mondiale, nous livrer à notre abondance de loisirs ? Peut-on présenter une conception crédible de la liberté et de l’Etat de droit lorsqu’on laisse perdurer Guantanamo ? Peut-on prétendre lutter contre le terrorisme, lorsque l’on engage une guerre qui a déjà fait plus de morts américains que les attentats du 11 septembre – sans parler des victimes irakiennes ?

Cet avenir là, je ne le souhaite ni pour nous-mêmes, ni pour l’Iran.


[1] COHEN (Robert), Nouvelle histoire grecque, Librairie Jules Tallandier, 1977, pp 143 et 144.

[2] Idem, p. 145

[3] Idem p. 146

[4] Idem

[5] Cité p. 149

[6] Idem p. 153

[7] Idem p. 231

 

[8] In Histoire de l’Iran et des Iraniens, des origines à nos jours, Fayard, 2006, p. çè

[9] HOMO (Léon), Histoire de l’Orient, éditions Jules Tallandier, 1977, p. 193

[10] PORADA (E.), Iran ancien – l’art à l’époque pré-islamique, coll. L’art dans le monde, éd. Albin Michel, p. 151

[11] MOURREAU (Jean-Jacques), La Perse des Grands Rois et de Zoroastre, éd. Famot, coll. Les grandes civilisations disparues, p. 171

[12] Idem p. 173

[13] Qui était le grand-père maternel de Xerxès

[14] HOMO (Léon), op. cit. p. 175

[15] Idem, p. 274

[16] COEHN (R.), op. cit. p. 253

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Auteur : Jean-Michel Cros

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