A la rencontre des manifestants

Ce samedi 14 février, à Paris et dans de nombreuses villes de province, des manifestations se sont déroulé

par

lundi 16 février 2004

Ce samedi 14 février, à Paris et dans de nombreuses villes de province, des manifestations se sont déroulées pour protester contre la nouvelle loi antivoile, votée par les députés le 10 février. Une trentaine d’associations, laïques et musulmanes, s’étaient réunies au sein du Collectif Unitaire « Une école pour tous-tes - Contre les lois d’exclusion » pour dénoncer une « loi qui porte atteinte aux principes de la laïcité, à l’égalité entre hommes et femmes et aux droits humains ».

Les organisateurs ont annoncé plus de 10 000 personnes à Paris, plus de 50.000 à l’échelle de la France.

Présents à la manifestation parisienne, nous nous sommes déplacés à l’intérieur du cortège pour aller à la rencontre des manifestants et comprendre leurs motivations.

LES MANIFESTANTS : QUI ET POURQUOI ?

Paris, 14h25, place de la République : le cortège s’élance. En première ligne se trouvent quelques hommes et beaucoup de femmes, non musulmanes, musulmanes, voilées, non voilées. On reconnaît entre autres une responsable du SNES-FSU, syndicat d’enseignants et Hamida Bensadia, membre fondateur du Collectif des féministes pour l’égalité. Différents slogans se succèdent : « dans tous les quartiers, dans toutes les régions, un même droit à l’éducation », « femmes voilées, non voilées, solidarité ».

Une manifestation républicaine et citoyenne. Dix mètres derrière, un deuxième groupe de manifestants avec des revendications aux accents de citoyenneté : « Liberté, égalité, fraternité, ça vaut aussi pour les femmes voilées » et « Marianne, n’aies pas peur ». Les médias français sont accusés : « TF1, France2, France3 : stop à la désinformation ». En contrebas, de jeunes filles entourent un immense drapeau tricolore au cri de « voilées, non voilées, c’est mon choix, ma liberté ».

Grèves de la faim. En fauteuil roulant, Sofia Rahem et Hager Ajimi, 2 étudiantes voilées le la région parisienne qui ont entamé une grève de la faim le 4 février 2004, surgissent en tête d’une délégation de l’Association socio-culturelle des Femmes de France du Val-de-Marne. Ces deux oubliées des médias français tiennent chacune une pancarte expliquant : « 11ème jour de grève de la faim pour que la France reste le pays des droits de l’Homme ». Derrière les grévistes, une banderole questionne : « France bien aimée, où est ma liberté ? ». Une autre précise : « ni frères, ni maris, le foulard on l’a choisi ».

Malgré tout, d’un ton décidé mais dans la joie et la bonne humeur, des jeunes filles, bras dessus bras dessous, chantent : « Chirac, Chirac, Chirac, Qu’est ce que tu nous as fait, Au nom de la liberté, tu nous as dévoilées ». Je tends mon micro ; une jeune femme spontanément explique : « Il nous a pas donné la parole, il nous a pas donné la voix, alors on est en train de l’exprimer ! ». Rappelons qu’un membre de la Commission Stasi avait déclaré : « nous n’avons pas auditionné de jeunes filles voilées car nous ne somme pas sensibles à leurs arguments ».

L’ambiance monte, l’humour apparaît sur un air de « Si tu veux porter ton voile, tape des mains »  ; des youyous retentissent. Vous avez dit soumises ?!!

Tout aussi dynamiques et joviales étaient ces jeunes filles et femmes du Collectif des Citoyennes Musulmanes de Strasbourg qui scandaient « non aux lois d’exclusion ».

Des PSM enthousiastes ! Derrière les Alsaciennes, nous retrouvons une délégation assez importante de musulmans, hommes et femmes, de l’Association PSM (Pratique et Spiritualité Musulmane). Quatre grandes pancartes affirment leur attachement aux valeurs républicaines : « voilées ou pas, l’important, c’est de s’émanciper », « oui à la liberté, oui à l’égalité, oui à la fraternité » mais « non à l’intolérance ». Accompagnés de deux porte-voix, tous entonnent leur nouveau single, parodie de « J’ai du bon tabac dans ma tabatière ». Ecoutons en les paroles, où l’air guilleret se mêle à la gravité des propos :

« J’ai une bonne blague à vous rapporter

Un, deux, trois, ministres, se sont rencontrés,

Ca c’est notre école et t’entreras pas,

L’émancipation, ce n’est pas pour toi,

T’es différent et ça nous plaît pas,

L’égalité se fera sans toi,

N’est-ce pas le droit à l’éducation

Que cette loi remet en question ? »

Nous laissons à chacun le soin de méditer ces propos. Quoi qu’il en soit, soyons francs : ces jeunes filles avaient une belle voix et le sens du rythme ! Alors, bientôt une fille voilée à la Star Académie ?!!

Saluons aussi, en fin de défilé, la présence d’un groupe assez nombreux, venu de Dijon, ainsi que d’une petite délégation des Jeunesses Communistes Révolutionnaires, membre de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) défilant sous une banderole rouge aux accents politiques : « C’est pas les immigrés, c’est pas les filles voilées, c’est le gouvernement qu’il faut virer ».

BILAN DE LA JOURNEE

17H00. Place de la Nation. Une tribune s’ouvre, où tour à tour s’expriment différentes intervenants, à titre individuel ou au nom de différentes associations signataires du Collectif « Une école pour tous-tes - Contre les lois d’exclusion ». Plusieurs expliquent que la jeune musulmane voilée sert en France de bouc émissaire pour masquer toutes les logiques d’exclusion : exclusions géographiques, raciales, sociales, à l’éducation, à l’emploi, au travail, à la santé, chômage, recul des acquis sociaux, dérives sécuritaires. Le Collectif conclut : le combat contre les discriminations doit continuer ! Une réunion de coordination nationale du Collectif se tiendra le 13 mars à Paris.

Sofia, gréviste de la faim, prend publiquement la parole. « Nous avons décidé d’entamer une grève de la faim, parce que face à tous les moyens d’expression, nous n’avons pas été écoutées… Aujourd’hui, il est temps que le gouvernement nous écoute. Nous sommes des citoyennes à part entières et non pas entièrement à part. Le gouvernement crie halte aux communautarisme, mais il le fabrique de toutes pièces…Notre grève de la faim a été boycottée sévèrement par les médias français, ignorée par le gouvernement … Aujourd’hui, moi et mon ami Hager, nous avons décidé de cesser la grève de la faim pour nous inscrire dans un autre combat, qui sera sous une autre forme et qui s’inscrira dans un autre registre à long terme ». Sous les applaudissements de la foule, Hager et Sofia, affaiblies et les larmes aux yeux quittent le cortège.

Dimanche 15 février, 13H00, journaux télévisés. Sur France2, on annonce l’information du jour : décès du cycliste Marco Pantani. Mort seul, dans la détresse. 13H17 : fin du journal. Pas un mot sur les manifestations nationales de la veille.

13H18, zappage sur TF1 : Tunisie-Maroc, 2-1, scènes de liesses à Tunis. Le journal s’achève sur cette annonce : « ce soir, l’émission " Sept à huit " consacre un reportage spécial sur l’Iran, ce pays où tout est interdit ». Pas un mot sur les manifestations nationales de la veille. Info sélective ?!!

DONNONS LEUR LA PAROLE : Interview d’une manifestante voilée

La Commission Stasi n’ayant pas souhaité les recevoir, des musulmanes voilées ont donc décidé de descendre dans la rue. Nous avons souhaité donner la parole à l’une d’entre elles - que nous nommerons Hassiba - une étudiante en congé maternité rencontrée par hasard et qui a bien voulu répondre à nos questions.

Pourquoi êtes vous descendue dans la rue aujourd’hui ? Je crois que vous êtes là au nom de PSM ? 

Hassiba : Oui on est là au nom de PSM, mais surtout au nom du Collectif « Une école pour tous-tes », donc avec toutes les autres associations présentes, CMF, EMF et toutes les autres associations. Et on est là pour dire non à la loi bien sûr, mais aussi pour dire qu’on est là, qu’on existe, qu’on est concerné par cette loi ! Leurs motivations, je veux bien les comprendre : c’est pour certaines filles qui ont été lésées. Mais c’est pas une généralité, et nous on existe, et on ne veut pas être lésées non plus par cette loi.

Pourquoi tenez-vous absolument à garder le voile ?

Hassiba : Parce qu’on l’a choisi, comme l’indique le slogan derrière. Personnellement, je l’ai choisi, ça fait partie de ma religion. C’est un choix que j’ai fait.

Que représente le voile pour vous ?

Hassiba : Le voile, c’est … je dirai que c’est un peu comme tous les actes de la religion musulmane. C’est des actes qui ont été prescrits par le Coran ; à chacun de les faire quand il se sent prêt à les faire, tout comme la prière. Demain, on me demanderait d’abandonner la prière, je ne l’abandonnerais pas non plus, donc pour moi le voile, c’est la même chose.

Est-ce un symbole d’affirmation religieuse ?

Hassiba : Non, c’est pas un symbole d’affirmation religieuse ; j’ai entendu ça aussi tout à l’heure chez un autre journaliste. Comme je lui disais, vous pouvez vous déplacer tout le long de la manifestation : vous trouverez différents foulards, différentes façons de le mettre, des bonnets, des foulards en arrière, vous avez vraiment toutes les modes, donc pour moi c’est vraiment un habit. Parce que si c’était un symbole ou un signe, on aurait le même type de foulard, tous taillés de la même façon.

 

Propos recueillis par Abdelhalim Vandorpe

Publicité

Auteur : Eric Vandorpe

Psychologue clinicien – psychothérapeute, membre fondateur de la « Muslim Pride ». Ce mouvement social, constitué de musulmans et de non musulmans, est destiné à lutter contre le nouveau racisme antimusulman qui se développe en Europe depuis le début des années 2000.

commentaires