Abd el-Kader : l’harmonie des contraires

Être complexe que l’émir, par les multiples facettes de sa personnalité, figées par les uns, réifiées

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lundi 24 novembre 2008

Abd el-Kader : l’harmonie des contraires

Ahmed Bouyerdene, "Abd el-Kader : l’harmonie des contraires", Seuil, 2008.

PREFACE D’ERIC GEOFFROY 

« Tout être humain se voit facilité à réaliser ce pour quoi il a été créé ». L’émir Abd el-Kader a sans doute médité cette parole du Prophète à maintes reprises au cours de sa vie : en 1832, alors que, voué a priori à une vie d’étude et de contemplation, il est investi malgré lui du commandement de la résistance contre l’occupant français ; en 1847, lorsque, ayant déposé les armes, il espère troquer le harnais du cavalier contre la bure du soufi ; de 1847 à 1852, durant sa captivité en France, où il a d’évidence compris que si cette puissance avait colonisé matériellement sa terre, il allait, lui, ‘‘coloniser les cœurs’’ des Français et témoigner dans ce pays de l’islam et du soufisme ; en 1855, lorsque, après avoir fait serment aux Français qu’il ne reviendrait plus jamais en Algérie, il s’établit à Damas, suivant précisément les traces de son maître à travers les siècles, l’Andalou Ibn ‘Arabî ; en 1860, alors que, ayant sauvé des milliers de chrétiens damascènes du massacre, il est félicité de toutes parts pour avoir accompli ce qui lui apparaît être simplement son devoir de… musulman ; en 1863, lorsque, après s’être fait le disciple à La Mecque, et contre toute attente, d’un cheikh soufi inconnu, il s’entend dire : « Cela fait vingt ans que je t’attends » ; peu après, lorsque ce cheikh l’amène à la ‘‘mort initiatique’’ en le plaçant en retraite spirituelle dans la grotte Hirâ’, là même où Muhammad est devenu le prophète de l’islam ; en 1883 enfin, alors que sa mort physique a été à tort annoncée quelques années auparavant par la rumeur du monde, et qu’il quitte son enveloppe charnelle.

La mort d’un saint est toujours une apothéose, dit-on. Mais le saint a t-il conscience d’être un saint, c’est-à-dire un « proche de Dieu » (walî Allâh) ? La question a fait débat dans les milieux soufis depuis la plus haute époque. « Je n’ai point fait les événements, disait l’émir, ce sont eux qui m’ont fait ». Pour Ibn ‘Arabî comme pour lui, la vie du monde et des individus est une succession ininterrompue de théophanies, de manifestations divines qui ne se répètent jamais. Abd el-Kader a été révélé à lui-même par ces « causes secondes » que les gnostiques savent identifier.

Plus que d’autres, il a épousé les divers contours de la vie : l’étude et la contemplation, la chevalerie et la guerre, la politique et la conduite des hommes, l’exil et la captivité, l’engagement humaniste et l’implication dans la modernité et, puisque le temps est cyclique, un retour flamboyant à la vocation première : la spiritualité, c’est-à-dire la conviction intime que l’acceptation des paradoxes permet de se résorber dans l’Unicité. Son projet d’une vie pour l’Esprit était déjà à l’œuvre lorsque, dès 1848, il déclare à l’évêque Dupuch : « J’aurais dû être toute ma vie - je voudrais du moins redevenir avant de mourir - un homme d’études et de prière, il me semble, et je dis du fond de mon cœur que désormais je suis comme mort à tout le reste » [1].

Être complexe que l’émir, par les multiples facettes de sa personnalité, figées par les uns, réifiées par les autres, puisqu’on a rarement voulu l’envisager pour ce qu’il était : un « héritier muhammadien », ayant réalisé en lui l’Unicité, et oeuvrant, par voie de conséquence, à l’avènement de l’unité entre les humains, entre l’islam et l’Occident… « La création tout entière est la famille de Dieu », aimait-il à répéter à l’instar du Prophète.

 Ainsi, lui, le musulman, se plaît à noter que Jésus adressait le salut aux cochons : toute forme de vie est sacrée. Son éthique humanitaire (le règlement qu’il édicte, durant la guerre, pour le respect des prisonniers français ; le sauvetage des chrétiens de Damas...) s’inscrit dans le sillage du modèle prophétique, et l’on peut comprendre que son ennemi, le général Bugeaud, ait vu en lui « une espèce de prophète ».

Conformément à ce modèle et au principe d’intégralité (shumûliyya) qui régit l’islam, chaque niveau de réalité a chez lui un « droit » (haqq). « L’être universel » (al-insân al-kâmil) n’a plus d’attributs individuels, ainsi que l’exprimait Abû Yazîd Bistâmî : l’horizontalité est aussi spirituelle que la verticalité. Insân kâmil, l’émir le fut à sa mesure, en acceptant, comme le Prophète, d’être à la fois masculin (l’homme de guerre et d’action) et féminin (l’être ‘‘visité’’, fécondé par l’inspiration et l’extase mystique). Son amour même de la femme, et la considération dont il fait preuve à son égard, ressortent à la vision muhammadienne de la femme, support le plus accompli de la Manifestation et voie d’accès à l’union.

L’héritage muhammadien, encore, explique les aspects abrahamique, et surtout christique, de la personnalité de l’émir, qui s’imposaient à ceux qui l’ont côtoyé. Ce livre en donne maints témoignages. C’est par la fonction globalisante et synthétisante du prophète Muhammad, en effet, que les saints musulmans héritent des prophètes antérieurs à l’islam historique. L’hérédité est aussi spirituelle, s’en étonnerait-on ?

Restons dans la génétique : pour certains Européens, Abd el-Kader était trop beau, trop bon, trop charismatique, pour être un musulman, un Arabe, un indigène enfin. Il fallait qu’il ait des origines exogènes (italiennes, espagnoles, maltaises, a t-on avancé). De la même façon, des générations d’orientalistes se sont ingéniés à trouver de – vaines – sources étrangères au soufisme : comment l’islam, religion de l’ennemi héréditaire puis du colonisé, pouvait-il détenir une telle richesse intérieure ? Louis Massignon, en particulier, ruina cette idéologie. 

Un modèle n’est d’aucune utilité s’il n’est pas actualisé. Telle fut bien la fonction de l’émir Abd el-Kader : introduire la doctrine d’Ibn ‘Arabî dans la modernité, préparer le soufisme à son rôle providentiel pour l’Occident et, au-delà, vivifier l’enseignement du Prophète en son universalisme le plus large. L’émir était conscient des contrefaçons que les musulmans faisaient déjà subir à leur religion, mais il voyait loin. Il n’a certes pas versé dans la pseudo-religion du « Progrès », mais a accompagné la techno-science européenne en prévenant ses promoteurs de la fermeture prochaine du « Ciel » sur eux.

 Il considérait le rapprochement géographique entre les peuples (ce que symbolise le percement du canal de Suez) et la mondialisation économique qui devait suivre comme un passage obligé vers la mondialisation de l’Esprit, et ce dans une perspective proprement eschatologique. Il me faut ici le citer : « La Religion est une, comme en ont convenu les prophètes, écrit-il en 1855. Ils n’ont divergé, en effet, que sur des détails […]. Si les musulmans et les chrétiens voulaient bien m’écouter, je ferais cesser leurs querelles et ils deviendraient frères extérieurement et intérieurement.

Mais ils ne m’écoutent pas : la sagesse divine a décidé qu’ils ne seraient pas réunis en une même foi. Ne fera cesser leurs divergences que le Messie [Jésus] lorsqu’il reviendra [2] ». Dès cette époque, l’émir invalide la théorie du « choc des civilisations », tout en pressentant son avènement. L’héritier abrahamique nous avertit que l’humanité ne peut être unie, et donc sauvée, que par la spiritualité, et une fraternité supra-confessionnelle.

En tant que « fils de l’Instant », un soufi comme Abd el-Kader ne pouvait qu’être réceptif à la fluctuation des théophanies qui, selon lui, étaient en train de changer la configuration du monde ; il ne pouvait qu’accueillir la modernité à visage occidental, car il y voyait l’expression de la volonté divine. Quelle actualité porte son message ? Je retiens notamment que, pour les jeunes musulmans contemporains, en particulier ceux qui sont issus de l’immigration et qui se sentent souvent enfermés dans un étau social, culturel et même religieux, l’émir Abd el-Kader incarne la liberté souveraine de l’Esprit, qui éveille et émancipe de la culture du ressentiment.

Plus largement, il annonce que la spiritualité ne peut être réhabilitée qu’en la vivant dans l’action même, et qu’elle ne saurait être dissociée des différentes modalités de la vie humaine. S’il vivait à notre époque, il oeuvrerait à relever les grands défis contemporains, liés à l’écologie, aux droits de l’homme, à la bioéthique, aux rapports Nord-Sud...

Par les informations totalement inédites qu’il apporte, par la connaissance intime qu’il a acquise de l’émir Abd el-Kader et la sensibilité particulière qu’il a développée à son sujet, Ahmed Bouyerdene était à même de dépasser les imageries forgées ici ou là. A chacun son émir : lui tente, dans un souci d’équilibre et de tempérance qui n’estompe jamais l’enthousiasme, d’ouvrir le lecteur à la complexité du personnage. Mais comment renier l’évidence ? Il serait vain d’occulter que pour l’auteur, c’est la dimension spirituelle, en l’occurrence muhammadienne, qui permet d’appréhender celui qui fut « un prince parmi les saints et un saint parmi les princes ».

Eric Geoffroy

« Abd el-Kader. L’Harmonie des contraires » éditions Seuil.
Préface d’Eric Geoffroy



[1]  Mgr. Dupuch, Abd El-Kader au château d’Amboise, Paris, 2002, p. 21-22.

[2]  Lettre aux Français, Alger, 2005, p. 46 du texte arabe.

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Auteur : Ahmed Bouyerdene

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