Appel aux citoyens stigmatisés des quartiers populaires

En cette année de campagne présidentielle, on serait en droit d’attendre des candidats républicains, qu

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dimanche 4 mars 2007

Appel aux citoyens stigmatisés des quartiers populaires

« Après le désastre du 21 avril 2002 vint le sursaut républicain, douloureux mais salvateur, pour faire barrage au Front national et à son idéologie de haine. Que reste t’il aujourd’hui de ces mobilisations citoyennes ? ».

En cette année de campagne présidentielle, on serait en droit d’attendre des candidats républicains, qu’ils tournent définitivement le dos aux logiques de lepénisation des esprits. Le spectacle de cette première partie de campagne est consternant et inquiétant.

Trop c’est vraiment trop. Après avoir comparé les populations des quartiers à des « racailles » à nettoyer au karcher, le ministre d’Etat-candidat recycle sans complexe les idées du Front national, assumant sans crainte le risque d’en légitimer l’idéologie et d’en banaliser les effets destructeurs sur la communautés nationale.

Après avoir martelé dans l’opinion publique le concept d’immigration « choisie », opposé à celui une immigration « subie » (représentée désormais comme une charge et un poids), au relent xénophobe à peine voilé, le ministre de l’Intérieur récidive.

Le 11 janvier, après que Nicolas Sarkozy lui-même ait rendu un hommage à l’abbé Pierre, il préconise une politique de ségrégation en instaurant un droit au logement opposable sauf bien évidement aux étrangers, qu’il maintient en situation irrégulière.

Le 30 janvier, pour prolonger l’honneur unanime de la Nation rendu aux « Justes », le ministre de l’Intérieur organise Place de la République (tout un symbole) la traque à l’immigré : une véritable rafle des sans papiers affamés devant les « Restaurants du cœur ». Coluche appréciera, lui qui voulait - le temps d’un repas - donner du réconfort et de la chaleur humaine.

Le 5 février, devant près de 7 millions de téléspectateurs, le ministre candidat se lâche ; il lance un avertissement menaçant aux populations des quartiers : « Personne n’est obligé, je répète, d’habiter en France, mais quand on habite en France, on respecte ses règles, c’est-à-dire qu’on n’est pas polygame, on ne pratique pas l’excision sur ses filles, on n’égorge pas le mouton dans son appartement et on respecte les règles républicaines ».

Le 7 février, à Toulon, ville symbole de l’extrême droite, devant un parterre de nostalgiques de l’Algérie française, il fustige ceux qui osent aujourd’hui critiquer la colonisation - qu’il compare à une « œuvre de civilisation » -, vantant les bienfaits de l’entreprise coloniale, niant les crimes et les malheurs subis par des peuples entiers, dont une partie des enfants sont aujourd’hui des citoyens français.

Si la prolifération de clichés et de stéréotypes racistes ne nous étonne pas dans la bouche du ministre de l’Intérieur, en revanche on peut déplorer le silence et l’indifférence de nos grandes consciences politiques, morales et intellectuelles.

L’insoutenable, c’est désormais l’accoutumance au racisme et son installation dans notre paysage politique, devenu une opinion comme n’importe quelle autre, comme si nos défenses immunitaires républicaines contre les ravages de la « bête immonde » ne produisaient plus d’effets.

Non, tous les moyens ne sont pas bons pour conquérir l’Elysée.

Non, les habitants des quartiers ne sont ni des grands frères féroces, violeurs de filles des quartiers, ni des exciseurs sans scrupules. Non, ces populations ne sont ni polygames ni égorgeurs de moutons dans les baignoires, ni des obscurantistes forçant leurs femmes et leurs sœurs à porter la burqa ou le tchador.

Non, les habitants des quartiers ne sont pas dangereux : ils sont d’abord victimes de non assistance à populations en danger d’exclusions, de relégations, et de précarité extrême.

Ni barbares, ni sauvageons, ni racailles. Ces populations en ont assez d’attendre ce droit à l’égalité républicaine réclamée depuis plus de trente ans et ce malgré les mobilisations et les résistances que les marches, les grèves de la faim, les manifestations ont portées.

Plus que les dérapages du Président de l’UMP ou des propositions d’un encadrement militaire musclé, pour juguler les effets ravageurs de l’insécurité économique et sociale, des discriminations et des stigmatisations de tous ordres, ce que les populations de ces quartiers oubliés de la République attendent, c’est de la justice, de la dignité et du respect.

Une justice digne de ce nom, qui vienne extirper du flanc de notre démocratie la plaie des discriminations économiques, sociales, politiques qui ne cessent de ronger et blesser, non seulement des « immigrés » étrangers mais leurs enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants français que l’on continue, au bout de quatre générations, de qualifier de « français issus de… ».

De la dignité par une guerre sans merci à la précarité et surtout par une reconnaissance effective de l’égalité des droits et des libertés fondamentales pour tous et partout sur le territoire de la République : droit à une école de la réussite, à une formation solide, à la culture, à l’emploi stable, aux logements décents, aux transports de qualité, à une justice équitable, ainsi que le droit de vote et d’éligibilité pour tous les étrangers

Du respect, par la prise en compte et la valorisation de la contribution de ces populations immigrées et de leurs enfants à l’histoire de la France, à notre culture, à l’économie et au dynamisme de notre société : preuve qu’ils sont une chance pour la France.

Par la reconnaissance enfin d’une autre réalité : ces quartiers sont habités par des hommes et des femmes aspirant à vivre ensemble, riches de leurs talents, de leur diversité, de leurs différences ; ce sont aussi des lieux de création, d’inventivité, d’aspiration légitime à l’excellence. Les populations des quartiers populaires ne sont pas des mondes à part, des « territoires perdus de la République » : ils aspirent tout simplement à ce que la République les traite en citoyens.

Pour ce faire, une condition s’impose : l’urgence pour ces populations d’une prise de conscience qu’elles resteront toujours un enjeu tant qu’elles n’entreront pas elles-mêmes de plain-pied dans le jeu politique, pour casser les logiques d’un ordre social, politique, économique, défini et établi par d’autres. Urgente et indispensable est donc l’intervention de chacun pour prendre en main son propre destin, casser le fatalisme, et porter une exigence de citoyenneté, de justice d’humanité et d’égalité.

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Auteur : Mouloud Aounit

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