Algérie : du danger de se croire élu

On ne présente pas plus François Burgat, éminent spécialiste du monde arabo-musulman dont le dernier ouvra

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jeudi 8 avril 2004

Quelques repères sur le scrutin présidentiel du 9 avril 20041

 

On ne présente pas plus François Burgat, éminent spécialiste du monde arabo-musulman dont le dernier ouvrage l’islamisme en Face aux éditions la Découverte demeure une référence. Dans cet article, François Burgat nous éclaire sur les enjeux de l’élection présidentielle algérienne en démontant les rouages d’un système politique où les véritables décideurs sont les généraux dotés d’un incroyable sens de la manipulation mortifère.

Pour prendre la mesure exacte du scrutin présidentiel qui va se tenir les 9 et 16 avril prochain en Algérie, il faut rappeler pourquoi, depuis la victoire en décembre 1991 du Front Islamique de Salut aux élections législatives, l’opinion publique occidentale a tant de mal à maîtriser les tenants et aboutissants de la crise qui déchire le pays.

Il faut plus largement rappeler ensuite quelques unes des caractéristiques de l’institution présidentielle depuis qu’en 1978, à la mort de Houari Boumediene, les dirigeants militaires du pays, faute de lui trouver un successeur, ont cantonné le rôle du président élu à celui d’un mandataire sous tutelle qui protége les intérêts du système mais n’en maîtrise plus le fonctionnement.

Derrière la façade pluraliste

L’absence de transparence de la scène politique s’est aggravée considérablement depuis l’annulation en janvier 1992 du scrutin législatif remporté par le Front Islamique de Salut. Elle résulte du talent avec lequel la junte et ses officines de communication ont réussi à confisquer et à manœuvrer l’entière représentation politique de la société. Les militaires sont largement parvenus en effet à limiter la visibilité de toute dynamique politique réelle aux gesticulations de deux marionnettes dont ils étaient en réalité, à bien des égards, les véritables manipulateurs : les « intégristo-terroristes », d’une part, les « laïco-éradicateurs », d’autre part.

A destination de l’opinion publique occidentale, une poignée d’ « intellectuels laïques » intransigeants, (dont quelques « féministes d’État » bien loin de représenter le combat des femmes de leur société) fut « exportée », voire installée à demeure, dans les capitales européennes. À grands renforts de slogans exploitant les vieilles peurs occidentales de l’Islam, ceux-ci eurent pour mission d’accréditer l’idée fallacieuse que la guerre conduite par la junte était une lutte « pour les femmes » ou « pour la défense des valeurs » chères à l’Occident (laïcité, démocratie, modernité). Ils le firent avec d’autant plus d’efficacité que la symbiose entre les différentes familles politiques françaises et la petite partie de la société algérienne au pouvoir est jusqu’à ce jour particulièrement forte. Le régime et ses alliés « laïques » ont une connaissance intime des schémas de pensée des Français, de leurs peurs, de leurs sympathies et peut-être plus encore...de leurs ignorances. Devant la communauté juive, ils surent très à propos brandir le spectre du nazisme, devant les communistes ou les francs-maçons l’étendard de la laïcité, celui du féminisme devant les femmes, de la création devant les artistes, quand bien même leurs engagements passés et présents sur tous ces terrains étaient aux antipodes de leurs discours d’exportation. En face des acteurs de cette (brillante) supercherie médiatique, n’apparaîtront plus sur les écrans européens, de préférence en noir et blanc, que d’opaques groupes armés, aussi « archaïques » que « barbus » et aussi « arabophones » qu’« obscurantistes ».On sait maintenant que les plus barbares d’entre eux furent purement et simplement fabriqués sur mesure par les officines du régime. Antithèses absolues des modernes « féministes laïques » et autres « intellectuels exilés menacés par les intégristes » des soirées parisiennes, ils furent autorisés à manier dans une impunité quasi totale une violence sans limite2. Il ne restait plus au pouvoir, dont les clans s’étaient répartis, dès 1992, le contrôle absolu de la presse nationale, qu’à faire identifier la majorité de la population algérienne à ses séduisants émissaires « modernes » et toute son opposition islamiste aux horreurs des groupes extrémistes. Avec l’aide des plus médiatisés de nos « philosophes » et celle de nos plus brillants caricaturistes, le discours des communicateurs de la junte (« Il n’y a pas de différences entre les GIA et le FIS », « Il n’existe pas d’islamistes modérés », « Nous menons le même combat que vous dans vos banlieues », etc.) y est parvenu avec une inquiétante facilité. Comment l’environnement français en particulier, occidental en général, pouvait-il alors envisager une solution autre que purement répressive ? Ainsi le (sanglant) tour fut-il joué. Vue depuis la rive occidentale, la répression bestiale que menaient des militaires corrompus pour se maintenir au pouvoir disparut comme par enchantement derrière un clivage terriblement mensonger : la nouvelle guerre d’Algérie opposait une société laïque, francophone et assumant l’héritage occidental à un monstre islamique refusant de reconnaître toute personne qui n’aurait pas le même discours que lui. Chaque fois que de modestes progrès furent enregistrés vers un peu plus de clairvoyance, par exemple grâce aux efforts courageux de Pierre Bourdieu, ils furent impitoyablement réduits à néant par les irrésistibles contre-offensives de nos grands « philosophes »3.

De Boudiaf à Bouteflika : du danger de se croire élu

A l’intérieur, les mécanismes électoraux ont moins vocation à désigner les titulaires du pouvoir que l’identité et le nombre de ceux que ce pouvoir autorise à jouer avec lui, -devant les caméras ou les observateurs particulièrement complaisants du monde occidental-, la comédie d’un pluralisme et d’une « ouverture démocratique » parfaitement illusoire4. L’examen plus attentif des deux derniers scrutins permet de rappeler les limites de la fonction que jouent les élections présidentielles et leur bénéficiaire dans le système et sa reproduction.

Le 16 novembre 1995, les électeurs algériens furent réputés avoir donné au général Liamine Zéroual un score suffisamment élevé (61,34 %) pour lui épargner les affres d’un second tour, mais aussi suffisamment faible, à l’aune de celui de ses homologues arabes, pour pouvoir prétendre être crédible. Le vrai résultat, wishfull thinking aidant, fut bien sûr la légitimation triomphante de la junte aux yeux des Occidentaux. Cette caution des urnes fut d’autant plus bruyamment proclamée, à Paris ou ailleurs en Europe, qu’elle correspondait à l’ardent souhait des destinataires occidentaux de ce « message des urnes », qui se souciaient peu de savoir que le clan le plus visible n’était pas nécessairement celui qui gouvernait5.

Le débat sur les chiffres de cette élection présidentielle notoirement truquée perdit très vite en fait de son acuité. C’est en quelque sorte le « vainqueur des urnes » lui-même qui a révélé la portée réelle des pourcentages proclamés lors de son élection et confirmé la nature - plus policière que politique - de la victoire qu’il avait remportée. La timidité de ses premières déclarations, la pâleur du premier remaniement ministériel, la rapidité avec laquelle se creusa la distance entre ses promesses de réconciliation et l’immobilisme du système, confirmèrent très vite une réalité que les chantres de la « victoire de la démocratie » n’avaient pas voulu regarder en face : les dividendes électoraux du réputé vainqueur des urnes ne pesaient pas lourd face à la toute-puissance du système - formidablement étranger aux exigences du pluralisme - qui l’avait fait élire. La vox populi n’avait en aucune manière affecté le rapport de forces entre celui qui se disait - et était sans doute réellement - favorable au dépassement de la logique éradicatrice et les maîtres de cette vaste manipulation politique, médiatique et policière qui l’avait fait roi. Il ne fallut pas plus de six mois pour que la triple offensive médiatique, politique et militaire du régime montre ses limites. Au lendemain de la trêve signée avec l’Armée islamique du salut, les confessions télévisées des « repentis »6, supposés avoir par milliers vidé le camp armé de ses troupes, apparurent en revanche à ceux qui voulaient bien se souvenir que ces techniques avaient déjà été maintes fois utilisées, comme l’une des innombrables campagnes de désinformation des officines du général Mohammed « Tewfik » Médiène (patron du DRS). Le 27 novembre 1995, moins de quatre ans après l’assassinat de son prédécesseur Mohammed Boudiaf, qui avait lui aussi surestimé l’autonomie dont il disposait à l’égard de ses commanditaires, le meurtre de l’un des proches du président Zéroual7 servit de toute évidence à lui rappeler le sort qui, depuis 1978 et la mort de H. Boumediene, guette en Algérie les grands commis de l’armée tentés de prendre trop au sérieux leur rôle de président de la République.

Ce « message » allait être suivi de bien d’autres : pendant près de trois ans, les tensions entre les clans du pouvoir ont été accompagnées d’épisodes sanglants. Le sommet fut atteint lors des effroyables massacres de masse de l’automne 1997, dont il est hautement probable qu’ils ont relevé d’une « planification par tout ou partie du commandement militaire dans le cadre d’un conflit avec le clan présidentiel8  ». Zéroual finit par jeter l’éponge et, préférant ne pas conduire à terme son mandat, il s’éclipsa en septembre 1998.

L’élection d’Abdelaziz Bouteflika, le 15 avril 1999, n’a pas moindrement renouvelé les règles de ce système : Ses 60 % appartenaient bien en effet à la même catégorie que les 90 % de ses voisins tunisien, égyptien ou syrien. Le trompe l’œil de la rhétorique de l’amnistie - qui persistait à faire porter la responsabilité de la violence à un seul des camps en présence - ne fit jamais fait réellement illusion. Le refus par les détenteurs réels du pouvoir de laisser à la régulation électorale une chance de jouer de rôle autre que formel (élire le porte-parole qu’ils se sont choisis, laisser à quelques opposants soigneusement sélectionnés le soin de crédibiliser la façade démocratique) demeura le même et avec lui la crise qu’il entretient jusqu’à ce jour. La nouveauté relative vint de la seule personnalité et le style du nouveau mandataire choisi par la junte pour gérer ses intérêts. Les évolutions furent donc surtout d’ordre « cosmétique » : Bouteflika, avec une éloquence et un populisme qui le rendaient assurément plus crédible que son prédécesseur, avec la reconnaissance internationale que lui a valu son long leadership de la diplomatie algérienne, se permit de faire sauter un certain nombre de verrous symboliques. Il reconnut - ne fut-ce que fugitivement - une partie des responsabilités de l’autorité militaire dans la guerre civile, attestant notamment de la réalité du problème des disparus et reconnaissant ce que l’interruption du processus électoral avait pu avoir de traumatisant. Mais il se garda bien de porter atteinte aux règles du système qui l’avait fait élire.

Dans le nouveau scrutin, la principale marge de manœuvre du nouvel élu ne sera pas totalement inexistante. Elle tient au fait que si l’opinion publique internationale demeure encore bien loin de reconnaître à l’opposition islamiste une quelconque légitimité, les ressources autoritaires des militaires ne se sont pas moins usées. Les titulaires vieillissant du pouvoir militaire sont sans doute avertis du danger qu’il y aurait à recourir une fois encore aux solutions extrêmes de la déposition ou de l’assassinat de leur mandataire présidentiel, face à une opinion publique internationale un tout petit peu moins aveugle que par le passé.

Il est vrai également que les promoteurs américains et européens de la « war against terror » ont encore bien besoin, un peu partout dans le monde arabe, de pouvoirs dictatoriaux prêts à cautionner la « benladenisation » de toute forme de résistance à l’ordre très unilatéral qu’ils imposent depuis fort longtemps dans la région.

Notes :

1 Analyse adaptée et actualisée de L’islamisme en face, Paris, La Découverte, 2002, chapitre 13.
2 À la fin de l’année 1999, sur 104 cas d’assassinats d’étrangers et 70 de journalistes, le régime n’était pas parvenu une seule fois à faire reconnaître par l’appareil judiciaire de façon crédible un prévenu comme véritablement responsable du crime qu’on lui avait attribué.
3 Pierre Bourdieu dénonça avec vigueur, mais sans grand impact, ces « intellectuels négatifs » que symbolisèrent à ses yeux les « philosophes » Bernard Henri Lévy et André Gluksman lorsqu’ils se prêtèrent à une comédie d’enquête destinée à cautionner de façon particulièrement complaisante les méthodes et les thèses de la junte. « Tout le dévouement de ceux qui ont été là, jour après jour, pendant des années, pour [...] essayer de s’informer et d’informer, de comprendre, de faire comprendre une réalité complexe, et qui ont combattu inlassablement, par des interventions publiques, des conférences de presse, des articles dans les journaux, pour arracher la crise algérienne aux visions unilatérales, tous ces intellectuels de tous les pays qui se sont unis pour combattre l’indifférence ou la xénophobie, pour rappeler au respect de la complexité du monde en dénouant les confusions, délibérément entretenues par certains, ont vu que tous ces efforts, accomplis en commun, pouvaient être détruits, anéantis, en deux temps, trois mouvements. Deux articles écrits au terme d’un voyage sous escorte, programmé, balisé, surveillé par les autorités algériennes ou l’armée, qui seront publiés dans le plus grand quotidien français, quoique bourrés de platitudes et d’erreurs et tout entiers orientés vers une confusion simpliste, bien faite pour donner satisfaction aux meilleurs et aux pires des sentiments, à l’apitoiement superficiel et à la haine raciste, maquillée en indignation humaine ; un meeting unanimiste regroupant tout le gratin de l’intelligentsia médiatique et des hommes politiques allant du libéral intégriste à l’écologiste opportuniste en passant par quelque socialiste en mal de portefeuille et par la passionaria des éradicateurs. Une émission de télévision parfaitement unilatérale sous des apparences de neutralité et le tour est joué. Le compteur est remis à zéro. L’intellectuel négatif a rempli sa mission. (...) Qui voudra [dès lors] se dire solidaire des égorgeurs, des violeurs et des assassins - surtout quand il s’agit de gens que l’on désigne, sans autre attendu historique, comme des "fous de l’islam", enveloppés et masqués sous le nom honni d’islamisme, symbole atavique de tous les fanatismes orientaux, bien fait pour donner à la haine raciste l’alibi indiscutable de la légitimité éthique et laïque ? in « L’intellectuel négatif », Liber, Paris, janvier 1998.
4 De fait, dès 1995, ces élections préfabriquées furent reconnues par Paris, qui ne s’est jamais véritablement opposé à l’annulation des élections de 1991, comme « satisfaisantes d’un point de vue démocratique ».
5 Sous les yeux de Michèle Cotta et les caméras de la chaîne France 2, l’auteur de ces lignes garde en mémoire l’écho des sarcasmes triomphants du parlementaire Yves Bonnet, si sûr alors du « flagrant démenti » que les urnes algériennes venaient, selon lui, d’ « infliger » une nouvelle fois « aux islamistes ». On connaît maintenant, grâce à la lecture des mémoires de celui qui fut directeur de la DST, l’intime complicité personnelle qu’il entretenait depuis le milieu des années 1980 avec les détenteurs du pouvoir militaire dont il a jusqu’à ce jour fidèlement défendu la cause, non sans efficacité. « C’est dans la discrétion luxueuse du Crillon que je rencontre pour la première fois, à l’automne 1984, l’inséparable duo que forment le colonel Lakhal Ayat et le commandant Smaïn Lamari. Ce sont les premiers contacts entre services algériens et français depuis l’indépendance, et nous trouvons d’emblée les mots qui rapprochent, cette connivence qu’il ne faudra jamais oublier. [...] Nous scellons une alliance, [...] nous engageons une amitié [...]. Jamais une liaison n’aura été développée avec autant de célérité » Yves Bonnet,
Contre-espionnage. Mémoires d’un patron de la DST, Calmann-Lévy, Paris, 2000
6 On a de très sérieuses raisons de penser aujourd’hui que la plupart de ces « repentis » étaient en fait des éléments du DRS (l’ex-Sécurité militaire) infiltrés dans les maquis qu’ils étaient chargés de radicaliser (voir notamment Habib Souaïdia, La Sale Guerre, La Découverte, Paris, 2001).
7 Le général Boutighane, assassiné « par le GIA » comme l’« accréditera » l’inévitable communiqué publié par le bulletin Al-Ansar de Stockholm.
8 Mohamed SAMRAOUI, Chroniques des années de sang, Denoel, Paris, 2003. François Gèze et Salima Mellah, « Crimes contre l’humanité », postface à l’ouvrage de Nesroulah Yous, Qui a tué à Bentalha ? Algérie, chronique d’un massacre annoncé, La Découverte, Paris, 2000, p. 281. Cf également Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, Algérie. La machine de la mort, octobre 2003, 43 p. + annexes

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Auteur : François Burgat

Politologue.

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