Alain Chouet : « La Qaïda est morte dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 »

Arabophone, en poste notamment à Beyrouth, à Damas, à Rabat, Alain Chouet a été chef du bureau de coordin

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lundi 15 mars 2010

Alain Chouet : « La Qaïda est morte dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 »

Ancien chef du service de renseignement de sécurité de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Alain Chouet a brisé un tabou lors d’un colloque organisé au Sénat fin janvier 2010 en déclarant que « la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 ». Il ne resterait qu’une cinquantaine de membres, essentiellement des seconds couteaux, incapables d’animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique (1).

Durant cette table ronde, à laquelle participaient Jean-Pierre Filiu et François Heisbourg, Alain Chouet constatait que « des médias réducteurs et quelques soi-disant experts » invoquaient à tout propos - et souvent hors de propos - Al-Qaida, « dès qu’un acte de violence est commis par un musulman, où quand un musulman se trouve au mauvais moment et au mauvais endroit, où même quand il n’y a pas de musulman du tout ». Or, aucun membre de cette organisation n’a agi dans les attentats de Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Sharm el-Sheikh, Bali, Bombay.

Toutefois, si Al-Qaida n’existe plus, la violence politique islamiste existe, elle, bel et bien. L’ancien responsable de la lutte anti-terroriste, terminait son exposé au Sénat en déclarant que si Al-Qaïda est morte « avant de mourir, elle a été engrossée par les erreurs stratégiques de l’Occident et les calculs peu avisés d’un certain nombre de régimes de pays musulmans ». Arabophone, en poste notamment à Beyrouth, à Damas, à Rabat, Alain Chouet a été chef du bureau de coordination des recherches et opérations anti-terroristes pendant cinq ans, et conseiller technique (islam, terrorisme) du directeur du renseignement de 1996 à 1999. En 2008, il a préfacé l’ouvrage de Ian Hamel « L’énigme Oussama Ben Laden » (2). L’ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE a accepté de répondre aux questions d’Oumma.com.

Vous avez déclaré au cours d’un récent colloque au Sénat qu’ « Al-Qaïda est mort sur le plan opérationnel depuis 2002 ! ». Or, le discours politique officiel et médiatique en Europe et aux Etats-Unis prend le contrepied de votre constat. Quel est le véritable intérêt à vouloir faire systématiquement d’« Al-Qaida » la principale menace terroriste, et à entretenir le mythe ?

Toute mon intervention au colloque du Sénat vise justement à répondre à cette question. Il faudrait donc l’écouter attentivement...... Cela dit, il n’y a pas véritablement de discours "officiel" sur ce sujet. D’une manière générale, les politiques et les médias se satisfont de l’appellation réductrice "Al-Qaïda" appliquée à toutes formes de violence politique dans le monde musulman ou émanant du monde musulman. C’est une démarche qui évite d’avoir à expliquer son action auprès des opinions publiques et qui évite surtout d’avoir à admettre le fait que cette violence n’est pas le fait d’une seule organisation mais de plusieurs mouvements qui répondent à de multiples situations politiques, économiques et sociales problématiques mais très hétéroclites dans lesquelles la responsabilité de nombreux pays occidentaux est souvent engagée.

L’Arabie Saoudite est selon vous l’épicentre de la violence islamiste qui n’est ni en Afghanistan ni en Irak ? Comment expliquez-vous que ce régime bénéficie de la plus grande bienveillance des Etats-Unis et de l’Europe ?

C’est aux dirigeants américains et à certains politiques européens qu’il faudrait poser la question. Cependant, il est clair que les Etats Unis sont liés à l’Arabie Séoudite par de multiples relations économiques consacrées par le pacte de protection conclu en 1945, à titre personnel, entre le Président Roosevelt et le roi Ibn Saoud. Et ce n’est un secret pour personne que l’administration Bush et ses sponsors pétroliers texans entretenaient des liens d’intérêt financier très étroits avec la famille royale séoudienne. Remettre ces liens en cause menacerait le monopole de fait dont les Etats Unis disposent dans la relation économique et financière avec l’Arabie. Quant aux Européens, ils craignent le désordre économique mondial qui pourrait résulter d’une déstabilisation du régime séoudien et des conséquences qui pourraient en résulter sur le prix des hydrocarbures.

 

La famille Saoud qui détient actuellement le pouvoir en Arabie Saoudite est-elle contestée au sein de ce pays ?

L’état du droit en Arabie Séoudite ne permet pas à la contestation de s’exprimer librement de façon publique par voie de presse ou par des processus électoraux. Cependant, au vu du nombre d’attentats et d’actes de violence qui ont frappé ce pays depuis une vingtaine d’années et qui ont toujours été commis par des ressortissants séoudiens, visant clairement la famille royale, il est clair que le régime ne bénéficie pas d’un consensus très solide. Le roi Abdallah a fait, au cours de ces dernières années, des efforts intenses qu’il faut saluer, et promu d’intéressantes réformes visant à faire évoluer le pays et tenter de le faire entrer dans la modernité. Il semble toutefois qu’une grande partie de la famille royale reste hostile à ses projets et à ses réformes, et tente par différents moyens d’en limiter les effets.

Qu’en est-il actuellement de l’organisation internationale des Frères musulmans. Cette organisation n’est-elle pas en déclin ? Est-ce qu’elle demeure toujours la seule alternative aux régimes arabes qui ont perdu toute légitimité auprès de leur population respective ?

Au gré de ses échecs et de ses scissions pendant les dix dernières années, l’organisation a certainement perdu une part de son influence. Les disputes entre, d’une part, les anciens qui sont fatigués d’attendre le pouvoir et seraient prêts à des formules de composition avec les régimes contestés, et d’autre part, les plus jeunes et plus radicaux prêts à l’aventure, ont nui à la lisibilité de la stratégie du mouvement parmi les masses, en particulier en Egypte, en Jordanie et en Syrie.

Toutefois, l’Association reste le seul mouvement panislamiste transnational suffisamment organisé et solidaire pour exploiter les opportunités politiques, sociales, économiques, financières nées du désordre mondial post 11/09. En contrepoint à son affaiblissement relatif dans certains pays arabes, elle a en revanche beaucoup gagné en influence au sein des communautés musulmanes émigrées, en particulier en Occident.

Quel regard portez-vous sur la politique actuelle d’Obama en Afghanistan et plus généralement avec le monde musulman ? Est-ce que son allocution du Caire n’était qu’une déclaration d’intention ?

Je crois que le Président Obama, utilement conseillé par d’excellents connaisseurs de la réalité arabe et musulmane, a bien perçu quels étaient les problèmes et bien identifié dans quelles impasses l’administration Bush avait engagé les Etats Unis. Mais les Etats Unis sont un énorme paquebot qui ne manœuvre pas comme un petit hors bord. La pression de différents lobbys, en tête desquels le complexe militaro-industriel, les pétroliers texans, les sociétés militaires privées et tous ceux qui trouvent un intérêt économique et financier aux aventures extérieures du pays, sont très fortes. Et il est très facile pour ces lobbys de jouer sur la sensibilité du citoyen moyen, ses ignorances et ses craintes, pour anéantir les efforts du Président, s’il se montre trop rapide ou trop brutal. Les Etats Unis ne sont pas une dictature. Le Président doit y négocier chaque jour ses décisions et son pouvoir en fonction d’intérêts multiples et antagonistes, où la raison et la sagesse ne pèsent pas lourd face à l’argent.

Comment lutter efficacement contre la violence islamiste, dont vous affirmez par ailleurs que les musulmans en sont les principales victimes ?

La lutte contre la violence islamiste passe par des mesures sécuritaires de défense à court terme, en liaison avec nos partenaires sécuritaires des pays musulmans et par des mesures politiques, sociales, économiques, culturelles à moyen et long terme. Il faut contribuer à désamorcer les contentieux locaux, cesser d’apporter un soutien inconditionnel aux régimes les plus dictatoriaux et les plus réactionnaires de la zone, organiser un « plan Marshall » susceptible d’apporter l’aide des pays musulmans les plus riches et de l’occident aux pays les plus pauvres, rassurer les pays musulmans les plus menacés par l’intégrisme salafiste en leur donnant des garanties de sécurité, organiser des partenariats régionaux (type Union pour la Méditerranée) entre les pays musulmans et les pays non musulmans de la même zone, arrêter de faire de l’Islam un enjeu de politique intérieure dans les pays non musulmans, donner la parole en occident aux musulmans tolérants plutôt qu’aux extrémistes de tous bords même s’ils sont évidemment plus médiatiques, etc. Dans ce domaine, la limite est celle de l’imagination. Il y a beaucoup à faire.

Outre la non-résolution de la question palestinienne, quels sont les autres facteurs de déstabilisation au Moyen-Orient ?

Ils sont malheureusement très nombreux et s’expriment sur toutes les limites du monde musulman. Les deux principaux sont pour l’instant le conflit indo-pakistanais et l’état de menace permanent pesant sur l’Iran, qui conduit ce dernier à des réponses provocatrices. Mais d’autres contentieux sont aussi lourds de conséquences potentielles. L’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan n’ont fait qu’aggraver les contentieux internes de ces pays qui ne manqueront pas de ressurgir violemment quand, pour une raison ou pour une autre, les armées étrangères devront partir.

La Somalie s’enfonce dans l’anarchie et la pauvreté, et devient une vraie nuisance régionale. Les contentieux inter-yéménites sont plus violents que jamais et les interventions extérieures ne font que les exacerber. Le régime alaouite syrien, même s’il a très intelligemment négocié son retour dans le concert des Nations, reste inquiet des menaces de son environnement sunnite et prêt à y faire face par la violence et la manœuvre s’il le faut. La situation économique et sociale de l’Egypte est très préoccupante et pourrait déboucher sur d’importants désordres internes faciles à exporter. « L’après Bouteflika » en Algérie s’annonce incertain et divers contentieux avec les pays voisins, en particulier avec le Maroc, restent irrésolus.Tout cela sans préjudice des problèmes du Sahel, du Nigéria, du Caucase, des Philippines

 

Comment expliquez-vous le retard (politique économique, culturel..) auquel est confronté le monde musulman dans son ensemble ?

Je vous laisse la responsabilité de cette appréciation concernant « l’ensemble du monde musulman ». La majorité des musulmans vit dans des pays qui sont à des stades de développement divers, mais plutôt encourageants : Indonésie, Malaisie, Singapour, Inde (où il y a quand même près de 200 millions de musulmans….), Iran, certains pays d’Asie Centrale, etc. Les problèmes politiques, sociaux et culturels qui existent ailleurs – et ils sont réels – me paraissent moins liés à l’Islam, qu’à l’opposition entre une culture de rente et une culture d’entreprise.

De ce point de vue, la rente hydrocarbure a été une catastrophe des temps modernes pour les pays musulmans, où sont concentrés les deux tiers des réserves d’énergie fossile de la planète. L’enrichissement facile d’un certain nombre de pays à peine sortis du moyen âge a conduit leurs dirigeants à abandonner tout esprit d’entreprise, à refuser tout effort collectif ou même individuel, à vouloir toujours plus aux dépens des plus pauvres, à se crisper sur leurs richesses en les déniant aux autres, à légitimer leurs privilèges par des idéologies les plus conservatrices et les plus fondamentalistes possibles (si c’est Dieu qui m’a donné la richesse, qui aurait le droit de me la retirer ?). Parallèlement, les voisins ou les « sujets » de ceux là - qui ne bénéficient pas de la rente - n’ont qu’une idée en tête, qui est de la voler à ses titulaires pour en profiter à leur tour sans effort…. Tout cela ne contribue pas à des solutions satisfaisantes mais n’a rien à voir avec la religion.

 

Quelle est votre position sur le fait musulman en Europe et plus particulièrement en France ? Partagez-vous certains discours alarmistes qui font de l’islam une religion exogène à la société française, posant sans cesse des problèmes d’intégration et de sécurité ? Peut-on aller jusqu’à évoquer une spécificité française en la matière ?

Il y a en France près de six millions de musulmans. Quelques dizaines sont passés à la violence terroriste, quelques centaines manifestent publiquement des comportements provocateurs intégristes et intolérants (dont il serait intéressant d’étudier les motivations…), quelques milliers sont tombés dans la violence sociale et la criminalité (proportionnellement pas plus d’ailleurs que les non musulmans de milieu social équivalent).

Que faut-il alors considérer ? Les quelques milliers qui sont dans la déviance, ou les quelques millions qui vivent paisiblement dans notre pays en respectant grosso modo ses lois ? Le problème me paraît plus culturel que religieux. Ce que certains reprochent aux « musulmans » aujourd’hui est ce que l’on reprochait aux Bretons, aux Auvergnats, aux « Romanichels » et aux Juifs au 19ème siècle, aux Italiens, aux Polonais, aux Espagnols et aux Portugais au milieu du 20ème.

Il n’y a pas de spécificité française en la matière. Il existe en Europe certaines confusions entre l’origine religieuse et l’origine géographique des migrants. Pour un Français, un musulman est d’abord un Maghrébin, pour un Anglais un Pakistanais, pour un Allemand un Turc. Or, les Maghrébins ne sont pas considérés comme posant des problème en Angleterre, les Pakistanais n’en posent ni en France ni en Allemagne, les Turcs n’en posent pas en Angleterre et très peu en France. Et personne ne parle nulle part de problèmes posés par des musulmans originaires d’autres régions, tels que les Libanais, les Syriens, les Egyptiens, les Iraniens, les Indonésiens, etc.

Si les difficultés étaient uniquement dues à la religion, le problème serait le même pour tous et partout. Ce n’est pas le cas. Les origines des incompréhensions, des rejets et des antagonismes sont donc sans doute à rechercher plutôt dans des contentieux historiques, politiques, culturels et sociaux mal digérés de part et d’autre que dans le thème facile d’une appartenance religieuse. Cela dit, il est clair qu’en stigmatisant collectivement l’appartenance religieuse ou ethnique, au lieu de mettre en cause des comportements individuels, les Européens vont à l’encontre de leur propres valeurs, dramatisent le problème et font de l’appartenance religieuse un point de ralliement et de revendication pour tous les contestataires de l’ordre établi, les rejetés du système social, les aigris de l’intégration.

Les services secrets français ont-il une perception différente du monde musulman que les services américains ? Serait-ce lié à une ancienne tradition politique bien distincte ?

Les services français restent les héritiers d’une longue tradition coloniale et « mondialisée » qui avait ses défauts mais aussi quelques qualités. Même si le paternalisme condescendant du colonialisme a fait les ravages que l’on sait, les cadres civils et militaires de la « plus grande France », les officiers des affaires militaires musulmanes, les officiers des affaires indigènes, les diplômés de l’Ecole de la France d’outre-mer, etc. faisaient l’effort d’essayer de comprendre et respecter les langues et les cultures des populations qu’ils avaient la charge d’administrer, de vivre parmi elles, de manger à leur table. Nombre d’entre eux s’y sont attachés au point d’en devenir parfois les plus ardents défenseurs.

Passé le temps de la décolonisation, cette forme d’esprit est tout de même restée et imprègne la mémoire collective, et les pratiques quotidiennes des services français. C’est loin d’être parfait, mais cela permet tout de même de mieux comprendre les choses qu’en faisant piloter un drone par un technicien du Middle West depuis une base de Virginie occidentale……

Vous étiez en poste dans les années 90 à Genève. Quels souvenirs conservez-vous du Centre islamique, et notamment de Tariq Ramadan. Son ascension vous étonne-t-elle ?

Dans les années 90, le Centre islamique des Eaux Vives à Genève, tenu par Hani Ramadan, le frère de Tariq, faisait partie de ces innombrables centre culturels, clubs, lieux de rencontre qui, dans toute l’Europe diffusent l’interprétation religieuse, politique et sociale de l’Association des Frères Musulmans. On y prônait en gros la nécessité de pratiquer une version fondamentaliste de l’Islam, de protéger cette pratique par l’isolement, par la résistance individuelle et collective à l’intégration dans la société d’accueil, par le rejet de ses valeurs, par le prosélytisme et la pression à l’égard des autres musulmans.

Tariq Ramadan, pour sa part, est vite sorti de ce « petit centre local » pour une vocation plus internationale. Intelligent, fin, séducteur et séduisant, il sait parler à la fois au petit peuple émigré des banlieues et aux bobos urbains des grandes capitales. Il a l’art de parler en termes mesurés de la nécessité pour chacun de « conserver son authenticité », de « défendre sa différence », de « rester fidèle à ses origines ». Autant de thèmes qui sont les mêmes que ceux de son frère mais qui, à la façon dont il les exprime, entrent en résonance aussi bien avec l’aigreur des exclus qu’avec le politiquement correct des « bobos » bien pensants. Ce sont d’ailleurs des militants du Parti socialiste et de différentes associations militantes laïques qui, en France et en Belgique et croyant bien faire, ont assuré sa promotion publique. Cette habileté lui a rapidement ouvert les portes des plateaux de télévision dans divers pays, indispensable tremplin médiatique de nos sociétés. Et il est devenu au fil des ans l’incontournable « musulman de service » de toute émission de radio ou de télévision consacré à l’Islam.

Je salue l’intelligence de l’homme. Je m’interroge sur le fond de son discours et sur ses motivations. En tout état de cause – et à titre personnel – j’apprécierais que d’autres musulmans qui ne partagent pas forcément ses idées soient conviés par nos journalistes à donner leur avis.

Notes :

(1) Alain Chouet écrit « la Qaïda », alors que dans la presse, on écrit habituellement « Al-Qaida », mais il s’agit de la même entité, créée par Oussama Ben Laden.

(2) Editions Payot, 318 pages.

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