Mercredi 8 February 2012

Antisémitisme et communautarisme : des abcès à crever

Critiquer l’attitude communautariste et pro-israélienne d’un certain nombre d’intellectuels (juifs mais pas uniquement : je savais que Pierre-André Taguieff ne l’était pas, contrairement à ce que le déficit de ma formulation laissait entendre) n’a pas eu l’heur de plaire. Quelques réactions, minoritaires mais très médiatisées, ont été passionnées, mais la plupart des voix qui se sont exprimées ont relevé que s’il n’y avait pas là d’"antisémitisme", le texte était "maladroit" et tombait bien mal à quelques semaines du Forum social européen (FSE), soupçonné, parce que trop propalestinien, de faire le lit de la nouvelle judéophobie. Voire.

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Un article sur Internet

 publié sur le site oumma.com-
concernant les "(nouveaux) intellectuels
communautaires" a provoqué une vive polémique (Le Monde du 11 octobre).

Critiquer l’attitude
communautariste et pro-israélienne d’un certain nombre d’intellectuels (juifs
mais pas uniquement : je savais que Pierre-André Taguieff ne l’était pas,
contrairement à ce que le déficit de ma formulation laissait entendre) n’a pas
eu l’heur de plaire. Quelques réactions, minoritaires mais très médiatisées, ont
été passionnées, mais la plupart des voix qui se sont exprimées ont relevé que
s’il n’y avait pas là d’"antisémitisme", le texte était "maladroit" et tombait
bien mal à quelques semaines du Forum social européen (FSE), soupçonné, parce
que trop propalestinien, de faire le lit de la nouvelle judéophobie. Voire.

En France, m’a-t-on rappelé, on
ne peut parler d’"intellectuels juifs" sans risquer, contrairement aux
Etats-Unis, de prêter le flanc au soupçon d’antisémitisme. Or la France a
changé, et devant le danger des replis communautaires il devient impératif de
clarifier les positions respectives. La présence de millions de Français ou de
résidents d’"origine immigrée" est en train de transformer la psychologie
collective de la société et exige que nous abordions cette question de front. Le
conflit israélo-palestinien a désormais des résonances très fortes jusque dans
les cités françaises, et il faut en tenir compte.

Certains intellectuels
pro-israéliens, craignant l’émergence de revendications publiques
propalestiniennes (avec parfois des expressions antisémites), agitent le spectre
de la "nouvelle judéophobie". S’ils ont raison de dénoncer cette dernière, il
reste que, par certains de leur excès, ils poussent les juifs de France à
développer des réflexes de peur et alimentent en eux le sentiment d’appartenance
prioritaire à la "communauté juive".

L’apparition de cette logique
communautariste est malsaine et prend en otage les Français qui pour s’affirmer
juifs n’en sont pas moins des critiques de la politique israélienne. Ils sont
les premiers à se plaindre de la monopolisation abusive de la parole par
"quelques institutions et hommes publics"
et d’un chantage à l’antisémitisme
ou à la traîtrise. Dans Le Monde du 16 octobre, ils ont exprimé "une
autre voix juive", contraints, avancent-ils, à cause de l’atmosphère qui règne
en France, de "revendiquer la part juive de leur identité personnelle"
afin de se démarquer des partisans inconditionnels de la politique israélienne.
Leur démarche est fondamentale : face à ceux qui, par crainte ou stratégie,
appellent au repli identitaire, ils sont, paradoxalement, obligés de revendiquer
leur identité juive afin de mieux la dépasser dans l’expression de la
citoyenneté française. Ils exigent, en son nom, la condamnation de toutes les
formes d’oppression.

Parallèlement on assiste, parmi
les Français d’"origine immigrée" et/ou musulmans, à des phénomènes apparemment
similaires mais dont les causes sont très différentes. Force est de constater
qu’un certain type de communautarisme prend corps parmi ces populations.
L’erreur serait d’y voir un phénomène exclusivement identitaire et religieux. Si
son expression passe souvent par l’une ou l’autre de ces revendications, c’est
d’abord à cause de la façon dont la société elle-même identifie ces populations,
les parque dans des ghettos urbains et scolaires, et les pousse à une certaine
représentation d’elles-mêmes.

Dans un collège où près de 50
 % des élèves sont "musulmans", comment penser qu’ils se percevront autrement ?
Le communautarisme dont il est question est d’abord économique et ses
manifestations concrètes sont le chômage, la discrimination à l’emploi, à
l’habitat, à l’instruction comme au faciès. La double dimension culturelle de
l’origine arabe et de l’islam joue certes un rôle qui s’ajoute aux réalités
économiques mais qui ne les remplace ni ne doit les cacher. Le phénomène est
complexe et exige des approches qui différencient les causes sociales,
économiques et religieuses.

Les Français d’"origine
immigrée" et musulmans ne sortiront des ghettos qu’à la double condition d’une
réforme profonde de la politique économique, sociale, urbaine et éducative, en
même temps que d’une reconnaissance du fait qu’il existe un réel problème en
France vis-à-vis de l’islam, toujours considéré comme une religion étrangère.

La bonne nouvelle de ces
dernières années est l’apparition de nouveaux cadres qui sont de plus en plus
partie prenante de la société civile, qui s’y expriment et y agissent en tant
que citoyens. Le processus est forcément lent et difficile car le terrain est
nouveau et la confiance reste à construire. Le cas des partenariats du FSE est
exemplaire : des acteurs issus de l’immigration (les plus touchés par la
paupérisation sans être les seuls) s’engagent désormais et certains le font en
revendiquant leur appartenance musulmane. Cette revendication choque (alors
qu’elle ne choque pas pour les chrétiens) parce qu’elle donne l’impression
d’être une identité trop exclusive : on craint l’entrisme et l’infiltration
d’une pensée communautariste. Or c’est le phénomène inverse qui est en train de
se produire : à l’instar des partisans de "l’autre voix juive", qui réaffirment
leur identité pour mieux pouvoir la dépasser, les acteurs musulmans expriment la
réalité de leur appartenance religieuse (au sens de la "communauté spirituelle")
pour accéder, sans se renier, à une citoyenneté fondée sur les valeurs communes
(opposée au communautarisme).

Ils sortent des ghettos, et si
ceux qui s’engagent dans le FSE ne sont pas représentatifs de l’ensemble des
populations subissant la discrimination (ils ne l’ont jamais prétendu), ces
acteurs peuvent néanmoins jouer un rôle de pont entre deux univers
socioculturels.

Un pont n’est pas l’autre rive,
mais il y mène. Si, de surcroît, ces acteurs parviennent à dépasser la seule
identité religieuse pour épouser les combats globaux contre la mondialisation
néolibérale, les multiples formes d’injustices, l’oppression des femmes, alors
les partenariats qui sont à l’œuvre aujourd’hui sont riches de promesses
universalistes.

Il faut oser crever des abcès
et questionner les non-dits dangereux. Il y a aujourd’hui des intellectuels
juifs comme musulmans qui poussent les membres de leur communauté à se définir
contre les autres, enfermés dans leur ghetto intellectuel, ethnique ou religieux
et dont la lecture du monde est périlleuse pour notre avenir commun. Il faut les
critiquer, et c’est ce à quoi je me suis sciemment engagé en ouvrant ce débat :
il fallait à mon sens le faire maintenant, avant le FSE, en regardant en face
l’état de la France sans chercher à éviter les vraies questions (sous peine, à
terme, de faire le lit des thèses d’extrême droite).

Le forum des altermondialistes
ne doit pas être un rassemblement durant lequel on s’aveuglerait sur les
courants contradictoires qui le constituent : ce débat nous concerne tous et
chacun doit contribuer à l’évolution des mentalités en préservant cet équilibre
fondé sur une diversité forte parce que prête à toutes les confrontations
d’idées constructives. Déjà, on voit apparaître des acteurs qui se trouvent
devant ce paradoxe de devoir revendiquer leur appartenance spécifique aux fins
de la dépasser.

Pour "l’autre voix juive", il
s’agit de lutter contre la confiscation de la parole par ceux qui voient de
l’antisémitisme derrière toute critique d’Israël et considèrent le monde sous ce
seul angle.

Pour "l’autre voix arabe et/ou
musulmane", il s’agit, contre toutes les nouvelles tentations racistes et
islamophobes, de faire respecter leur origine et/ou leur religion, de s’ouvrir
aux luttes politiques communes en refusant l’enfermement communautariste, vers
lequel on les pousse insensiblement (que certains d’entre eux acceptent) par
l’exacerbation de faux débats passionnés et politiciens, et d’oser la critique
des dictatures et des extrémismes islamiques. Le FSE doit être le moment de
cette rencontre entre citoyens de tous horizons : les débats ont déjà commencé,
la confiance n’est pas acquise, mais au moins on se rencontre et on apprend à
mieux se connaître. Passage difficile mais obligé.

Le FSE doit refuser d’être la
plate-forme où s’expriment les judéophobes ou les islamophobes ; il ne doit
être, en soi, ni propalestinien ni anti-israélien. A l’heure où s’entendent les
propos inacceptables de Mahatir, le FSE doit refuser les expressions de racisme
et être un espace où toutes les injustices sont dénoncées : de la Russie à la
Chine, de l’Arabie saoudite à Israël, des bidonvilles aux banlieues. Sans
distinction. Qu’importe d’où viennent les individus, qu’importe leur culture ou
leur religion si, dans leur volonté commune de changer le monde, ils refusent de
façon déterminée de différencier les victimes et de distinguer les bourreaux.

Publié par le journal Le Monde, le 28/10/2003

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