Algérie : quelle paix, quelle réconciliation ?

97.43 %. C’est le pourcentage officiel de "oui" au referendum organisé par Bouteflika pour faire adopter s

samedi 1 octobre 2005

97.43 %. C’est le pourcentage officiel de "oui" au referendum organisé par Bouteflika pour faire adopter sa charte pour la paix et la réconciliation nationale. La participation annoncée est de 82 % en moyenne sur le pays. Sans commentaire, étant donné la tradition de fraude du pouvoir algérien. En revanche, la participation s’est limitée à quelque 9 % dans la wilaya de Tizi-Ouzou et 7 % dans celle de Bejaia, en Kabylie, dont les principaux partis avaient appelé au boycott. Pour montrer sa vision particulière de l’unité nationale, Bouteflika avait cru bon de rappeler que « la seule langue officielle de l’Algérie est l’arabe » lors d’un meeting la semaine dernière à Constantine.

La majorité des Algériens et des Algériennes aspire sans aucun doute à tourner la page de la décennie de guerre civile qui a ensanglanté le pays. Cependant, il apparaît tout aussi clairement que ce scrutin ne peut répondre aux attentes des victimes, ni aux problèmes actuels de la population. Il semblerait plutôt que le pouvoir recherche à travers le référendum du 29 septembre un plébiscite qui permette de cautionner sa politique aux yeux des Algériens et de la « communauté internationale »[1].

Il n’est pas toujours facile de comprendre la stratégie du pouvoir, étant donné la lutte entre les différents clans en présence et l’opacité qui entoure les généraux algériens. C’est pourtant ce que cet article va tenter d’éclaircir, en revenant sur le contenu de la charte au regard de la situation héritée de la guerre civile, puis en la resituant dans le contexte international. Il faudra enfin mettre en avant les contradictions et les forces sociales qui, au sein de la société algérienne, pourraient faire éclater l’image de consensus que veut donner le pouvoir.

Une réconciliation sur le dos des victimes

De nombreux et interminables débats ont eu lieu ces dernières années pour tenter d’élucider les causes et responsabilités dans le conflit algérien. La fameuse question : « Qui tue qui ? »  a longtemps suffit à classer celui ou celle qui la posait dans le rang des complices des GIA[2]. A posteriori, la charte de Bouteflika semble donner raison à ceux qui remettaient en cause la version officielle, à ceux qui ont refusé de soutenir l’interruption du processus électoral en 1992 et de rentrer dans une union sacrée avec le pouvoir au nom de la « défense de la démocratie » et de « l’éradication du terrorisme ». En effet, si la charte était adoptée elle interdirait ni plus ni moins toute tentative de mettre en lumière le rôle des forces armées : « Le peuple affirme que nul, en Algérie ou à l’étranger, n’est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République, fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de tous ses agents ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international. » [3] Sans rentrer dans une vision policière de l’histoire où quelques généraux auraient tout fomenté, sans nier le caractère sanglant et barbares qu’ont eu les actions de groupes islamistes armés durant la guerre civile, il faut revenir sur le rôle qu’a joué l’Etat algérien dans cette « tragédie nationale. »

Selon les estimations, entre 100 000 et 200 000 personnes ont été tuées depuis 1992, et plusieurs milliers ont disparues sans que leurs familles puissent savoir ce qu’il en était. Les enquêtes sérieuses sur la question sont déjà quasiment inexistantes, et le pouvoir veut visiblement clore définitivement le débat. Pourtant, le dernier communiqué d’Amnesty International sur la question est accablant :

« Les éléments réunis par les victimes de violations des droits humains, leurs proches et des défenseurs des droits humains, constituent un ensemble prouvant la responsabilité des forces de sécurité et des milices armées par l’État dans les violations des droits humains commises depuis 1992. Parmi ces violations figurent la torture, les « disparitions » et les exécutions extrajudiciaires, qui constituent de graves infractions au droit international ; dans certains cas, ces violences se sont produites à une si grande échelle et de manière tellement systématique qu’elles constituent un crime contre l’humanité. » [4]

Dans un contexte où les familles de disparus ont les plus grandes difficultés à s’organiser et à être reconnues par le pouvoir (certaines ont appelé publiquement à boycotter ou à voter non au referendum), on peut rappeler les exemples latino-américains, comme par exemple la longue lutte des « Mères de la Place de Mai » pour faire reconnaître les crimes de la dictature argentine. La question de l’utilisation de la torture est d’autant plus taboue pour le pouvoir qu’elle est un héritage direct de l’armée coloniale française, à laquelle participait un certain nombre d’officiers algériens aujourd’hui à la tête des services de sécurité du pays. Certaines villas utilisées pendant la Bataille d’Alger[5] ont continué d’accueillir des tortionnaires après l’indépendance, sans parler des pratiques des agents de la sinistre Sécurité militaire (SM) dans de nombreux commissariats ou dans les camps du Sahara.

Cependant, la charte contient aussi des dispositions sur les responsabilités des groupes armés dans la guerre civile, dans le prolongement de la loi sur la Concorde Civile de 1999. Ainsi, les membres de ces groupes qui se rendent aux autorités et qui n’ont pas commis de crimes de sang pourront bénéficier d’une amnistie. Le même communiqué d’Amnesty explique l’opacité de cette mesure :

« En pratique, cependant, aucune enquête sérieuse n’a eu lieu à notre connaissance pour déterminer si les membres de groupes armés étaient éligibles ou non à cette exemption, aux termes de cette loi. Quelque 4 500 membres de groupes armés se seraient rendus aux termes de la loi sur la concorde civile, mais le nombre de ces personnes poursuivies pour de graves infractions non couvertes par la loi reste inconnu. D’autres membres de groupes armés, qui se sont rendus après l’expiration de la loi, auraient bénéficié de mesures de clémence non précisées, ou d’exemptions de poursuites, en dehors de tout cadre légal. »

Il semble donc que le pouvoir veuille non seulement tourner la page de la guerre civile, mais aussi faire comme si rien ne s’était passé. Le problème est que « quelque chose s’est passé » pour ceux et celles qui ont vécu dans la terreur, qui ont perdu leurs proches dans des conditions atroces, pour le million de personnes déplacées, ayant fui leur villages pour les faubourgs des grandes villes, pour ceux qui ont vu leur niveau de vie baisser considérablement durant cette "décennie rouge".[6] Même si des accrochages sporadiques entre groupes armés et forces militaires continuent à faire des morts dans plusieurs régions du pays[7], l’affrontement est aujourd’hui terminé dans l’ensemble.

La stratégie de la tension

Or il semble que les couches dirigeantes, dans les hautes sphères de l’Etat, de l’armée et du nouveau secteur privé, aient largement profité de la situation depuis 10 ans. Tout se passe comme si l’Etat avait fait le choix d’une « stratégie de la tension » qui a des précédents historiques. Ferdinando Imposimato, ancien magistrat ayant instruit plusieurs grandes affaires relatives au terrorisme et à la mafia dans l’Italie des années de plomb, propose un parallèle entre les deux situations : [8]

« Cette stratégie a été en fait un instrument aux mains des hiérarchies militaires et d’une petite élite de privilégiés pour conserver le pouvoir. Elle ressemble singulièrement à celle adoptée en Italie dans les années soixante-dix par un « pouvoir invisible », mais néanmoins réel : alors que les Brigades rouges sévissaient, celui-ci a eu recours à des massacres de masse (attentats aveugles aux revendications douteuses) pour se consolider grâce à la psychose collective engendrée par l’insécurité généralisée, et empêcher tout changement, en détournant l’attention du pays des problèmes sociaux non résolus. » 

Le terrorisme[9] et l’Etat sont deux phénomènes qui s’alimentent souvent mutuellement, par delà leur apparente opposition, au détriment de la grande majorité de la population. Sans tomber dans un fantasme du complot où les généraux auraient tout instrumentalisé et tout prévu consciemment depuis 1991, on peut relever avec François Burgat la responsabilité des pouvoirs du Maghreb et du Machrek dans le développement d’organisations islamistes armées de plus en plus violentes, sombrant dans une folie meurtrière et retournant la terreur contre les populations civiles, en particulier les femmes et les minorité ethniques. [10]

L’Etat et l’instrumentalisation de l’islam

Tout se passe comme si, pour contrer la contestation massive des injustices sociales que cristallise en partie le succès de l’opposition islamiste, l’Etat s’engageait dans une répression féroce de ses militants tout en se donnant une légitimité « islamique » sur les questions familiales et symboliques. Nous citerons in extenso sur cette question un texte de Laetitia Bianchi qui situe bien les rapports contradictoires entre les mouvements islamistes et l’Etat.

L’islamisme n’est pas un tout homogène. Ses divers courants ont cependant tous fondé leurs discours, dès les années 1970, sur une même notion : celle de justice sociale ou d’équité (haqq). Elle est la valeur centrale de la religion musulmane. Le succès de l’islamisme au sein de la population s’apparente à une idéologie théologique « de gauche », fermement opposée à un gouvernement qui garde pour lui seul les bénéfices de la rente pétrolière. Le gouvernement a ainsi été accusé d’être « anti-islamique » toutes les fois (c’est à dire souvent) où ses membres s’enrichissaient aux dépens de la population. Le paradoxe de l’Algérie est le suivant : c’est ce même gouvernement «  antii-slamique » qui a favorisé (ou du moins n’a pas empêché), au cours des années 1970, l’émergence d’un mouvement religieux qui visait à le renverser. Le pouvoir, désireux de ne pas complètement perdre la confiance populaire, a en effet mené une politique religieuse très ambiguë. Tout en traquant les maquisards du groupe Bouyali (lequel dirige le premier Mouvement Islamique Armé, jusqu’à sa mort en 1987), l’État-FLN a entériné la montée en puissance du phénomène religieux : la Charte nationale de 1976 stipule ainsi que « l’islam est religion d’État » et que le président de la République doit « respecter et glorifier la religion musulmane ». Le régime algérien a d’autre part engagé la même année l’islamisation de la société par une série de mesures telles l’instauration du repos le vendredi au lieu du dimanche, et l’interdiction de la vente d’alcool aux musulmans. La construction de mosquées et le développement des transports officiels pour le pèlerinage ont procédé d’une même logique. Pendant les années 1980, les lieux de prière au travail ou à l’université se sont développés. L’aboutissement de cette politique a été le vote, en 1984, d’un Code de la famille consacrant l’infériorité de la femme. [11]

Ce même processus a continué après les émeutes de 1988, quand le pouvoir a dû accorder des libertés politiques jusque là inexistantes et a fait face, notamment, à la montée du FIS. La dissolution du FIS en juin 1991 a permis de proclamer l’état d’urgence, reconduit jusqu’à aujourd’hui et justifiant l’interdiction des manifestations, notamment dans les rues d’Alger. Le projet de charte « pour la paix et la réconciliation » interdit toute reconstitution du principal parti de l’opposition islamiste. Cependant, Bouteflika tente d’amadouer ses dirigeants en exil en les invitant à revenir au pays.[12] De même, la récente révision du Code de la famille ne remet pas en cause ses principales dispositions.

Cette politique de la carotte et du bâton a des effets désastreux. D’un côté, l’Etat tente de se donner une légitimité islamique en satisfaisant les revendications les moins gênantes des mouvements islamistes. C’est-à-dire celles qui ne changent rien aux conditions réelles de vie de la population, qui masquent la division entre oppresseurs et opprimés au profit des différences ethniques, religieuses, de genre et d’orientation sexuelle, en renforçant l’emprise symbolique de la religion sur la société. De l’autre, elle décourage tout projet de transformation sociale par une répression sanglante, instrumentalise les groupes armés, et laisse les mains libres à l’élite dominante pour s’enrichir. Dans cette situation, les courants politiques qui ont choisi de soutenir des fractions soi-disant progressistes de l’appareil d’Etat, pour défendre la « démocratie » contre les islamistes, ont de fait renoncé à toute opposition sérieuse au pouvoir. [13] Et bien souvent, ceux qui rejettent dos-à-dos l’Etat et les courants islamistes se condamnent à l’impuissance, en mettant sur un pied d’égalité le pouvoir et un mouvement qui tire son audience de masse de son affirmation à le contester au profit de la justice sociale. [14]

Face au durcissement de la violence armée, des anciens combattants de la guerre d’indépendance, soutenus par des groupes de gauche, décident de prendre les armes pour s’auto défendre contre les groupes islamistes armés. Cependant, cette initiative se trouve rapidement noyée dans la formation des Patriotes, ces milices de villageois financées par le pouvoir pour jouer aux supplétifs de l’armée. La guerre civile oppose donc l’insurrection islamiste à un Etat prêt à utiliser tous les moyens pour se maintenir. Et cette dynamique sanglante se greffe sur une structure sociale propice aux cycles de vendettas, de vengeance fondée sur la solidarité familiale pour défendre le code de l’honneur. Les femmes en seront, comme toujours, les premières victimes. [15]

On voit que la « paix » et la « réconciliation » vantées par le régime sont toutes relatives et en surface. Pour la majorité des Algériens, elles ne changeront pas grand chose. Pour l’élucidation des crimes commis pendant la guerre civile, elle fournira plutôt un obstacle de plus, tout en insultant la mémoire des victimes en osant donner l’image d’un consensus en leur nom. La réconciliation réelle est peut-être davantage celle des fractions de l’appareil d’Etat et de la classe dirigeante qui se sont affrontées pendant ces dix années. Le temps de trouver une stratégie crédible pour maintenir la stabilité du pays, et pour faire valoir leurs intérêts contradictoires dans le cadre de la compétition économique mondiale.

Guerre contre le terrorisme et rivalités internationales

« La reconnaissance de la communauté internationale a permis à l’Algérie de gagner en respectabilité, et de passer pour un pays leader dans le monde pour ce qui concerne la guerre mondiale menée contre le terrorisme islamiste. » L’Expression, 11 septembre 2005

Les méthodes de l’armée française durant la guerre d’indépendance avaient servi de modèle aux dictatures latino-américaines dans leur guerre contre-insurrectionnelle dans les années 1960-70. On sait aussi que les dirigeants du Pentagone ont visionné La bataille d’Alger au moment de l’invasion de l’Irak, pour se préparer à l’occupation du pays. C’est aujourd’hui le pouvoir algérien qui « gagne en respectabilité » en montrant l’exemple en matière de lutte contre le terrorisme.

La délégation de représentants des Etats-Unis qui a rendu visite à Bouteflika à la mi-août comprenait, entre autres, le général John Johnes ( !), commandant suprême des forces alliées, et le sénateur Richard Lugar, président de la commission des affaires étrangères du Sénat. Elle fait suite à plusieurs rencontres entre les présidents Bush et Bouteflika, dans la perspective d’un « partenariat stratégique » entre les deux pays. Ce partenariat se traduit actuellement par l’implantation officieuse d’une base militaire US à Tamanrasset, dans le Sahara, où se trouveraient 400 hommes des forces spéciales pour combattre le terrorisme[16]. Dans le cadre du plan « Pan Sahel », l’administration Bush et le Pentagone accroissent leur contrôle de la région transfrontalière entre la Mauritanie, le Mali, le Niger et la Lybie, en s’appuyant sur sa base algérienne et sur la formation de militaires de ces différents Etats. La région est également devenue le terrain de prédilection des différents services secrets, qui pourraient bien manipuler le GSPC et agiter la menace bien utile de l’implantation d’Al-Qaida pour justifier leur présence militaire. [17]

Cette nouvelle attention des Etats-Unis pour la région n’est pas exempte de préoccupations économiques. Ainsi en 2004, les Etats-Unis ont remplacé la France en tant que premier partenaire commercial de l’Algérie (8,46 milliards de dollars, contre 7,7 milliards), essentiellement grâce à l’exportation du pétrole et du gaz naturel que la compagnie Sonatrach vend prioritairement aux multinationales US. Ce facteur explique aussi l’implication croissante des USA dans le « règlement » du conflit du Sahara Occidental, où des gisements d’hydrocarbures ont été découverts récemment et qui pourrait être utile dans la construction de pipe-line acheminant le gaz et le pétrole vers l’Atlantique, et de là vers les Etats-Unis. Le coup d’état de la mi-août qui a renversé le président mauritanien Taya, fidèle allié des Etats-Unis, montre l’instabilité croissante de la région.

On a souvent évoqué, en arrière-fond de la crise algérienne, la rivalité entre la France et les Etats-Unis pour le contrôle des ressources du pays. L’entrée de l’Algérie dans le cadre de la mondialisation libérale a aiguisé les appétits des grandes puissances. La guerre civile algérienne commence juste après l’effondrement du bloc dit "socialiste", un peu après la victoire états-unienne dans la première guerre du Golfe. A l’issue de la décennie sanglante, la première puissance mondiale a effectivement fini par supplanter l’ancienne métropole au niveau des relations économiques et militaires avec l’Algérie.

Avec le retour d’une relative stabilité, les forums pour attirer les entreprises étrangères se multiplient. La France a perdu sa place de premier partenaire commercial, mais en tant que région économique l’Union européenne continue de devancer les USA dans le commerce avec l’Algérie. La perspective affichée est celle de l’instauration d’une zone de libre-échange Europe-Maghreb dans les années à venir. Depuis 1995 est lancé à Barcelone un « partenariat euro-méditerranéen ». Le 1er septembre dernier est rentré en vigueur l’accord d’association Algérie-UE, qui supprime les droits de douane sur le commerce entre les deux pays. Le pouvoir présente cette ouverture comme bénéfique pour la majorité des Algériens, en permettant une importante baisse des prix pour des produits de première nécessité, comme le sucre, ce qui n’est pour l’instant pas le cas. [18] Ce que Bouteflika ne dit pas, c’est que l’ouverture du marché algérien aux multinationales signifie des licenciements en masse, le développements des inégalités et la casse des budgets sociaux.

« Un peuple pauvre dans un pays riche » [19]

Il faut relever le rôle central de la dette dans le pillage des richesses des pays dominés. Pour l’ensemble du Maghreb, la dette extérieure publique totale a quasiment doublée entre 1980 et 2002, passant de 32,5 à 53,4 milliards de dollars. Durant cette période, ces pays ont pourtant remboursé 213 milliards de dollars, soit 7 fois la dette qu’ils devaient en 1980 ! Eric Toussaint montre bien, contrairement aux idées reçues, comment le paiement de la dette conduit à un transfert de richesses du Nord vers le Sud [20]  :

 « En 2002, l’Aide Publique au Développement (APD) en faveur du Maghreb s’élevait à 367 millions de dollars alors que le paiement du service de la dette (intérêts plus capital) s’élevait à 9,3 milliards de dollars et les rapatriement des profits des multinationales à 1,1 milliard de dollars. »

Pourtant, c’est le même argument de « l’aide au développement » qui revient toujours pour justifier l’intervention des multinationales et des grandes puissances dans l’économie des pays dominés. A l’inverse, l’Algérie se porterait mieux sans intervention extérieure.

La focalisation de l’attention sur les islamistes et sur les problèmes sécuritaires a pendant un temps permis de masquer la question sociale. Pourtant les chiffres parlent d’eux mêmes. Grâce à la hausse des prix du pétrole ces dernières années, le volume de réserves de changes que détient l’Algérie a atteint le niveau historique de 46 milliards de dollars, jolie cagnotte entre les mains du pouvoir. Cette somme dort actuellement dans des banques étrangères. Cependant, 40 % de la population vit toujours en dessous du seuil de pauvreté, la moitié de la population n’a pas accès aux soins de santé de base et le chômage atteint 29 % au début de l’année 2005.

2005 restera probablement dans l’histoire de l’Algérie comme l’année des privatisations. La loi sur les hydrocarbures a donné le contrôle sur les principales ressources du pays (97% des recettes en devises) aux multinationales[21]. La sidérurgie, les mines de fer, les banques, les ports, la distribution de l’eau, l’hôtellerie, l’agroalimentaire... aucun secteur n’échappe au plan de privatisation de 1280 entreprises, lancé fin 2004. Quand on veut se débarrasser de son chien, on prétend qu’il a la rage. Les investissements réalisés dans le secteur industriel public (hors hydrocarbures) ne représentent que 3,4% du chiffre d’affaires réalisé dans ce secteur ! [22]

Si le pouvoir arrive pour l’instant à faire accepter les privatisations, c’est qu’il a auparavant, comme ailleurs, laissé se dégrader le service public au point de le faire haïr de la population. Pannes d’électricité, coupures et mauvaise qualité de l’eau courante, logements mal construits... la presse algérienne relate quotidiennement des mouvements d’habitants contre l’incurie des services de base. Ajoutées au benamisme[23], à la corruption, à la gestion bureaucratique qui caractérise le capitalisme d’Etat, ces réalités font qu’il est difficile de rejeter les privatisations si on ne propose pas de projet de société alternatif. 

Un tel projet de société ne pourra être crédible que s’il est réellement indépendant de l’ensemble des fractions de la classe dirigeante algérienne, et des puissances mondiales qui les soutiennent. C’est aujourd’hui l’aile la plus libérale de la bourgeoisie qui semble dominer le pouvoir, bradant les richesses du pays aux multinationales. Cependant, les fractions de la bureaucratie d’Etat et de l’armée qui tirent profit de la rente pétrolière et des monopoles publics, encore dominantes au début des années 90, ne se maintenaient au pouvoir que par la coercition.

Les islamistes, s’ils ont su un temps cristalliser la colère des quartiers populaires, s’ils ont su prendre une certaine autonomie de leurs bailleurs de fond saoudiens au moment de la guerre du Golfe, n’ont jamais eu de plan de rechange à la soumission au FMI du pouvoir qu’ils contestaient. Ils n’ont jamais non plus proposé sérieusement un réel partage des richesses du pays. Un certain nombre de responsables ont au contraire fait fortune au cours de la décennie sanglante, certains participent au jeu du pouvoir, comme l’ancien parti Hamas.

Pour l’heure, les différents clans semblent unis derrière la réconciliation nationale. Un Bouteflika incarne ainsi les privatisations et la soumission au capital étranger, tout en jouant de la rhétorique nationaliste pour donner l’image du rassembleur et affaiblir les mouvements revendicatifs. Mais quoiqu’en dise les médias, l’histoire récente de l’Algérie ne se résume pas aux massacres et aux jeux de pouvoir au sommet.

La jeunesse et les travailleurs contre la hogra

Etant donné le poids démographique des jeunes, la majorité de la population n’a pas connu l’Algérie « socialiste » triomphante des années 1960-70, et une partie a grandi dans les années du terrorisme. Le bilan du face-à-face entre les groupes armés et l’Etat a conduit beaucoup de gens à se concentrer sur le quotidien, à essayer de vivre « normalement », malgré tout. Est-ce qu’on peut appeler cela « la paix et la réconciliation nationale » ? Est-ce que pour longtemps encore le pouvoir pourra se maintenir, les multinationales continuer leur pillage, les services secrets perpétrer leurs sales coups, la censure museler la presse, la corruption s’étendre, en comptant sur la passivité du peuple algérien ?

La crise du modèle étatique algérien, dans le prolongement de celle des pays de l’Est, a enclenché une période d’instabilité qui ouvre plusieurs possibilités pour l’avenir. Derrière l’apparent consensus libéral et consumériste, un petit signe montre que la jeunesse algérienne n’a pas dit son dernier mot : qu’ils s’appellent Intik, MBS (Micro Brise le Silence), Lotfi Double Kanon, Hamma... les rappeurs algériens expriment tout haut ce que pensent des millions de jeunes, comme en témoigne le succès de leurs albums et concerts. Nous citerons à titre d’exemple l’introduction du récent titre Révolution [24] du groupe Intik, :

Mesdames et messieurs bonsoir,

Encore des nouvelles brèves d’Alger.

Cinq généraux ont été retrouvés assassinés, ainsi que deux ministres.

Les corps gisaient dans du pétrole et des dollars.

Dans la villa, on a retrouvé aussi huit corps de chefs mafieux américains.

Sur la porte étaient inscrites cinq lettres :

I-N-T-I-K

Intik s’est formé en octobre 1988, au cours des semaines où le développement combiné des grèves ouvrières et des émeutes de la jeunesse ont ébranlé le pouvoir de l’époque. Prenant peur de la révolte populaire, la bureaucratie et les généraux avaient dû renoncer au parti unique, et accorder des libertés politiques. Une effervescence sociale, culturelle et politique a suivi ce mouvement les années suivantes, mais sans trouver de perspectives dans une gauche trop complaisante envers le régime en ce qui concerne le PAGS (communiste officiel), et affaiblie par la clandestinité et l’isolement pour les courants révolutionnaires. C’est donc le Front islamique du salut qui cristallisa l’espoir de changement dans de larges couches de la société, principalement parmi les chômeurs, la petite-bourgeoisie et les paysans.

L’audience populaire acquise par le FIS s’érode au cours des années 1990, au fur et à mesure que le rapport de forces fait douter de la perspective de renverser le régime et que la population paie le prix de l’affrontement. En revanche, très peu d’observateurs ont noté la situation sociale explosive de ces années. En pleine guerre civile, on assiste à une multiplication de mouvements revendicatifs dans les zones ouvrières. Non-paiement des arriérés de salaire, licenciements et fermetures d’usine, répression des militants ouvriers, solidarité avec les secteurs en lutte... les motifs d’exaspération sont nombreux, et la bureaucratie de l’UGTA peine à canaliser ou à empêcher les grèves.

Abdelhak Benhamouda, secrétaire général du syndicat officiel, explique en 1995 [25] : « Chaque rentrée sociale, c’est le même dilemme : écouter la base et déclencher la grève générale, ou calmer les impatiences pour épargner au pays d’autres funestes dérapages. Force est de reconnaître qu’à chaque fois le pire a été évité, au prix de la reconduction des sacrifices pour les travailleurs certes, mais pour la bonne cause. »

L’industrie de construction de camions, la construction, la métallurgie, le textile, le transport aérien, les grands magasins, l’éducation... l’agitation qui touche les bassins industriels de Rouiba, d’Annaba, d’Alger déborde parfois le syndicat. Ainsi, plusieurs syndicalistes du pétrole, très populaires parmi les travailleurs, organisent contre leur direction confédérale des journées de grève qui touchent des dizaine de milliers de travailleurs et menacent le cœur de la production algérienne. Ils sont alors révoqués par l’appareil syndical, encourageant la création de syndicats autonomes.

Cependant, la campagne de licenciements ne s’arrête pas durant ces années noires, à la faveur du climat sécuritaire. Selon Marchés tropicaux ( !), une revue patronale française, « près de 40 entreprises publiques ont été, depuis un an [1997], purement et simplement fermées entraînant le licenciement de plus de 50 000 travailleurs. » L’année 1997 a été marquée par les massacres que l’on sait. Le terrorisme (usines qui flambent, qui ne reçoivent plus de matières premières volées par des bandes armées, etc.) est même le prétexte de fermetures d’usines, de chômage technique ou de licenciements.

Des patrons d’entreprises ou des propriétaires terriens financent des groupes armés pour terroriser leurs employés. Même Benhamouda, le bureaucrate syndical proche du président Zeroual, est assassiné en janvier 1997. Et face à ces immenses difficultés, les luttes éparses peinent à se donner des perspectives communes. Comme le dit le révolutionnaire Salhi Chawki, « le mouvement de contestation qui s’amplifiait et s’étendait à travers le pays n’avait pas de porte-parole ni d’organisation. » [26]

La décennie noire a donc permis à la classe dirigeante de faire passer en force le programme néo-libéral. Cependant, la colère populaire contre le pouvoir ne s’arrête pas pour autant. En 2001, c’est l’insurrection kabyle, héritière d’une longue tradition d’insoumission, qui cristallise la révolte. La manifestation du 14 juin 2001 à Alger est la plus massive depuis l’indépendance, et permet l’irruption sur la scène politique de la nouvelle génération. Si le pouvoir a su cantonner le soulèvement à la Kabylie grâce à la corruption, aux manœuvres et à la répression, l’aspiration qui s’y est exprimé débordait largement le cadre culturel et régional.

Conclusion

Ce rappel des luttes sociales et politiques des dix dernières années permet de montrer ce qui couve derrière l’apparente lassitude que constate celui qui découvre l’Algérie pour la première fois en 2005. Malgré ces années tragiques, malgré la terreur, malgré les divisions profondes qu’elle a semé au sein de la société, des quartiers, des familles même, les résistances ne se sont jamais réellement arrêtées. Le 29 septembre, Bouteflika s’est offert un plébiscite à grand coup de manipulation de la souffrance et de censure des voix divergentes. Cette opération est sans doute à la hauteur de sa crainte de voir la population se dresser à nouveau au travers de son chemin. Pour qui sait observer, chaque jour des mouvements de grève touchent les entreprises, chaque semaine des émeutes éclatent, dans toutes les régions du pays. [27] La paix et la réconciliation seront impossibles tant que l’Algérie sera gouvernée par un pouvoir que Noam Chomsky a qualifié comme « l’un des plus vicieux états terroristes du monde » [28], ou par un similaire obéissant aux mêmes commanditaires. Il faut tenter de rompre avec le fatalisme né du mélange de corruption et de répression dans lequel les généraux algériens sont passés maîtres. En Bolivie, au Venezuela, les peuples ont pris l’offensive contre le pillage de leurs matières premières. Le néo-libéralisme n’est pas plus une fatalité que ne l’était la colonisation il y a cinquante ans, la révolution algérienne n’a pas dit son dernier mot.


 


[1] En effet, la charte ne change pas significativement l’orientation contenue dans les mesures pour « la paix et la concorde civile" que Bouteflika avait déjà fait adopter par référendum en septembre 1999.

[2] Voir notamment Nesroulah Yous, Salima Mellah : Qui a tué à Benthala ? Algérie : chronique d’un massacre annoncé, La Découverte, Paris, 2000, 311p., et Habib Souaïdia, Le procès de "La Sale Guerre". Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souaïdia, La Découverte, Paris, 2002, 515 p.

[3] Cité dans Le Quotidien d’Oran du 18 août 2005

[4] Comnuniqué du 22 août 2005, disponible sur http://web.amnesty.org/library/Index/FRAMDE280102005

[5] Voir le célèbre film de Gillo Pontecorvo, La bataille d’Alger, 1966

[6] Pour un témoignage sur la réalité quotidienne dans les villages dominés par les GIA, voir notamment Baya Gacemi, Moi, Nadia, femme d’un émir du GIA, Seuil, Paris, 1998

[7] Les Groupes salafistes pour la prédication et le combat (GSPC) rassemblent les éléments des groupes armés qui continuent l’affrontement, notamment dans la plaine de la Mitidja et dans le sud du pays.

[8] Dans la préface du livre de Habib Souaïdia, La sale guerre, La Découverte, Paris, 2001, p. 21. Cette analyse présente un intérêt analytique qui dépasse à mon sens les polémiques sur le rôle effectif et la valeur du témoignage de l’ancien officier des forces spéciales Souaïdia.

[9] Nous employons les termes « terrorisme » et, plus loin, « islamisme », faute de mieux, malgré leurs utilisations abusives et idéologiquement orientées dans le climat actuel. Le mouvement islamiste algérien présente, comme dans d’autres pays, un large spectre qui va de partis participant au pouvoir à des partis le contestant radicalement, en passant par des courants prônant la non-participation à la vie politique, avec des stratégies diverses et pouvant évoluer. Voir notamment François Burgat, L’Islamisme en face, La Découverte, 1995, Alain Gresh, L’islam, la République et le monde, Fayard, Paris 2004, chapitre 3, Gilles Kepel, Le prophête et le pharaon, La Découverte, Paris, 1984.

[10] François Burgat,  L’Islamisme en face, La Découverte, 1995

[11] Laetitia Bianchi, Algérie, comprendre la guerre civile, texte mis en ligne sur http://rdereel.free.fr/volAQ1.html. L’auteure, bien que non spécialiste reconnue de ces questions, décrit bien à mon sens ce phénomène contradictoire. 

[13] C’est le cas d’une partie du mouvement communiste algérien, dont le dirigeant du MDS Hachemi Cherif, décédé début août.

[14] Sans qu’il soit possible ici de développer à fond cette question, on renverra pour illustration du débat à plusieurs articles de la revue Contretemps, n° 12, A quels saints se vouer ? : espaces publics et religions, Editions Textuel, février 2005, dont le texte de Chris Harman, Le prophète et le prolétariat, également en ligne sur http://www.socialismeparenbas.org/publications/islam_suite.htm ainsi qu’à un texte récent de Michel Collon, A Londres, la guerre contre l’Iran a commencé, disponible sur http://agircontrelaguerre.free.fr/article.php3 ?id_article=356

[15] Ce type de pratique sociale a d’ailleurs beaucoup plus à voir avec les structures familiales sur le pourtour de la Méditerranée qu’avec l’islam. Voir par exemple Pierre Bourdieu, Trois études d’ethnologie kabyle, Julian Pitt-Rivers, Anthropologie de l’honneur, Paris, Hachette, 1997, et Abderrahmane Moussaoui, De la violence au djihâd en Algérie, disponible sur http://www.globenet.org/horizon-local/delphes/delpmous.html

[16] Information parue dans Le Canard Enchainé, reprise par Liberté, 1er août 2005. Le pouvoir algérien et l’ambassade US démentent régulièrement ces informations.

[17] Voir Omar Benderra, François Gèze, Salima Mellah, L’« ennemi algérien » de la France : le GSPC ou les services secrets des généraux ? , Algéria-Watch, http://www.algeria-watch.de/fr/article/tribune/ennemi_algerien.htm

[18] Voir Le Quotidien d’Oran du 7 septembre 2005, Le 1er septembre n’a pas tenu ses promesses.

[19] "Aklagh d’izzawalyen g’thmurth l’khir", proverbe kabyle

[20] Eric Toussaint, Olivier Bonfond, Maroc, Algérie, Tunisie : Les transferts de richesses se poursuivent discrètement, 13 juin 2005, http://www.cadtm.org/article.php3 ?id_article=1457#nh1

[21] Voir Omar Benderra, Pétrole et Pouvoir en Algérie : les avatars de la gestion de la rente, Confluences Méditerranée n° 53, printemps 2005, en ligne sur http://www.algeria-watch.org/fr/article/analyse/benderra_petrole_pouvoir.htm

[22] Voir La crise de l’industrie publique, Le Quotidien d’Oran, 11/08/05

[23] L’expression  "benamisme", de bent ’amm, « fils du frère du père », désigne au Maghreb le favoritisme familial répandu dans les entreprises et administrations.

[24] Censuré en Algérie mais circulant de main en main.

[25] Algérie-Actualités du 27 décembre 1995, cité dans la revue Lutte de classe n° 32, janvier-février 1998, disponible sur http://www.union-communiste.org/ ?FR-archd-show-1998-1-80-597-x.html. Les informations sur les luttes de cette période sont pour l’essentiel tirées de cet article.

[26] Inprecor, revue de la Quatrième internationale, octobre 1997

[27] Le journal Alger Républicain tient chaque semaine un état des lieux des mobilisations sociales.

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