La France des keffiehs

Il y a un peu plus de vingt cinq ans arrivait à Paris (c’était le 3 décembre 1983 ), au terme de sept sem

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samedi 10 janvier 2009

Il y a un peu plus de vingt cinq ans arrivait à Paris (c’était le 3 décembre 1983 ), au terme de sept semaines de traversée de la France à pieds, la « Marche pour l’égalité et contre le racisme ». Quelque cent mille personnes se trouvèrent rassemblées autour de la place de la Bastille. Initiée par un groupe de jeunes Franco-Maghrébins de la région lyonnaise selon le modèle de la « Marche sur Washington » de Martin Luther King, cette initiative a permis à la société française de prendre conscience collectivement que la « maghrébité » faisait désormais partie de son identité nationale.

La bataille pour l’égalité était loin, cependant, d’être gagnée, et on sait que la route sera encore longue ! A l’époque, un « détail » attira l’attention des organisations juives françaises : plusieurs parmi les jeunes marcheurs portaient un keffieh. Ceux qui s’étaient ainsi entourés le cou et la tête, avaient surtout adopté ce foulard à cause de ses vertus protectrices contre le froid et la pluie. Mais les institutions juives y virent une menace : les jeunes Franco-Maghrébins risquaient de devenir une dangereuse force de soutien à la cause palestinienne, au détriment d’Israël et des Juifs de France. Cela explique en partie la création du mouvement SOS Racisme qui, soutenu dès l’origine par les organisations juives, eut pour effet d’affaiblir ce qu’on appelait alors le « mouvement beur ».

Durant un quart de siècle, la population française d’origine maghrébine ( au moins quatre millions de personnes) n’a, pourtant, guère manifesté son soutien au peuple palestinien de manière ostensible. Certes, on entendait les individus et les familles dire combien le drame des Palestiniens les bouleversait, mais cela se traduisait rarement dans des engagements militants et des manifestations publiques. Or voilà qu’avec la guerre de Gaza, cette époque semble révolue. Un tournant vient de se produire que les pouvoirs publics français auraient tort de négliger. Révoltés par les images de civils palestiniens agonisant sous les bombes israéliennes, les Français d’origine maghrébine sont descendus par dizaines de milliers, samedi 3 janvier, dans les rues de Paris et des grandes villes de France.

Beaucoup de jeunes avec un keffieh, militant celui-là, autour du cou. Ce jour-là, une opinion publique maghrébine ( et, de ce fait, musulmane ) est sans doute née en France. Désormais, la politique française, particulièrement la politique étrangère de la France, va devoir compter avec elle. Les Juifs de France vont aussi devoir ouvrir les yeux. Leur soutien en général inconditionnel à l’Etat d’Israël, quelle que soit la politique menée par les différents gouvernements de Tel-Aviv, pourrait devenir de plus en plus intenable pour eux s’ils veulent conserver des relations cordiales avec les Maghrébins et les musulmans de France. Car la prise de conscience, par les Maghrébins et musulmans de France, de la force qu’ils représentent, recèle aussi un danger : celui d’une communautarisation plus grande de la société française.

L’élection de Barack Obama ( lequel, pourtant, plaide pour un dépassement des catégories raciales ) a notamment eu pour effet, en France, de réveiller les identités méprisées : identité noire, identité maghrébine, identité musulmane... Et cela peut donner le meilleur comme le pire.

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Auteur : Rachid Benzine

Enseigne à l’IEP Aix en Provence,  auteur de plusieurs ouvrages dont  "Le Coran expliqué aux jeunes"

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