A propos d’Edward Saïd, des tiers-mondismes et du discours sur l’Islam en France (partie 1/2)

Dans un précédent article consacré, à l’intellectuel musulman, j’évoquais le rôle de l’ouvrage d

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mercredi 29 juillet 2009

Dans un précédent article consacré, à l’intellectuel musulman1, j’évoquais le rôle de l’ouvrage d’Edward Saïd dans le discours des intellectuels en France, je soumettais l’idée que le livre du professeur américain d’origine palestinienne avait sans doute créé une rupture idéologique entre l’Orient et l’Occident, particulièrement nette dans le discours des intellectuels français. Je me doutais que cette affirmation allait sans doute créer des réactions affectives, et particulièrement vives dans le monde arabe.

Cependant, le travail de l‘historien est surtout de raisonner à partir des faits et non pas seulement à partir des objectifs et des intentions des auteurs, afin de faire abstraction des réactions trop émotionnelles. Aussi, est-il bon de revenir sur la chronologie du discours des intellectuels français sur l’Islam et de l’influence du livre d’Edward Saïd sur les réactions d’une partie de l’intelligentsia française, ce qui nous permettra sans doute de clarifier certains aspects que nous n’avons pas pu développer auparavant. La problématique de l’Islam, qui se développe au début des années 1980, a amené à une double rupture marquée par la fin du discours tiers mondiste et la remise en cause de l’orientalisme traditionnel.

les tiers-mondismes contestés

A la fin des années 1970, le discours sur l’Islam et les musulmans connaît de profondes mutations. La visibilité de l‘Islam dans notre société, l’accélération de l’histoire pour les problèmes du Proche et Moyen Orient allait lancer les bases d’une nouvelle représentation de l’Orient en France. De nombreux intellectuels français éprouvent de plus en plus de difficultés à comprendre et à expliquer cette résurgence de l’Islam, la perception de sa supposée volonté hégémonique, sa prétendue résistance à tout processus de laïcisation, son désir de confrontation avec l’Occident, amenaient l’intelligentsia française à rechercher des analyses autres que ceux de l’analyse politique.

La revue Esprit, fortement influencée par Louis Massignon sur la question de l’Islam, dans un numéro spécial, pose les bases de cette nouvelle réflexion, résultante d’une incompréhension réciproque : le Proche Orient est devenu pour l’Occidental médusé une terre lézardée, un monde brisé.

C’est à cela que tient cette incompréhension réciproque entre les deux rives de la Méditerranée...On finit par ne plus voir qu’une violence dont on ne saisit pas les raisons2. La question palestinienne dans les cœurs de l’intelligentsia prend également une nouvelle dimension, l’échec de voir, un jour naître une Palestine laïque et démocratique, marque aussi la fin du soutien au nationalisme arabe et par conséquent le retour des oppositions religieuses. On assiste, dés lors, à la faiblesse des mouvements unitaires, de projets de rassemblements3.

En réalité, ces réflexions sont à situer dans la fin de l’idéologie tiers mondiste qui, au cours des années 1970 et 1980, a submergé tant de penseurs, dont certains, amèrement, rendaient compte de cette désillusion.

Déjà en 1975, Claude Liauzu, dans une histoire du soutien français à la résistance du tiers monde, avançait que le bloc anti-impérialiste n’existait plus4. Des intellectuels comme Gérard Chaliand qui avait, avec Maxime Rodinson, dénoncé lors du conflit 1967, les visées annexionnistes de l’Etat d’Israël, remettait en cause les mythes révolutionnaires du Tiers Monde. Cependant, la dénonciation de l’idéologie tiers mondiste battait son plein avec trois ouvrages publiés au début des années 1980 : le sanglot de l’homme blanc dans lequel Pascal Bruckner se proposait de dépister les vertus affichées des tiers mondistes, les machinations d’une mauvaise foi, les sophismes de l’amour propre, les alibis de l’égoïsme, les ruses de la tartufferie, le livre de Yves Montenay, Le socialisme contre le tiers monde, se proposait, quant à lui, de démasquer le socialisme français qui se veut héraut du tiers mondisme, mais qui a été souvent responsable du sous développement et garant de sa perpétuation, enfin l’ouvrage du journaliste vénézuélien, Carlos Rangel, l’Occident et le tiers monde, s’interrogeait sur les surenchères politiques et idéologiques que provoque tout débat sur le tiers monde.

Une désillusion qui encourageait des revues françaises comme Commentaire, fondée sous l’égide de Raymond Aaron ou la revue jésuite Etudes, à rendre compte de la fin de l’idéologie communiste. Le discours tiers mondiste a fait la part belle aux faux émancipateurs dans les pays arabes, tous les laïcismes de la région, comme le fait remarquer, le rédacteur en chef d’Esprit, Olivier Mongin, la Turquie kémaliste tout comme les deux Baas (Syrie, Irak), se sont transformés en dictatures. Après des années de soutien aux luttes anti-colonialistes en Algérie, d’abord, en Palestine ensuite, qui ont représenté pour beaucoup d’intellectuels français leur engagement le plus profond dans la politique et la philosophie de la décolonisation anti-impérialiste, un moment d’épuisement et de désillusion était atteint5. On commençait à entendre et à lire combien il avait été futile de soutenir les révolutions, à quel point les nouveaux régimes parvenus au pouvoir étaient barbares6.

La pression tiers mondiste a entraîné un durcissement de la réponse révolutionnaire, la construction de l’Etat et la libération économique, ainsi que celle des mœurs, se sont trouvés retardés par les préalables de la lutte anti-impérialiste.

Quoiqu’il en soit des intellectuels se désolidarisaient de cette idéologie dont la crise économique qui touchait, alors, les pays riches, développait un repli sur soi et le divorce avec le troisième monde. Olivier Mongin dénonçait, d’ailleurs, le silence des intellectuels français face aux problèmes du Proche Orient, et leur désolidarisation face à la régionalisation du conflit : un silence de plomb, dont on ne sait s’il traduit la dernière forme de la conscience malheureuse de l’Occident ou le cynisme le plus intransigeant, a succédé à une volonté tiers mondiste qui n’était pas toujours synonyme de logomachie révolutionnaire.

Certes quelques revues comme "Croissance des jeunes nations", des intellectuels comme François Perroux ou René Dumont, des associations comme frères des hommes, continuent à manifester leur intérêt pour un " troisième monde" que l’Occident tend d’autant plus à oublier que sa propre crise se solde par un repli sur soi plutôt inquiétant. A croire que la critique des "mythes révolutionnaires du tiers monde" et des théories du développement n’aurait d’autre issue qu’une "désolidarisation" du monde, ou du moins que la "mondialisation" ne concernerait que l’économique7.

Le droit à la différence que développait l’idéologie tiers mondiste, dont le principal leitmotiv opposait la tradition, l’authenticité, la particularité d’une part, à l’occidentalisation, l’universalité abstraite, la modernité d’autre part, amenait à voir dans les manifestations de l’Islam contemporain, par l’analyse de la particularité religieuse ou des résurgences traditionalistes, l’émergence d’une pureté originelle qui agissait en contrepoids à la modernisation outrancière ou des méfaits du capitalisme.

De plus, les évènements du Liban, la révolution iranienne en 1979, arrivaient au moment où des intellectuels dénonçaient l’imposture totalitaire, la résurgence de l’Islam, ne pouvait qu’être perçue, à leurs yeux, que comme un nouveau totalitarisme.

Olivier Mongin, remettait en question cette généralisation de l’anti-totalitarisme au tiers monde : Au moment où l’Europe orientale, soumise au joug totalitaire, nous conduit à soupçonner les philosophies de l’histoire, nous faisons toujours un usage ravageur de ces dernières du côté d’un tiers monde qui apparaît loin derrière nous dans l’histoire...Si le totalitarisme est un souci primordial, pourquoi le dissocier d’une réflexion sur le tiers monde où perdurent de vieux schémas, au point que l’accusation de totalitarisme tend à se généraliser à tout propos ? Dans le cas de l’Iran, et plus bizarrement du Liban et d’Israël, l’accusation de totalitarisme a remplacé le mythe de l’authenticité ...à défaut de laisser voir autre chose8. Il est évident qu’Edward Saïd, lui-même, a su percevoir cette remise en cause du discours tiers mondiste, mais c’est sa perception de l’intellectuel qui semble faire défaut dans ce contexte, notamment par la remise en cause du discours orientaliste.

Houari Bouissa

Historien

Notes :

1 Pour une définition de l’intellectuel musulman Houari Bouissa Oumma.com 2 février 05

2 Esprit numéro spécial mai juin 1983

3 Olivier Mongin Ibidem

4 Aux origines des tiers mondismes : colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939) Claude Liauzu ed. L’Harmattan Paris 1982 p.7

5 Voir Mythes révolutionnaires du Tiers Monde Gérard Chaliand Paris Le Seuil 1976

6 Voir Culture et impérialisme Edward W Saïd Fayard 2000

7 La double illusion Olivier Mongin Esprit mai juin 1983

8 Le Proche Orient dans la guerre n° spécial Esprit mai juin 1983

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Auteur : Houari Bouissa

Professeur d’histoire, chercheur à l’IRHIS Université de Lille III

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