Après le Sommet de l’Information, Internet dort en prison

[...] six citoyens tunisiens qui, il y a encore peu de temps, étaient sans histoire particulière, des « ci

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vendredi 2 décembre 2005

Après le Sommet de l’Information, Internet dort en prison

Hamza Mahroug (23 ans), Abdelghaffar Guiza (23 ans), Omar Rached (23 ans), Aymen Mcharek (23 ans), Omar Chlendi (23 ans) et Ridha Bel Hajj Ibrahim (39 ans, leur professeur), sont six citoyens tunisiens qui, il y a encore peu de temps, étaient sans histoire particulière, des « citoyens ordinaires » en quelque sorte, tous originaires de la ville de Zarzis, bourgade du Sud tunisien en face du paradis touristique de l’île de Djerba. Pourtant entre janvier et mars 2003, ils ont été arrêtés par la police du général Ben Ali, puis détenus arbitrairement et torturés pendant leurs interrogatoires. C’est donc à la fleur de l’âge (ils sortent à peine de l’adolescence) que le régime policier les a fauchés, puisque cinq d’entre eux avaient à peine plus de 20 ans lors de leur arrestation.

Leur « crime » ? Avoir « osé » utiliser les services d’un « Publinet » (cybercafé tunisien) et participé à des manifestations lycéennes, à l’instar de milliers de jeunes tunisiens qui défient pacifiquement le régime autoritaire. Privés de procès équitable, ils ont été inculpés pour « utilisation d’Internet à des fins d’activités terroristes » (chef d’inculpation « à la mode » ces temps-ci) et condamnés, sans preuve, le 6 juillet 2004, à 13 ans de prison, soit des peines égales à la moitié de leur existence. Ces peines ont été confirmées par la Cour de cassation le 8 décembre de la même année. Aujourd’hui, ils sont toujours incarcérés dans des conditions inhumaines (cellules collectives dans lesquelles règnent violence et promiscuité) et leur état de santé physique et psychologique ne cesse de se dégrader de jour en jour.

Il serait bien sûr hasardeux de prétendre déterminer l’ensemble des motivations qui ont conduit le régime policier à user d’une telle répression face à de jeunes citoyens innocents, tant les mécanismes de fonctionnement d’une telle dictature échappe souvent à toute logique, si ce n’est la préservation de l’autoritarisme et des privilèges des caciques du pouvoir. Les récentes agressions de journalistes étrangers en plein Sommet de l’information (SMSI), alors que toutes les caméras du monde été braquées sur la Tunisie, fournit une parfaite illustration de cette dérive aux allures de fin de règne. Il paraît toutefois évident que l’accès d’un nombre de plus en plus important de Tunisiens à la consultation de sites Internet n’est pas fait pour plaire au régime autoritaire qui a tout cherché à contrôler l’accès et la diffusion de l’information, y compris la plus anodine (même la presse féminine internationale est censurée lorsqu’elle parle de la Tunisie !).

partis d’opposition indépendants et les associations de défense des droits de l’homme et des libertés démocratiques étant quotidiennement réprimés et harcelés par la police politique, ceux-ci se heurtent aux plus grandes difficultés lorsqu’ils tentent de se réunir : surveillance policière étroite, violence de la part des nervis du régime, interdiction pure et simple d’accès à la salle où la rencontre est prévue... les moyens de communication des « combattants de la liberté » sont systématiquement épiés, les lignes de téléphone régulièrement coupées... La liste des atteintes aux droits démocratiques auxquelles s’adonnent les services sécuritaires tunisiens serait bien trop longue pour être énumérée ici. Face à ce verrouillage en règle de l’espace public (et aussi des espaces privés), Internet est apparu comme l’un des derniers « lieux » où l’expression est possible dans les limites bien sûr de la censure active du régime. De nombreux sites et forums se sont ainsi développés, animés notamment par des exilés et, « sur place », par des jeunes tunisiens audacieux et astucieux, dont certains revendiquent ouvertement une opposition à la dictature tunisienne (Yazzi !, El Karama, Tunezine, Tunisie Réveille Toi !, Tunisnews, L’Autre Tunisie...). Ces rares espaces de liberté permettent aux « citoyens libres » de ne plus subir la vulgate populiste d’une presse entièrement « aux ordres du Président », rarement encline à une critique même modérée du régime et n’ouvrant jamais ses colonnes à la moindre voix discordante. Parce que toute initiative indépendante est considérée comme une menace directe ou indirecte pour le régime policier du général Ben Ali, Internet est devenu la cible « N° 1 » des services de renseignement et ses utilisateurs des victimes potentielles de l’arbitraire. Les autorités tunisiennes ont d’ailleurs mis en place une « cellule spéciale » à Bizerte (pointe de l’Afrique) pour filtrer les messages emails et réprimer cybernétiquement tous les sites indépendants. Les « internautes de Zarzis » ne sont pas les premières victimes de la « cyber-répression » : le 4 juin 2002, Zouhair Yahyaoui, plus connu sous le pseudonyme de Ettounsi (Le Tunisien), Webmaster du site tunezine.com, a été arrêté sur son lieu de travail, un cybercafé situé dans les environs de Tunis. Il sera libéré après plusieurs mois de détention et de tortures, grâce à une campagne internationale de soutien. Il est aujourd’hui décédé, premier « martyr de la cyber-dissidence », épuisé par de longs mois de répression et de harcèlement policier.

L’agression de l’envoyé spécial du journal Libération, Christophe Boltanski, rappelle avec force le danger que la libre circulation de l’information fait courir à la dictature de Ben Ali. Elle révèle aussi à quel point la liberté de la presse reste un idéal bien éloigné des conditions permises par les pratiques répressives quotidiennes de ce régime.

Du 16 au 18 novembre s’est tenu dans la ville de Tunis la deuxième phase du Sommet mondial de la société de l’information (SMSI) sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies (ONU), dont la première rencontre s’était déroulée à Genève. Un plan d’action avait été élaboré dans la capitale suisse et les débats de Tunis devaient permettre de proposer des mesures concrètes pour le mettre en œuvre. La Déclaration de principe de la première phase du sommet réunie à Genève en décembre 2003 affirmait que « comme l’énonce l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme [...] toute personne, où que ce soit dans le monde, devrait avoir la possibilité de participer à la société de l’information et nul ne devrait être privé de l’avantage qu’elle offre ». Le président général Ben Ali pouvait-il donc continuer à se réfugier dans son autisme sécuritaire et légendaire (pas une seule conférence de presse publique en 18 ans de règne !), alors que le sommet se déroulait au cœur de « son » pays ? Certains espéraient un geste... il n’en a rien été. Le monde vient de célébrer à Tunis la société mondiale de l’information !!! Aujourd’hui, les décors de la grande messe internationale de la communication sont pliés. Les projecteurs high-tech des équipes dépêchées par les grandes chaînes de télévision se sont éteints. Les apôtres de la liberté de l’information sont repartis par jets privés. Et les internautes de Zarzis continuent à croupir dans l’ombre des prisons-mouroirs du Général Ben Ali....

Consultez le site pour la libération des Internautes de Zarzis et signez la pétition :

http://www.zarzis.org

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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