Barah Mikaïl : "La page du régime Moubarak est en train d’être tournée"

Directeur de recherche sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à la Fondation pour les Relations Internati

dimanche 30 janvier 2011

Directeur de recherche sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à la Fondation pour les Relations Internationales et le Dialogue Extérieur (FRIDE), centre de recherche européen basé à Madrid, Barah Mikaïl revient dans cet entretien pour Oumma.com sur les événements en Égypte, évoque la positon des États- Unis et celle d’Israël et analyse les perspectives politiques pour le reste du monde arabe.

Le régime de Moubarak est-il confronté à une contestation de l’ensemble de son pays ou seulement de sa jeunesse ?

Si le mouvement qui s’est précipité a mis en évidence une contestation de Moubarak et de son régime de la part d’une frange très large d’Egyptiens, tous âges et toutes catégories socio-professionnelles confondus, il n’en demeure pas moins que les racines de cette activation se trouvent dans la mobilisation initiale de jeunes Egyptiens. Mais ceux-ci avaient été précédés, ces dernières années, par des mouvements de contestation à l’émanation de personnes de condition économique mauvaise et d’ouvriers, en 2007 notamment.

De même, des partisans, au sens politique du terme, aspirant à un changement des orientations et priorités politiques du pays, avaient aussi eu l’occasion de se faire entendre, en décembre 2004, à travers des manifestations qui avaient mis en évidence les actions d’un mouvement dénommé Kifaya (« Ça suffit » en arabe) et des Frères musulmans. Aujourd’hui, précédent tunisien aidant, on voit que, au départ des actions de la jeunesse, c’est la rue égyptienne prise dans son sens large qui a décidé de prendre rendez-vous pour le changement. Et la surprise, c’est l’ampleur par laquelle ce mouvement a réussi à se faire valoir.

L’économie égyptienne est-elle semblable à celle la Tunisie, avec une omniprésence  des groupes et clans familiaux qui gravitent autour du pouvoir ?

Comparaison n’est pas raison. Certes, la corruption, la prévarication et la captation de richesses sont notables dans le cas des deux pays. Mais à devoir comparer les deux régimes, je dirais que celui de Ben Ali était le pire, puisqu’il avait institutionnalisé un captage des fonds et richesses de type familial et clanique, avec des relents mafieux manifestes. Dans le cas du système Moubarak, évidemment, la famille du président et leurs proches et amis ont eu matière à capter des richesses de manière similaire. Mais la tendance à permettre plus largement à d’autres éléments de la société, dont l’armée bien entendu, de profiter de ces mêmes richesses était aussi présente.

Seulement, quelles que soient les modalités de ces redistributions, et étant donnée la mise sous perfusion financière constante du pays, il paraissait inconcevable de permettre à un pays de plus de 80 millions d’habitants de pouvoir accéder à un niveau de vie moyen honorable. Cela ne justifie en rien les abus du système Moubarak, bien entendu ; mais je crois que Ben Ali est bien plus coupable d’avoir privé ses citoyens d’une amélioration de leur pays pour le seul bénéfice d’une petite clique d’ailleurs définie et cooptée par sa femme bien plus que par lui.

Quel rôle joue l’armée dans le système politique égyptien ?

Les événements qui se jouent à l’heure où nous parlons nous donneront la réponse la plus fiable à cette question. Mais il n’est pas erroné de penser que celle-ci, dont les origines structurelles remontent tout de même au 18ème siècle, a clairement un rôle central en Egypte. On l’a vu à travers les manifestations populaires égyptiennes : les citoyens rejetaient le régime et ses symboles, dont les forces nationales de sécurité, mais ils ont fait par contre un accueil triomphal à l’armée quand celle-ci est intervenue dans les rues.

Considérée comme seul garant effectif de l’intégrité égyptienne par les citoyens du pays, celle-ci est de surcroît le seul corps qui fait la différence vis-à-vis de l’exécutif. Cela étant dit, quel que soit le rôle à venir pour celle-ci, il ne faut pas pour autant exagérer sa volonté éventuelle de réévaluer certains des fondamentaux politiques et stratégiques égyptiens, dont ceux liés à la diplomatie du pays. Outre qu’il ne faut pas oublier que le captage des richesses du pays a pu bénéficier à certains hauts responsables de l’armée égyptienne, celle-ci demeure en faveur du maintien de certaines alliances, dont celles liant l’Egypte à Israël et aux Etats-Unis. Une évolution de sa part sur ces questions n’est pas pour autant à exclure catégoriquement, bien entendu ; mais il demeure bien trop tôt pour anticiper ce type de questions.

L’opposition réelle en Egypte est-elle incarnée uniquement par le parti des Frères musulmans ?

Oui et non. Oui, dans le sens où les élections législatives de 2005, qui avaient pourtant vu la participation de plusieurs formations politiques égyptiennes, avaient conduit à un résultat bénéficiant à deux partis seulement : le Parti national démocrate (PND) de Moubarak, et les Frères musulmans. Mais non dans le sens où, non seulement les Frères musulmans ne sont pas directement à l’origine du mouvement de ces derniers jours, sur lequel ils sont plutôt venir se greffer, mais de plus, leur popularité ne fait pas pour autant d’eux un parti que les Egyptiens pourraient plébisciter massivement en cas d’organisation d’élections démocratiques en Egypte.

La contestation du régime Moubarak en 2005 avait en effet amené un besoin de positionnement fort de la part des électeurs ; la forte avancée des Frères musulmans aux élections législatives se voyait ainsi expliquée pour beaucoup par une volonté de la part de ceux qui l’avaient désigné de marquer leur préférence pour une alternative radicale et qui frappe les esprits. Or, en cas d’élections ouvertes à terme, et à partir du moment où la chape de plomb du PND aurait été écartée, la voie serait plus largement laissée à la désignation du ou des mouvements qui leur sembleront pouvoir bénéficier au pays, sans esprit de mise en opposition vis-à-vis de Moubarak ou du PND. Cela n’écarte pas pour autant les Frères musulmans du jeu politique égyptien ; au contraire, ils ont une base en Egypte. Mais quant à dire qu’ils représentent la seule alternative notable pour le pays, quand bien même il demeure trop tôt pour le dire, disons qu’il serait assez hasardeux de pouvoir le penser ou l’affirmer de manière catégorique.

En raison du rôle stratégique de l’Egypte au Proche-Orient, les Etats-Unis et Israël sont-il réellement favorables à un profond changement politique dans ce pays ? 

Non, et leurs réactions l’ont prouvé, en dépit des appels de Washington à une prise en compte par le pouvoir égyptien des requêtes de sa rue. Pour eux, ainsi que pour beaucoup d’autres pays occidentaux d’ailleurs, sans Moubarak, point de salut. Cet homme demeure à leurs yeux un symbole de « modération », qui a de surcroît l’avantage d’être plus que conciliant vis-à-vis d’Israël tout en n’opposant pas de fin de non-recevoir aux requêtes des Occidentaux en général et des Américains en particulier. Quel autre candidat jugé admissible par une majorité d’Egyptiens pourrait de surcroît garantir la préservation de tels liens ? On peine à le savoir. Et Moubarak en devient d’autant plus indispensable aux yeux de ses soutiens traditionnels.

Comment voyez-vous l’évolution de la situation politique en Égypte ?

Il est trop risqué de se hasarder à un pronostic, quel qu’il soit. La détermination des manifestants est forte, et ils ont engagé un bras de fer qui a d’ailleurs déstabilisé un président Moubarak qui paraît très fatigué et affaibli physiquement. De plus, sa désignation du chef des renseignements égyptiens, Omar Souleiman, au rang de vice-Président témoigne de ce qu’il n’exclut pas de devoir céder la main à ce dernier. Mais à supposer que Moubarak quitte le pouvoir, ce qui est tout sauf exclu, les Egyptiens s’accommoderaient-ils d’une continuité évidente du régime, ou à tout le moins de l’appareil d’Etat ? C’est là que l’on croit comprendre que, quelle que soit encore sa longévité, la page du régime Moubarak est en train d’être tournée. Le précédent tunisien a provoqué une onde de choc dont personne ne sait quelle pourra être la portée finale ; mais incontestablement, il aura provoqué les conditions d’un changement en Egypte.

Quels sont les autres pays arabes susceptibles de connaître une forte contestation de leur régime ?

Là encore, il est peu aisé de le savoir avec précision, tant les faits intervenus dans la région depuis décembre 2010 ont généré des ruptures dont la nature comme la rapidité d’intervention sont déroutantes. Quelques pays de la région prise dans un sens large seront, sauf surprise de taille, épargnés à mon avis : Israël, la Turquie, et même l’Iran dont je ne crois pas qu’il soit à la veille d’une Révolution du type de celle qui était intervenue en 1979. En parallèle, les événements récents montrent qu’une fragilité potentielle sévit aussi en Algérie et en Jordanie. A partir de là, faut-il s’attendre à un effet-domino ? Mon sentiment personnel est que la Tunisie et l’Egypte incarnaient vraiment les deux exemples régionaux les plus critiques, en ce sens que le malaise ressenti par leurs populations était réellement poussé. Algérie, Maroc et jusqu’à un certain point Libye peuvent être envisagés à travers un prisme similaire.

Mais je ne confine pas pour autant les risques, ou les opportunités devrais-je peut être dire, à ces seuls pays. Les 5, 12 et 14 février prochains nous diront très probablement si l’onde de choc tunisienne est susceptible ou non de s’arrêter à l’Egypte. A ces dates ont en effet été notifiés des appels à manifestation pour respectivement chacune de la Syrie, de l’Algérie et du Bahreïn. Mais honnêtement, je pense que les scénarios de manifestation les plus poussés se trouvent plus particulièrement en Algérie, et dans une certaine mesure au Maroc et en Jordanie.

Propos recueillis par la rédaction

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