Au sujet de mes engagements en Grande-Bretagne

On a fait beaucoup de bruit ces dernières semaines autour de mes différents engagements universitaires et po

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mercredi 7 septembre 2005

Quelques éléments d’information

On a fait beaucoup de bruit ces dernières semaines autour de mes différents engagements universitaires et politiques en Grande-Bretagne. On a beaucoup parlé, beaucoup spéculé et les approximations l’ont parfois disputé aux erreurs et aux contrevérités.

Je n’ai ni le temps ni l’envie de réagir aux différents articles mais il m’apparaît important de clarifier quelques points quant aux différents engagements susmentionnés.

Un double engagement académique

Sur le plan de mon engagement professionnel, je serai dès cette année attaché à deux institutions académiques. Comme il a été annoncé, je serai effectivement chercheur et professeur invité à l’Oxford St Antony’s College où je mènerai des recherches et où j’enseignerai dès le mois d’octobre prochain. Je serai également attaché (Senior Research Fellow) à la Lokahi Foundation à Londres, dans le cadre de travaux sur les relations interreligieuses, interculturelles et intercommunautaires au niveau national et international.

Dialoguer avec le gouvernement et proposer des initiatives

Durant les dix dernières années, je n’ai cessé de visiter la Grande-Bretagne dans le cadre de recherches académiques ou de terrain, de conférences ou de rencontres organisées avec des politiciens, des fonctionnaires ou encore à l’invitation d’universités ou d’autres institutions. J’ai rencontré à plusieurs reprises des membres des différents partis politiques et du gouvernement lors de discussions autour de la communauté musulmane britannique et/ou européenne ou, plus largement, de la politique étrangère du gouvernement en exercice.

On m’a récemment contacté pour faire partie de la task force dont le gouvernement avait décidé la création après les attentats de juillet. Ce groupe de travail fut d’abord critiqué par certains leaders musulmans principalement parce que le gouvernement avait choisi (lors de la rencontre annonçant le projet) des responsables considérés comme peu représentatifs et que le ministre de l’Intérieur semblait rendre la communauté musulmane seule responsable des dérives terroristes. La prise en compte de ces critiques et l’usage d’une formulation plus mesurée semblent manifester une prise de conscience de la part de gouvernement qu’il me paraît important de relever et qui est en soi positive. Le groupe de travail est constitué, de surcroît, de personnalités diverses avec des opinions et des parcours très différents et l’intitulé du groupe de travail établit clairement l’objectif de travailler « ensemble » contre l’extrémisme et de déterminer « les responsabilités respectives » de la communauté musulmane et du gouvernement dans la lutte contre la radicalisation et l’extrémisme.

D’aucuns ont été satisfaits du choix du gouvernement en apprenant que j’y avais été invité ; d’autres ont craint la manipulation ou, pire, dénoncé une trahison de ma part. Il faut donc clarifier les choses et préciser l’objectif de ce groupe de travail.

1. Il s’agit d’un groupe ad hoc dont les membres ne sont ni des fonctionnaires ni des salariés. Ils doivent rendre un premier rapport pour le 20 septembre puis devraient continuer à travailler ensemble pour proposer des solutions à plus long terme.

2. Il s’agit d’établir une liste de propositions quant à ce qu’il est prioritaire d’entreprendre pour lutter contre les processus de radicalisation et l’extrémisme. Une série de propositions concernera, bien sûr, la communauté musulmane - réforme à mener de façon interne par l’engagement et le dialogue intracommunautaire. Une autre série devrait concerner la politique gouvernementale quant au projet de la société multiculturelle elle-même, les politiques éducative, sociale, urbaine, etc.

3. Sans préjuger du résultat des débats, il apparaît clairement que c’est bien avec cet esprit, et cet impératif de réflexion critique et constructive, que les membres de ce groupe de travail sont armés. Il ne s’agit pas de cautionner la politique du gouvernement sur le plan national ou international.

4. Sur un plan personnel, je n’ai jamais refusé de rencontrer un élu, un politicien ou un intellectuel avec l’objectif d’écouter, d’échanger des idées, de débattre, voire de confronter des vues. Quand la mauvaise foi est patente, il est évident que le débat est presque inutile mais en toutes circonstances j’ai toujours choisi de privilégier la rencontre et le débat à la condition, éthique pour moi, et claire pour mon interlocuteur, qu’il ne pouvait s’agir d’y perdre mon âme et mon intégrité intellectuelle.

5. En participant à ce groupe de travail je resterai fidèle à mes positions fondamentales et tant répétées que je peux, sans être exhaustif, résumer ainsi.

Il me paraît impératif de travailler sur la terminologie et les définitions de concepts : d’un point de vue général, comme du point de vue des références islamiques, qu’est-ce que la radicalisation ? l’extrémisme ? Comment différencier un littéraliste, un traditionaliste ou un conservateur d’un extrémiste ? Comment appréhender « la radicalisation » dans le domaine religieux en la distinguant de la position politique qui ne lui est pas toujours synonyme ? Comment, dans le même sens, étudier et déterminer l’articulation « extrémiste religieux » et/ou « extrémiste politique » ? - Ces questions terminologiques ne sont pas simples mais des clarifications s’imposent ?

Les musulmans doivent regarder la réalité en face et faire leur autocritique quant à : a) l’enseignement islamique qu’ils dispensent en Occident (et ailleurs) ; b) ces lectures littéralistes, dogmatiques, radicales ou culturelles qui sont répandues dans la communauté musulmane ; c) l’image qu’ils donnent à leurs fidèles de la société britannique ou européenne ; d) la mentalité binaire qu’ils forgent à travers le prisme du « eux » et « nous » ; e) ce « nous » perpétuellement décliné sur le mode du « nous, en tant que minorité » et qui empêche les citoyens de confession musulmane d’accéder psychologiquement à la compréhension des valeurs et du bien commun dans leur société.

Les Britanniques de confession musulmane doivent regarder ces réalités en face et trouver des solutions pour les réformer en même temps qu’ils doivent œuvrer contre cette tentation à l’enfermement dans une multitude de ghettos intellectuels, religieux, culturels et sociaux.

De leur côté il est urgent que les autorités politiques prennent conscience de leur responsabilité quant au traitement de ces questions et ne s’en tiennent pas à la posture morale du type « C’est inacceptable, il faut condamner ce terrorisme ! » et/ou à la réponse sécuritaire avec des mesures qui, si elles sont plus symboliques qu’effectives, n’en demeurent pas moins inquiétantes.

Il faut bien sûr condamner les attentats de Londres et lorsque Tony Blair dit qu’il n’y a aucune relation entre ces attentats et l’intervention en Irak, il a raison sur le plan strictement éthique : l’invasion de l’Irak ne peut pas justifier les attentats et le meurtre des innocents. Sur le plan politique, il a tort car il est évident que, comme tous les analystes l’ont relevé et ce jusqu’aux services du ministère un an avant les attentats, il existe une relation entre la politique internationale de la Grande-Bretagne et les frustrations et la radicalisation qui se sont développées sur les marges de la communauté musulmane. Des analyses et des réponses politiques s’imposent donc.

Il est urgent d’évaluer le modèle britannique du « multiculturalisme » qui semble être, derrière les discours idéalisants, un patchwork de communautés ethnico-religieuses vivant les unes à côté des autres mais qui ne se connaissent pas et qui ne communiquent pas. Une politique urbaine de mixité sociale est urgente. Sur le plan scolaire, les programmes officiels doivent être plus ouverts sur la réalité des histoires et des mémoires plurielles qui constituent la Grande Bretagne d’aujourd’hui en y ajoutant les cultures d’origine et les expériences de l’exil économique : le système officiel doit donner de la valeur à ces patrimoines sous peine de réponses communautaires circonstanciées (les écoles confessionnelles perçues comme la panacée) menant à une malheureuse auto-ségrégation et à toujours plus de crises identitaires. Sur le plan politique, il est urgent d’entendre les revendications des citoyens qui refusent les discriminations institutionnalisées ou ponctuelles qui les empêchent d’accéder à une citoyenneté pleine et effective. Il faut aussi entendre ces citoyens lorsqu’ils demandent une politique cohérente et juste sur la scène internationale en refusant le suivisme aveugle vis-à-vis de la politique étasunienne, l’invasion injuste et illégale de l’Irak ou le silence devant l’oppression des peuples palestinien et tchétchène.

Que l’on soit d’accord ou pas avec les différents engagements britanniques sur la scène internationale, que l’on partage ou non les analyses géostratégiques, il est impératif que le gouvernement ne « confessionnalise » pas le débat et qu’il apporte des réponses politiques à des questions politiques.

6. Ma participation à ce groupe de travail m’imposera également, au plan de l’intégrité intellectuelle, de ne manquer aucune occasion de questionner de façon critique la politique sécuritaire du gouvernement britannique. Depuis plus de dix ans, je me suis exprimé vis-à-vis de ceux, parmi les leaders musulmans radicaux, qui appelaient à la haine et aux meurtres et qui devaient être sanctionnés en vertu d’une législation qui le permettait déjà. Rien n’a été fait et voilà qu’aujourd’hui on annonce une série de lois nouvelles qui non seulement ne sont pas nécessaires pour combattre les dérives auxquelles nous assistons mais qui sont des plus inquiétantes et sont de nature à miner les fondements de la démocratie, des droits de l’homme et de la liberté d’expression.

On semble s’en prendre « aux prêcheurs de la haine » mais c’est au fond tous les citoyens qui sont concernés par des mesures qui, dans leur application, stigmatisent des communautés, institutionnalisent les discriminations et permettent des écarts inacceptables avec le respect des droits humains. On ne peut, pour protéger une société, accepter d’expulser des hommes dans des pays où la torture est exercée et l’Union Européenne a raison de rappeler à la Grande Bretagne qu’une telle politique est infondée et que ses excès auraient des conséquences politiques et humaines extrêmement graves. Il appartient aux citoyens britanniques et européens, à tous les citoyens sans exception, d’exercer un devoir de vigilance critique et de s’opposer aux politiques sécuritaires discriminatoires et inhumaines. Le débat est loin d’être clos en Grande Bretagne - il ne fait somme toute que commencer - et ma participation à la task force consiste aussi, dans mon esprit, à être présent dans un espace où il est impératif de faire entendre cette voix.

C’est dans cet esprit que je me suis engagé dans ce groupe de travail. J’en ai perçu les risques comme j’en conçois les opportunités en ce qui concerne l’avancée de la réflexion et des débats sur les défis et les dangers auxquels nos sociétés font face. Aucune occasion de dialogue, de concertation et d’engagement citoyen responsable ne doit être négligée tant nous avons besoin de travailler ensemble pour maîtriser les situations difficiles liées aux multiples crises de confiance qui définissent notre époque et qui nous habitent respectivement, d’une façon ou d’une autre et à des degrés divers.

Une revanche ?

Des journalistes m’ont demandé si je concevais ces engagements universitaire et politique comme « une revanche » sur les différentes campagnes que j’ai subies ces dernières années en France et où je fus calomnié et présenté comme un suppôt déguisé du terrorisme, un antisémite notoire, un maître du double discours et tout à l’avenant. Sans oublier la révocation de dernière minute du visa que j’avais obtenu pour les Etats-Unis (au nom du nébuleux Patriot Act) et qu’aucune explication n’est venu expliciter...

Je sais, comme le savent tous les Services de Renseignements américains, français ou suisses que je n’ai rien à voir avec le terrorisme que je n’ai eu de cesse de condamner depuis des années. Mon engagement dans la task force, quelques semaines après les attentats de Londres et après d’évidentes investigations des Services britanniques, est une preuve supplémentaire - et publique - de cette vérité. D’aucuns pourtant continuent et continueront à répandre les allégations et les mensonges à ce sujet... Soit. Quant à moi, je n’ai rien à ajouter : les faits parlent d’eux-mêmes.

Sur le plan plus général de mon engagement en tant qu’intellectuel et en tant que musulman, je ne peux que constater, une fois de plus, la surdité française. Gênés, bien sûr, par cette annonce, certains journalistes s’embourbent au fil d’analyses alambiquées qui mêlent les procès d’intentions, aux contrevérités notoires jusqu’à l’arrogance vis-à-vis de ces-Britanniques-qui-décidément-ne-comprennent-rien-à-rien. Triste spectacle, vraiment.

Sur un plan plus personnel, je n’ai jamais nourri de sentiment de « revanche » ; j’ai simplement la certitude qu’il faut continuer à expliquer, à répéter encore et encore et à collaborer avec toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté parce que c’est ensemble que nous trouverons des solutions aux conflits multiples qui nous menacent. Celles et ceux qui, pour faire avancer leur agenda idéologique et/ou électoral, sont près à user de tous les stratagèmes, à répandre les mensonges et les calomnies, sont et seront à tenir pour responsables de leurs actes. Je n’ai pas d’autres commentaires à ajouter.

Je reste persuadé que de plus en plus de personnes sortiront tôt ou tard de leur surdité, comprendront combien ont été déformés les propos et transformée la réalité. Il faudra du temps mais les jeunes générations sont déjà bien mieux disposées à écouter et à partager que leurs aînés. Il ne s’agit pas d’une revanche, simplement d’une nécessité de poursuivre un engagement en restant fidèle à mes principes, convaincu de la nécessité d’un dialogue profond et exigeant entre les civilisations et les citoyens. Je l’écris, je l’expérimente et je continuerai sur cette route difficile. Je sais que l’on ne fait pas boire un animal qui n’a pas soif mais je sais tout aussi bien qu’il est possible de rendre l’audition à celle ou celui que la peur ou l’émotion a rendu momentanément sourd. Il peut aussi être question de guérir sans miracle ceux qui, à force de se persuader qu’ils entendent un « double discours », sont finalement atteint du mal de la « double audition » ... même ce trouble est réversible, avec de la persévérance et du temps.

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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