Alger sous le déluge : l’Etat par qui le crime arrive !

Ni règles de l’urbanisme, ni respect du droit à la vie. A quoi sert un maire ? Aujourd’hui, il est plus

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dimanche 11 novembre 2001

Ni règles de l’urbanisme, ni respect du droit à la vie. A quoi sert un maire ? Aujourd’hui, il est plus juste de se demander à quoi sert un Etat ? Il a des morts sur la conscience. Si conscience il y a ! Parce qu’il a donné des permis de construire dans des régions qu’il a autorisé à déboiser, offert des passe-droits, distribué des négligences insultantes, rangé dans ses tiroirs des alertes dont il a fait fi volontairement, oublié des citoyens qu’il ignore chaque jour dans l’humiliation et l’indifférence. Une fois encore, ce sont des quartiers populaires qui ont payé le tribut d’une gestion infâme, inadmissible. Mais au lieu d’exploser au visage de ceux par qui la mort arrive, elle s’est retournée contre ceux qui n’ont cessé de ramasser les miettes pour tenter d’avoir une vie décente. C’est-à-dire, le droit d’être citoyen à part entière. Mieux, un être humain tout bonnement…

 

La honte ! Alger se noie pour avoir reçu 90 millimètres d’eau de pluie, pour avoir été soufflée par des rafales de vent intermittentes. Alger-centre, sa banlieue, ses quartiers, ses murs, ses chaussées, ses édifices, mais surtout ses hommes et ses femmes ont bu l’eau jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Un scandale sans précédent. Sur le littoral ouest, le cauchemar pour les riverains, les enfants et les automobilistes. Sous une pluie diluvienne, les citoyens ont pataugé dans l’eau, faute de transport, empêchés par les eaux stagnantes refoulées par des regards pleins à craquer de toutes sortes de détritus jamais enlevés depuis peut-être l’hiver dernier, sinon carrément depuis des années. Ni taxi, ni navette de transport privé. Tout est bloqué depuis 8 heures, horaire des rentrées des classes et de travail. Un scandale sans pareil ! Dans un pays qui a abandonné les siens depuis des lustres, pour ne pas prendre ses devants et prévoir la catastrophe quand cela est prévisible, d’autant que les services de la ville d’Alger n’ont pas bougé d’une once pour nettoyer et entretenir les regards qui, au lieu d’engloutir les eaux hier, les refoulaient. A quoi bon donner des prévisions météo si cela ne doit servir qu’à prendre son parapluie avant de sortir de la maison, alors que les institutions qui ont en charge de faire barrage aux inondations, de stopper le drame en évacuant les bâtisses qui menacent ruine et qui ont d’autant déjà fait des victimes et bien que l’alerte maximum a été donnée, quémandée, priée même, transformant ainsi un droit des plus élémentaires en une aumône ! Un scandale unique dans les annales.

Des heures bloqués sur la route

Hier, sur l’autoroute ouest, un spectacle des plus hallucinants et des plus écœurants aussi dans un pays qui fait tout pour régresser, parce qu’en fait, ce n’est pas la première fois que des pluies de cette envergure tombent et des vents de cette force soufflent !Pourtant, à voir tous les panneaux publicitaires à terre tout le long de l’autoroute, il est à se demander dans quelles conditions ils ont été implantés ; de voir des arbres barrer la route, de passer pieds nus faute d’autres solutions pour enjamber une autoroute gorgée d’eau à n’en plus voir la fin ; de rester coincés dans un véhicule qui menace à tout moment de couler son moteur, plus de 5 heures dans un bouchon de dizaines de kilomètres ; de chercher vainement une piste pour semer l’embouteillage…Alors, pas de chemin par une ville de Staouéli inondée dans tous ses contours : arbres déracinés, avalanches de boue et de terre ; écoles emportées par les eaux ; enfants renvoyés à leur maison avec tous les risques engendrés par les intempéries ; les cultures et les pépinières noyées dans les eaux et charriées sur la chaussée… Le désastre !Par Club des Pins, Bouchaoui, la route est coupée. Il faut emprunter le chemin qui y mène pour être renvoyé par le service d’ordre. Bien sûr, pas d’écriteau pour prévenir les riverains, entre automobilistes et piétons, encore moins un flash info télévisé et même radiophonique, ne serait-ce que pour prévenir le citoyen des coupures survenues entre-temps, afin d’éviter d’autres embouteillages et aider aussi les éléments de la Protection civile, surchargée hier par les interventions, à arriver à temps et au lieu concerné. A la caserne militaire du côté du Sahal, il n’y plus de clôture murale. Des éléments de l’ANP contemplent les dégâts provoqués durant la nuit. La caserne est presque à nu. Retour par la Bridja, pour voir des véhicules à l’arrêt, qui, suite à une panne, est en train d’être remorqué, qui, encore ayant échappé à un accident mortel, est en attente d’un secours non sans la frayeur de l’automobiliste… Le calvaire !

Ville et écoles fermées

Puis les kilomètres commencent enfin à défiler. Au compte-gouttes. Des heures à mettre et couper le contact. Des pannes sèches sont prévisibles pour ceux qui sont pris de court. Des automobilistes s’impatientent déjà au niveau de la déviation du pont de Staouéli en réfection depuis quelques semaines. On est encore loin du but. Impossible de rebrousser chemin et d’avancer. Pare-chocs contre pare-chocs, sur trois files, les véhicules se suivent à la queue leu leu et les conducteurs retiennent leur souffle en se risquant de temps en temps à l’extérieur, pour essayer de comprendre. Au niveau d’un autre pont, celui qui mène vers El Achour, ce sont de grosses rigoles d’eau qui en tombent sur les passants. Là, le temps est suspendu pendant des heures. En face, la cité Aïn Allah, et de l’autre côté de la route, aucune voiture ne passe. La circulation est arrêtée. Quelques véhicules contournent la bretelle qui mène vers Dely Brahim. Des navettes de transport déversent des marées humaines qui, sans prendre garde, se décident à user du « train 11 ». Des enfants surtout qui reviennent de l’école, il est 12 heures passées de quelques minutes. Ils traversent presque aveuglément au péril de leur vie des garde-fous qu’un automobiliste remet en cause, car, avec leur construction récente, il est impossible de faire demi-tour. Plus loin, vers le projet Sahraoui, vers la bretelle de Ben Aknoun, même topo affligeant et désastreux. Le chantier a tout simplement atterri sur la chaussée, coupant net la route aux automobilistes. A l’avant, la cause de cet arrêt est bientôt perceptible. Vers Chevalley, au-dessus de la bretelle qui y mène, les monticules de terre forment avec leur chute des coulées de boue qui ont « ensablé » un véhicule lourd et un autre léger. Là s’arrête la route. Ceux qui se sont aventurés à avancer ont de l’eau jusqu’au capot de leur voiture. D’autres trouvent une déviation vers le stade olympique pour contourner le monstrueux bouchon. La solution par Ben Aknoun est aussi hasardeuse. Le quartier est trempé dans sa cité universitaire de jeunes filles, son ministère de la Formation professionnelle, son CREPS… La route coule de partout. Les eaux, tel un fleuve, grondent en amorçant leur descente, même le mur d’enceinte du cours de tennis suinte d’eau, prêt à l’explosion.

Il ne reste de la capitale que le nom

Ce n’est que là que la circulation se fait plus fluide. A El Biar, c’est vide. On comprend que les automobilistes aient été retenus ailleurs, de l’autre côté de la ville. A Bougara, vers Addis-Abeba, il ne reste de boulevard que le nom. Des pierres et de la terre encombrent même la chaussée alors que du chemin des Glycines, c’est une rivière qui coule dans laquelle se risque, malgré l’importance du flux, une voiture.Cette tournée forcée à travers une partie de la capitale est un voyage au bout de l’enfer que ni la télé, ni aucune répercussion radiophonique ne sera capable de restituer. Même plus tard, avec des images qu’aurait pu prendre un hélicoptère qui, dans un pays qui se respecte, où les autorités auraient pu un tant soit peu se rattraper chez nous, aurait survolé sans arrêt les lieux du sinistre. Il sera visible à une prochaine manifestation puisque, apparemment, leur mission s’arrête là !A la télé, peut-être daignera-t-on transmettre les pleurs d’un reste de famille, la colère de locataires, la catastrophe dans des immeubles faits pour être démolis, auxquels le cynisme a poussé, malgré les rapports du Contrôle technique de construction (CTC) et de la Protection civile -lorsqu’elle est intervenue sur les lieux et pas une seule fois-, la mise en alerte de l’APC concernée, de la wilaya -et à maintes reprises-, à mettre dans la liste des façades du Grand Alger à ravaler.Ravalement et embellissement qui ont fait une trentaine de morts, les victimes étant ces jeunes peintres privés, sans expérience, sans moyens et sans contrat !Rien que pour la galerie. Mais maintenant qu’Alger qu’on a vainement tenté de masquer, porte enfin son véritable costume qui a coûté la vie à près de 200 personnes, mortes faute de ne pas avoir les épaules larges pour un lot de terrain solvable, réduites à habiter des ruines, à s’abriter sous un plastique, à ériger une baraque se passant des autorisations parce que leur droit à un toit dans leur commune leur a été ôté… Négligence ? Sûrement. Mais Criminelle assurément ! 

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Auteur : Saliha Aouès

S. A La Tribune (Algérie)

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