Au sujet du dialogue entre juifs et musulmans

Mais veut-on encore, de part et d’autre, le dialogue entre juifs et musulmans ? Il m’arrive d’en douter

lundi 11 juillet 2005

Michel Warschawski ayant été mis en cause, comme Tariq Ramadan, dans un courrier des lecteurs aux Dernières Nouvelles d’Alsace, a envoyé une réponse à l’auteur du courrier Freddy Raphaël et au journal (non parue à ce jour : 06 07 05). Il en autorise la publication.

Au responsable du courrier des lecteurs

Dernières Nouvelles d’Alsace

Strasbourg

Freddy Raphaël, dont j’ai toujours respecté la rigueur et l’honnêteté intellectuelle, publie deux remarques sur une conférence à laquelle je ne crois pas qu’il ait daigné venir. L’aurait-il fait, qu’un débat ouvert et franc eut été non seulement le bienvenu, mais aurait permis un dialogue, ce qui, ces derniers temps, fait cruellement défaut et a laissé la place à de la méconnaissance fondée sur la peur, si ce n’est la peur fondée sur le refus d’écouter l’autre. Et tel était bien l’objet de notre conférence : créer une passerelle au dessus des murs qui séparent de plus en plus communautés confessionnelles ou ethniques, et lutter contre la peur qui engendre le rejet, voire la haine, par l’écoute de l’autre et le dialogue

Mais veut-on encore, de part et d’autre, le dialogue entre juifs et musulmans ? Il m’arrive d’en douter. La mise en avant du concept de « civilisation judéo-chrétienne » est, pour beaucoup, un moyen de justifier la logique, mortifère s’il en est, du « choc des civilisations » chère non seulement aux néo-conservateurs américains et leurs alliés des églises intégristes protestantes, mais aussi à tous ceux qui, en France également, veulent mener la croisade anti-musulmane, sous couvert de lutte contre le terrorisme ou... l’insécurité.

Je persiste et signe : la « civilisation judéo-chrétienne » est un concept qui me fait rire jaune : il s’est construit sur le sang de millions de martyrs juifs qui au cours des deux derniers millénaires, a abreuvé le sol de l’Europe chrétienne de Saint Louis au pogrom de Kichinev, d’Isabelle la Catholique a Treblinka. Ce n’est qu’à la révolution française que les juifs ont commencé à être acceptés, en Europe, comme « innocents » du meurtre du Christ ou autres crimes rituels, et non sans difficulté et régressions catastrophiques, comme l’ont montré l’affaire Dreyfus et, encore tout récemment, le génocide nazi. Je ne peux que suggérer à Freddy Raphaël de relire ce livre qui a bercé mon adolescence à Strasbourg, le Bréviaire de la Haine de Léon Poliakov.

A l’inverse, il y a eu une civilisation judéo-musulmane, qui a duré - avec ses cimes et ses reculs bien évidemment - pendant plus d’un millénaire, de l’Age d’Or andalou à la culture arabo-berbère des pays du Maghreb : elle a produit Maimonide et Averroès, Ibn Gabirol et Avicenne. C’est elle, et non la civilisation « judéo-chrétienne », comme l’affirme à tort Freddy Raphaël, qui a introduit, dès le haut Moyen Age, les classiques grecs dans la pensée européenne. Sans faire d’angélisme et sans ignorer les parts d’ombre de son histoire, le monde judéo-musulman n’a connu, pendant douze siècles, ni génocides ni expulsions en masse mais, à l’inverse, une coexistence plus ou moins harmonieuse qui a produit une partie des fondements de la culture humaine.

Ceci dit, il est n’est évidemment pas question d’ignorer les efforts des églises chrétiennes

  •  protestantes, puis, depuis Vatican II, catholiques - pour ouvrir un nouveau chapitre dans les relations judéo-chrétiennes, fondé sur la demande de pardon pour le sang versé, et fait de respect mutuel et de fraternité.

    Mais au moment ou l’on veut faire des Juifs les béliers d’une nouvelle croisade contre l’Islam- avant qu’ils n’en redeviennent, n’en doutons pas, les boucs émissaires

  •  il ne me semblait pas inutile de raviver, devant un public ou se côtoyaient français de culture chrétienne, juive et musulmane, cette mémoire de notre histoire.

    Le deuxième point soulevé par Freddy Raphaël concerne les propos de Tariq Ramadan qui, j’en suis certain, saura se défendre tout seul. Mais je crois qu’il serait malhonnête de ma part de ne pas faire au moins une mise au point : j’ai écoute avec une attention redoublée ses propos pendant la conférence de HautePierre (et nous avons demandé, l’un et l’autre, et pas par hasard, que soit enregistrée l’intégralité de nos propos) précisément parce qu il est devenu commun de lui prêter des propos qu’il n’a pas tenus, mais qu’on attend évidemment de lui, après qu’on l’ait décrit comme terroriste doublé d’antisémite (comme il se doit d’un penseur musulman a l’époque de la nouvelle croisade). Si Freddy Raphaël avait été au meeting, il n’aurait pas écrit les propos qui se trouvent dans sa lettre, ne serait-ce que parce que nous y avons tous les deux réglé son compte à l’argument éculé et indécent du « double langage ». Et voila que Freddy Raphaël l’utilise à nouveau : certes, écrit-il en substance, Tariq Ramadan a dénoncé le terrorisme (pas moins de 7 fois dans son exposé, et plusieurs autres fois au cours du débat ou il s’est même mis en colère - ce qui est assez rare chez lui - contre ceux qui parlaient de génocide des Palestiniens, ce qui mériterait d’être souligné), mais, en parlant du droit légitime à la résistance (y compris armée) contre l’occupation, « il justifie en fait le massacre des innocents... et se rallie a une logique qui, dans toutes les guerres, légitime la violence meurtrière.. » Freddy Raphaël, comme chercheur de valeur et comme intellectuel d’une grande intégrité morale, nous a habitué à plus de rigueur.

    Comme je partage totalement ce qu’a dit, à Hautepierre, Tariq Ramadan, je me permets de le répéter, dans mes propres termes : le terrorisme, c’est à dire prendre des civils comme cible, est inacceptable, éthiquement et politiquement, et doit être condamné sans aucune ambiguïté - qu’il soit individuel ou d’Etat, perpétré par des bombes artisanales dans des bus à Tel Aviv ou par des bombes de mille kilos lancées d’un avion de chasse sur un quartier résidentiel à Gaza. La dénonciation du terrorisme est d’ailleurs immorale et obscène dès lors qu’elle ne s’adresse qu’à une des parties, et devient une manipulation politicienne et une instrumentalisation de l’éthique pour justifier une cause politique, quelle qu’elle soit d’ailleurs.

    La résistance contre l’occupation, y compris par des actions militaires ciblant des objectifs militaires et des institutions de l’occupant, n’est pas seulement légitime mais, comme le dit, entre autre, la Constitution américaine, “le plus sacré des devoirs”. Pour l’avoir entendu, il y a plus de 40 ans, a Strasbourg, parler de la résistance en France, je sais que Freddy Raphaël partage cette opinion. Israël serait-elle une exception ? Et si les Palestiniens n’ont pas “le droit légitime de résister” à l’occupation, que doivent-ils faire ? Se soumettre à la politique de colonisation d’Ariel Sharon ?

    Quiconque est sincèrement intéressé à mettre fin au terrorisme - et en ce qui me concerne, ce n’est pas un problème abstrait et théorique mais une question de vie et de mort pour mes enfants et petits-enfants - doit pouvoir reconnaître le droit à résister par d’autres moyens. Sinon, il laisse entendre qu’il rejette d’un seul bloc une manifestation pacifique, une embuscade contre une patrouille militaire et un attentat kamikaze dans un café de Jérusalem, et n’a donc aucune chance de convaincre que l’on peut - que l’on doit - résister, sans pour autant accepter, pour une finalité juste, l’utilisation de tous les moyens.

    Mais veut-on convaincre ? Mais veut-on mettre fin à la violence contre des civils, parce qu’ils sont innocents, quelle que soit leur nationalité ou leur religion ? J’en doute parfois, soupçonnant certains de vouloir favoriser l’utilisation par l’”ennemi” des moyens les plus abjects, pour se conforter dans sa bonne conscience et son refus de soutenir le combat légitime contre l’oppression et la colonisation. Je sais que telle n’est pas la position de Freddy Raphaël, mais n’y mène t-il pas en ciblant Tariq Ramadan, au lieu de louer publiquement et inlassablement ses efforts pour maintenir des valeurs éthiques dans ses propre rangs.

    Oui, j’aimerais qu’il y ait davantage de théologiens et d’intellectuels juifs de France qui dénoncent le terrorisme israélien (le lynchage d’un Palestinien par des colons cette semaine à Gaza, par exemple) avec la même vigueur que celle de Tariq Ramadan quand il dénonce le terrorisme arabe. J’accepterais même les soi-disant “ambiguïtés” et “subtilités” que Freddy Raphaël soupçonne chez Tariq Ramadan.

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