Affaire du voile : Le Cheikh Tantaoui d’Al-Azhar désavoué par les autres savants de cette institution

Nourredine Aoussat a traduit l’intervention du Cheikh Sayeed Tantaoui d’Al-Azhar prononcée au cours de la

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jeudi 1 janvier 2004

Nourredine Aoussat a traduit l’intervention du Cheikh Sayeed Tantaoui d’Al-Azhar prononcée au cours de la visite du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, venu chercher le soutien d’une haute autorité religieuse de l’islam. Cependant le Cheikh Tantaoui qui n’est pas le « Pape » des musulmans a aussitôt été désavoué par les savants de l’Académie de recherches islamiques d’Al-Azhar, ainsi que par l’actuel et l’ancien Mufti d’Egypte, dont nous vous proposons de lire les réactions traduites également par notre collaborateur.

I. La traduction intégrale de l’intervention du Cheikh d’Al-Azhar

« La prestigieuse institution d’Al-Azhar souhaite la bienvenue à Monsieur le ministre de l’intérieur français. Elle souhaite aussi la bienvenue à la délégation qui vous accompagne. Je souhaiterais que vous transmettiez les salutations de cette prestigieuse institution d’Al-Azhar au Président Chirac ainsi qu’au peuple français.

J’ai l’honneur de porter à votre connaissance, Monsieur le ministre, quelques explications sur la chari’a :

La première explication est que la chari’a islamique est fondée sur le fait de donner à chaque ayant droit, son dû.

La deuxième explication, est que la question du voile, en ce qui concerne la femme musulmane, est une obligation divine. Si jamais elle fait preuve de négligence quant à l’observation de cette prescription. Allah la jugera en lui demandant de rendre des comptes à ce sujet. Aucun musulman qu’il soit gouverneur ou gouverné ne peut s’y opposer. Nous ne permettons pas aux autres (lighayrina litt : « autres que nous ») d’intervenir dans nos affaires en tant que pays musulman. Cependant, si la femme musulmane réside ailleurs que dans un pays musulman, (comme la France par exemple), et que les responsables de ce pays, décident d’adopter des lois opposées au port du voile , c’est leur droit le plus absolu.

Je répète, c’est leur droit, et je ne peux m’y opposer en tant que musulman. Car ce ne sont pas des musulmans. Dans ce contexte précis, lorsqu’une femme musulmane se conforme aux lois d’un pays non musulman, du point de vue de la chari’a islamique, elle se trouve dans le statut de personne contrainte. Et le Saint Coran, qui est la référence de la Oumma (nation musulmane) dit à ses adeptes : « Allah vous a seulement interdit la bête morte, le sang, la viande de porc et tout animal sur lequel on aura invoqué un autre nom que Allah ». Dieu affirme : « Quiconque en consomme toutefois par ce qu’il est contraint (par nécessité), non par insolence non plus par transgression, nul pêché ne lui sera imputé. Allah est celui qui pardonne, Il est Miséricordieux » (sourate 2, verset 173)

Tout comme je ne permets pas à un non musulman d’intervenir dans mes affaires de musulman, je ne me permets pas également en tant que musulman d’intervenir dans des affaires non musulmanes ». Fin de la déclaration du Cheikh d’Al Azhar.

II Réactions aux propos du Cheikh Tantaoui

Avant de se lancer dans une quelconque interprétation des propos du Cheikh Tantaoui, ou de se perdre en conjectures quant à leurs conséquences, il convient de prendre connaissance de l’avis des ulémas d’Al-Azhar qui étaient présents à cette rencontre.

Etaient donc présents à cette rencontre des savants de l’Académie de recherches islamiques - qui est une des institutions d’Al-Azhar - le Docteur Sofi Abu Taleb, le Dr Abd Assabour Marzouq, le Dr Taha Abu karicha, le Dr Nasr Farid Ouassil, le Dr Mohammed Ra’fat Othmane, le Cheikh Ibrahim Alfayoumi, le Dr Ahmed Attayeb, le Conseiller Djamal Eddine Mahmoud, le Dr Mohammed Ibrahim Alfayoumi, et le Cheikh Fawzi Azzafzaf , ainsi que le Dr Ali Jumâa, Mufti d’Egypte.

A travers des déclarations effectuées aux journalistes au terme de la rencontre, nombre des savants présents ont fait part de leur déception vis-à-vis de la position exprimée par le Cheikh d’Al-Azhar qui accorderait à la France « le droit » d’interdire le port du voile à l’école. Ainsi, le Dr Abd Assabour Marzouq a affirmé : « que les membres de l’académie ont été surpris par la déclaration de Cheikh Al-Azhar. Il n’y pas eu d’accord préalable (entre le Cheikh et les membres de l’académie). Par conséquent le Cheikh d’Al- Azhar ne représente que sa propre personne. Quand le Cheikh d’Al- Azhar prétend que la France a le droit d’adopter une loi qui interdirait le port du voile., ces propos n’engagent que lui, et en aucun cas Al-Azhar » Dr Abd Assabour Marzouq poursuit en soulignant que les membres de l’Académie n’ont pas souhaité exprimer leur réprobation des propos du Cheikh d’Al-Azhar au cours de la rencontre, uniquement « par respect de l’éthique du débat (adab al hiwâr). Il nous a été dit surtout qu’une rencontre était prévue entre nous et le ministre, mais qui n’a en fait jamais eu lieu. »

Quant au Dr Ali Jumâa, Mufti d’Egypte et membre de l’Académie de recherches islamiques, il a précisé de son côté : « Il n’y a aucun désaccord sur le fait que le voile est une obligation religieuse musulmane. Le voile qui n’est en aucun cas un signe, remplit une fonction bien stipulée dans le Coran et la Sunna. Le port du voile ne revêt pas de forme particulière. Il appartient donc à la femme de se voiler de la façon qui lui sied. ». Le Cheikh a également souligné que la plus grande preuve qui démontre que le voile n’est pas un signe religieux, est tout simplement le fait que la musulmane le porte même dans les pays musulmans.

Le Cheikh a insisté en précisant : Ce projet de loi est contraire à l’esprit de la laïcité française. La France ne devrait pas porter atteinte aux principes de liberté auxquels elle croie, par l’instauration de nouvelles lois ».

Toujours selon le Mufti d’Egypte : « Certes, nous sommes d’accord avec le Cheikh d’Al-Azhar quand il affirme que nous n’avons pas à intervenir dans les affaires intérieures de la France en tant que pays non musulman. Cependant, on se doit de donner à nos frères français, un conseil : Le voile est une prescription obligatoire de la religion musulmane, et il n’y a aucun différend entre Al-Azhar et l’Académie de recherches islamiques et Dar-Al-Ifta (le Conseil jurisconsulte) sur cette question. On se doit aussi de préciser que la décision de la France est interprétée comme un refus de l’autre. Nous appelons tous ceux qui sont attachés à la démocratie et aux principes de liberté prônés par la révolution française, de veiller à leur respect. Ces principes concernent tous les citoyens y compris les citoyens français de confession musulmane »

Le Mufti d’Egypte considère quant à lui que : « la France n’a pas réussi à arracher un accord officiel d’Al-Azhar, qui soutiendrait sa décision d’interdire le voile. ».

Enfin, le Dr Nasr Farid Ouassil, ancien Mufti d’Egypte, a déclaré que : « Nous ne pouvons accepter que l’on présente le voile comme un signe religieux. Le voile n’est ni plus ni moins qu’une obligation. » Commentant les propos du Cheikh d’Al-Azhar, le Dr Nasr Farid Ouassil a noté que : « Si la France était amenée à contraindre les musulmanes à enlever leurs voiles, dans ce cas précis, l’islam reconnaîtrait alors le caractère contraignant de la situation. Il conviendrait donc d’en tenir compte. Cependant, nous devons rappeler à la France qui est un pays laïc, que la laïcité ne saurait être « oppressive » à l’endroit des religions. Sa décision d’interdire le port du voile est par conséquent contraire aux principes mêmes de laïcité. ».

Il est donc indéniable que l’ensemble des savants, membres des différentes institutions d’Al-Azhar, soutiennent que le port du voile est une prescription musulmane obligatoire. Il n’est pas permis à la musulmane de négliger l’observation de cette prescription. Cependant, dans le cas précis où une loi en dépit de tout, la contraint à enlever le voile, il lui est conseillé de ne pas prendre ce risque périlleux, et ce malgré sa détermination à observer cette prescription divine.

L’Islam démontre ainsi sa faculté d’adaptation en fonction de la situation, afin d’épargner à ses fidèles des désagréments réels. Cela n’enlève rien toutefois au caractère « répressif » de cette future loi qui constitue une grave atteinte à la liberté religieuse. En contraignant une citoyenne à enlever son voile, le législateur ne manquera pas d’occasionner des souffrances jusque dans son for intérieur. Une loi qui provoque de telles souffrances, est-elle une loi juste ?

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Enseignant, auteur du livre "Le vrai visage du prophète Mohammed"

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