Aziz Senni : « Je suis une erreur statistique »

Fils d’immigré et chef d’entreprise, Aziz Senni se définit avec humour comme « une erreur statistique

dimanche 12 mars 2006

Fils d’immigré et chef d’entreprise, Aziz Senni se définit avec humour comme « une erreur statistique ». Entretien avec un jeune entrepreneur ambitieux, hyperactif et militant.

Vous avez été plusieurs fois sollicité par les médias ces derniers temps. Avez-vous un message spécifique à adresser aux Français en général et à ceux d’origine maghrébine en particulier ?

J’ai été sollicité par les médias d’abord parce j’ai écris un livre ; le hasard a voulu que mon livre « L’ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier » (Edition l’Archipel), co-écrit avec Jean Marc Pitte, journaliste à France 3 et, préfacé par Claude Bébéar, sorte le 5 Octobre 2005, moins d’un mois avant la révolte sociale des banlieues. Ce livre comporte un double message :
 Le premier à destination des jeunes qui habitent dans ces quartiers : « L’ascenseur social est en panne... » Oui, il y a des discriminations dans notre société. Oui, lorsque l’on est issu d’un milieu modeste et lorsque, en plus, on est issu de l’immigration, l’intégration sociale est beaucoup plus difficile. Oui tout n’est pas rose et comme le disait Coluche « si tu es petit, noir et moche, ta vie sera très dure » mais...

« ... j’ai pris l’escalier ! » Nous n’avons pas le droit de baisser les bras. Nous devons nous battre et ne plus demander nos places dans cette société mais les prendre. Nous devons être aussi à la hauteur des espérances qu’ont placé en nous nos parents. Ils ont vécu le sacrifice de l’immigration, se sont coupés de leur pays et de leur famille dans l’espoir que leurs enfants puissent réussir : nous n’avons pas le droit de les décevoir.

 Le second message s’adresse donc à notre société et il a pour but de mettre la France face à ses paradoxes : l’égalité est un concept philosophique qui n’existe pas dans la pratique. La France ne peut pas d’un côté continuer à la fois de stigmatiser une partie de ses enfants en les montrant du doigt, en leur reprochant constamment de ne pas vouloir s’intégrer socialement, d’entretenir les amalgames entre chômage-banlieues-immigration-islam-terrorisme.

Et d’un autre côté ne rien faire en pratique pour favoriser l’intégration sociale de ces personnes : nul ne peut aujourd’hui sérieusement affirmer que les politiques s’en soient réellement occupés lorsque l’on a des quartiers avec des taux de chômage avoisinant 60% pour les moins de 30ans (23% au niveau national), qu’à diplôme égal un jeune issu de l’immigration maghrébine à 5 à 6 fois moins de chance de trouver un emploi que la moyenne etc.

Ne craignez vous pas par ailleurs que l’on manipule votre exemple pour occulter la réalité des discriminations ? (En mettant votre réussite sur le compte de la seule volonté ?)

Je rappelle constamment que je suis une erreur statistique : je ne laisse jamais personne dire en ma présence « Vous avez réussi, vous, alors pourquoi pas les autres ? » Le déterminisme sociologique est très fort en France, il est mesurable : 62% des enfants d’ouvriers deviennent ouvriers à leur tour. C’est sur ce point précis que se fait mon combat : l’ascenseur social est réellement en panne : les couches populaires comme les élites de ce pays se reproduisent entre elles et je ne pense pas que cela soit bénéfique pour notre pays.

Par ailleurs, ma « réussite » est relative car je suis loin d’être le meilleur. Je connais plusieurs autres personnes issues du même milieu que moi qui ont des entreprises beaucoup plus importantes que la mienne. La différence entre elles et moi, c’est qu’elles sont adeptes de l’adage « pour vivre heureux, vivons caché ». Je respecte cette volonté mais ce n’est pas ma façon de voir la vie.Je souhaite contribuer activement au changement de cette société et mettre en pratique le concept de citoyen actif

Je pense que chacun de ceux qui ont « réussi » doivent prendre la parole et contre balancer la colonne « faits divers » car le Français moyen en Lozère ne croit que ce qu’il voit dans les médias c’est-à-dire « banlieue=immigration=délinquance » (attention à l’emploi du mot « réussite ». Pour moi réussir,professionnellement, c’est exercer une activité que l’on a choisie, qui nous fait plaisir et dont on arrive à vivre). La vraie démarche serait que d’autres puissent apparaître dans le champ médiatique : c’est aussi un appel que je lance à la fois aux médias, mais aussi aux habitants de ces quartiers.

Les discriminations multiformes que subissent les jeunes d’origine maghrébine notamment dans l’accès à l’emploi sont une réalité indéniable et un frein évident à leur insertion sociale. Que faudrait-il d’après vous pour sortir de cette impasse ?

Concernant la lutte contre les discriminations à l’emploi, je fais quelques propositions dans mon livre. L’une d’entre elle consiste à généraliser la discrimination positive territoriale : Développer le dispositif zones franches en permettant aussi à des entreprises situées à proximité des quartiers de bénéficier d’exonérations de charges en échange d’un recrutement de 5 à 10% des effectifs dans ces quartiers.

Axer d’avantage les formations des DRH sur le management de la diversité et l’apport économique de la mixité des équipes tout en incorporant dans les normes qualités des processus de recrutement garantissant la non discrimination.

Le CV anonyme peut permettre d’avancer sur ce thème et donner au moins une chance au candidat de rencontrer le recruteur. Saviez vous que le recrutement dans certains opéras se fait dans l’obscurité ? Le (la) candidat(e) se présente et joue dans une pièce sombre et on ne le retient qu’en fonction de sa « production ». Cette solution a été mise en place pour lutter contre les discriminations dont sont victimes les femmes dans ce milieu plutôt masculin.

Dans votre ouvrage, vous adressez une critique sévère à l’encontre de Malek Boutih, que lui reprochez-vous exactement ?

Je lui reproche d’avoir trahi ceux qui comptaient sur lui pour être défendus, ceux qui lui ont permis d’être là où il est aujourd’hui. Comment peut on a la fois avoir été président de SOS Racisme, défendre l’égalité et, par exemple, faire des propositions sur l’immigration dont même le Front national se félicite ? Comment peut on dire « Aujourd’hui, soit on reprend le contrôle des cités, soit on bascule dans la grande délinquance. [La République ne doit pas] se laisser indéfiniment intimider par cinq mille gangsters [qui] terrorisent les quartiers, violent les filles en tournantes, cament leurs petits frères jusqu’à l’os, s’équipent en armes de guerre et tiennent chambres de torture dans les caves, non ! » et prétendre défendre ces mêmes habitants et combattre l’idéologie de droite extrême ou d’extrême droite ?

Voilà l’une des causes de tous nos problèmes et l’une des raisons pour lesquels ils mettent tant de temps à se résoudre. Si nous devions nous contenter de combattre nos ennemis déclarés, la tâche serait rude mais pas insurmontable. Or, pour notre malheur, il nous faut aussi lutter contre ceux qui sont censés nous représenter, ceux qui se sont autoproclamés porte-parole de la banlieue et qui manient, avec une dextérité inégalée, la technique du coup de couteau dans le dos. Son discours rassure et sert de caution à ceux qui surfent sur la peur : « vous voyez, même Malek le dit »

Vous prenez vos distances aussi avec Tariq Ramadan, car vous estimez que la religion et la politique ne doivent pas être mêlées. Ne craignez vous pas d’appuyer malgré vous la campagne très violente de diffamation aux relents islamophobes que subit Tariq Ramadan depuis de longs mois ?

Dans tous les cercles où j’ai la parole, je défends le droit qu’à Tariq Ramadan et d’autres de s’exprimer. Je trouve scandaleux que dans une démocratie qui va jusqu’à tolérer les discours les plus extrêmes, on boycotte un philosophe comme lui.

Musulman décomplexé tout autant que lui, j’ai fait la démarche d’aller l’écouter à plusieurs reprises (par « décomplexé » je sous entends que je n’ai jamais eu honte de ma religion mais en bon laïque je ne fais pas de prosélytisme car je considère que ma foi ne regarde que moi). Mais pourquoi tout gâcher en tentant d’amener ceux qui l’écoutent sur un autre terrain ? Pourquoi créer la confusion en multipliant ses apparitions dans des forums alter mondialistes ou aux côtés de militants d’extrême gauche ?

Une question qui peut être créera débat sur Oumma : l’islam est-il compatible avec les valeurs de l’extrême gauche (marxisme, stalinisme, etc ... ?). C’est donc essentiellement sur le terrain politique que je fais mes reproches à Tariq Ramadan.

Quels projets mettez vous en œuvre pour promouvoir l’insertion sociale des jeunes d’origine maghrébine ?

Toutes mes actions ont pour but de favoriser l’intégration sociale des jeunes d’une manière globale, particulièrement ceux issus des quartiers (dont les jeunes d’origine maghrébine).Bien avant la création de mon entreprise en février 2000, je pensai « que pour aider fortement les autres, il faut d’abord être fort soit même ».

Dès 2002, avec d’autres amis, j’ai créé une association qui s’appelle Les Jeunes Entrepreneurs de France qui a pour but de sensibiliser et d’aider les jeunes de moins de trente cinq ans à la création d’entreprises. Depuis 2003, je suis membre actif du Forum International Pour la Paix, association qui œuvre activement pour la paix au Proche Orient et qui travaille pour le rapprochement des communautés juive et musulmane en France par différentes actions. La dernière en date : la venue d’une délégation de jeunes entrepreneurs Israéliens et Palestiniens pour rencontrer des jeunes entrepreneurs à Mantes la Jolie.

Depuis fin 2004, je participe aussi à aider les jeunes à trouver des stages dans le cadre du dispositif mis en place par Claude Bébéar « Entreprise et Quartier ». A ce titre, je suis le représentant de ce dispositif sur la région de Mantes la Jolie. Depuis 2005, je préside et je finance aussi sur mes fonds propres l’équipe sénior garçon de Mantes la Jolie composée à 90% de jeunes du quartier du Val Fourré. Depuis 2006, je suis président d’honneur de l’association Franco-Marocaine qui œuvre pour la promotion de la double culture. Les axes de travail sont divers : une équipe de football, des concerts et expositions afin de faire découvrir la culture marocaine, des débats autour des relations franco-marocaines.

Enfin, en 2007, mes droits d’auteurs serviront à créer des bourses pour les meilleurs collégiens et lycéens des établissements scolaires situés au Val Fourré, à Mantes la Jolie. Cette liste est loin d’être exhaustive.

Finalement, quelles mesures urgentes les politiques devraient-ils prendre selon vous en vue de promouvoir cette égalité des chances vantée par certains et qualifiée de mythe par des sociologues ?

Marianne a besoin d’une psychanalyse collective. Qu’est ce qu’être français en 2006 ? Porter un béret et une baguette sous le bras ? Etre l’héritier d’une tradition chrétienne ? Etre « blanc » ? Je pense pour ma part qu’être français c’est se reconnaître dans des valeurs et dans un destin commun. Voilà la première carence de nos dirigeants : l’incapacité à fédérer les enfants dans le République sous le même drapeau, sous les mêmes valeurs.

Liberté, égalité, fraternité : la vitrine républicaine est belle mais les rayons du magasin France sont vides ! Liberté : Redonnons la liberté aux parents d’éduquer leurs enfants comme ils l’entendent Redonnons la liberté aux professeurs de former les élèves en fonction des spécificités des publics. Egalité : Discrimination positive territoriale à outrance pour récupérer le retard cumulé depuis 30 ans. Généraliser le dispositif zone franche, les sélections type Sciences po, etc. Fraternité : « L’essentiel ne se voit pas avec le cœur » disait St Exupéry. Quelques soient nos origines, notre religion, notre âge, notre sexe, remettons les valeurs humanistes au centre de notre vie : en famille, à l’école, au travail, dans le monde politique, dans le monde associatif, etc.

Propos recueillis par Fatiha Kaoues

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