Au sujet d’un article du journal La Croix

Car la condescendance est effectivement là, lorsque vous qualifiez Mustapha Chérif d’« honnête homme 

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mardi 14 novembre 2006

Au sujet d’un article du journal La Croix

Mustapha Chérif, philosophe, islamologue, ancien ministre, ancien ambassadeur, co-président fondateur du Groupe d’amitiés islamo chrétiennes (GAIC) s’est ému dans des courriers adressés au Pape BENOIT XVI de la relégation du « conseil pontifical pour le dialogue interreligieux » à celui de la culture, et du malentendu né de la récente polémique suite aux propos du Saint-Père sur l’islam.

C’est au plus fort de cette crise que l’intellectuel musulman avait insisté pour être reçu par le Pape. En accédant à cette demande le Vatican avait jugé opportun d’envoyer un signe d’amitié à la communauté musulmane en recevant pour la première fois un de ses intellectuels.

Saad Khiari relève que l’événement, pourtant important, n’avait pas reçu en France l’accueil qu’il mérite et que seul le quotidien « La Croix » avait eu l’élégance de consacrer à l’événement un espace relativement correct dans son numéro du lundi 13 novembre. Il y met cependant un bémol : la correspondante du journal termine son article par une fausse note en laissant accroire que Mustapha Chérif serait un cas isolé et qu’il aurait peu de chance d’être entendu ou compris en terre d’islam. Saad KHIARI nous livre son sentiment dans le texte ci-joint.

Etant de ceux qui militent depuis longtemps aux côtés d’autres hommes de toutes croyances et de tous horizons pour un véritable dialogue entre les cultures, les civilisations et les religions, je n’ai pu que me réjouir de la rencontre entre Sa Sainteté Le Pape et un intellectuel musulman ce 11 novembre au Vatican.

La rencontre, par la force du symbole, allait enfin dissiper la tourmente soulevée par ce qu’il conviendrait d’appeler « la controverse byzantine ». Comment appeler autrement le recours maladroit aux élucubrations du pauvre Manuel Paléologue qui semblait ignorer que pendant longtemps on parlait de la raison en arabe et de l’inquisition en latin ?

L’anecdote avait fini par charger encore plus la barque d’un islam continuellement accablé de tous les maux. Nous attendions de Rome la parole du Pape, celle qui dirait la sagesse et la raison précisément, pour calmer les esprits et remettre la fraternité sur le métier.

Or voilà qu’en guise de bonne nouvelle, vous faites retomber notre enthousiasme par des propos dans lesquels la condescendance le dispute au pessimisme et pour tout dire au désespoir, car d’après votre article, il n’y aurait décidément rien à espérer du côté des pays d’islam, en matière de raison.

Car la condescendance est effectivement là, lorsque vous qualifiez Mustapha Chérif d’« honnête homme ». Pensez que c’est avec le même subterfuge qu’on dit « brave homme » pour éviter de dire « gentil benêt » ou « brave fille » pour ne pas dire « gourde ».

Notre philosophe et islamologue respecté par ses pairs et admiré par les siens, se serait volontiers dispensé d’une telle sollicitude. Intellectuel musulman, il aurait certainement souhaité être reconnu comme tel par les observateurs attentifs d’un pays auquel il voue amitié et reconnaissance et où il a côtoyé des intelligences devenues collègues et amis et avec lesquels il a partagé souvent la même aventure en cherchant l’altérité. Nombreux sont ses pairs dans les pays musulmans, qui s’expriment certes avec plus ou moins de liberté, mais qui continuent malgré tant de difficultés à laisser parler l’intelligence et le courage.

Avaient-ils besoin d’être ignorés ou stigmatisés au lieu d’être connus et pourquoi pas soutenus. Ils ont quotidiennement des défis à relever dans des pays à peine libres depuis un demi-siècle et auxquels on demande de réaliser des miracles que l’Occident a mis parfois des siècles à réaliser.

La légitimité et la reconnaissance qui leur manquent ne peuvent être arrachées que pour autant que leurs homologues et amis étrangers saluent leur combat et leur acharnement avec force et qu’ils les soutiennent au nom de la liberté de pensée, sans autre relent de paternalisme ou de condescendance. Dire que « l’islam actuel ne semble plus accorder une reconnaissance, voire une légitimité aux intellectuels musulmans » revient à envoyer un signe d’encouragement aux barbus de tous poils et à écraser dans l’œuf toute velléité d’émancipation et d’affranchissement.

Ce faisant, on réduirait comme peau de chagrin le nombre d’intellectuels musulmans qui se battent sur le terrain des idées pour encourager les débats et faire progresser la réflexion. Ne survivraient alors que ceux qui par leur incompétence ou leur docilité serviraient les multiples chapelles qui auraient intérêt à se satisfaire du statu quo. Cela va des officines politiques aux gouvernements des pays d’origine, en passant par certains médias qui trouvent largement leurs intérêts à faire parler les plus incompétents pour mieux enfoncer le clou. Il suffit pour s’en convaincre de passer en revue les « musulmans représentatifs » convoqués sur les plateaux de télévision. Il y aurait là matière à procès pour insulte à intelligence.

Si la parole des autres, de ceux qui proposeraient le fruit de leur réflexion et qui auraient des idées à défendre se fait rare, c’est souvent avec la complicité parfois involontaire des médias, qui se cachent derrière la rareté supposée des intellectuels en pays d’islam. Suprême mépris et terrible injustice qui irait jusqu’à faire accepter l’idée que le combat ne pourrait avoir lieu faute de combattants.

Dès lors il n’y aurait pas lieu de s’étonner de voir la raison déserter les terres d’islam puisque le peu d’intellectuels qui auraient des velléités de l’y faire parler, y seraient peu « entendus, y compris par les musulmans eux-mêmes ». Connaît-on réellement ces pays ? Sait-on réellement combien ils ont d’intellectuels et de chercheurs ? A-t-on cherché à les approcher, à les inviter, à les lire ou à les écouter ? Connaît-on ici chez nous les intellectuels dignes de ce nom ? Sont-ils sollicités en fonction de leurs travaux ?

Comprenons-nous bien. Il ne s’agit pas de rendre responsable d’autres personnes que les intellectuels musulmans eux-mêmes. Il s’agit tout simplement d’éviter de recourir trop vite et trop facilement à la caricature et de ne pas s’exonérer d’un minimum de perspicacité et de bonne foi. En d’autres termes il suffit de vouloir réellement un véritable dialogue avec les intellectuels musulmans quelles que soient leurs opinions pour se rendre à l’évidence qu’il n’y a pas lieu de désespérer et qu’il y a de formidables gisements qui ne demandent qu’à être explorés. Mustapha Chérif vous dira certainement qu’il n’est pas une pépite rare et il se fera un plaisir de vous orienter vers de véritables filons.

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Auteur : Saad Khiari

Cinéaste et auteur, dernier ouvrage paru : « Catholique-Musulman : je te connais moi non plus » aux éditions François-Xavier de Guibert

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