L’observation astronomique, la Lune et la détermination des dates de Ramadan

La récurrente question de la détermination du début et de la fin de Ramadan par la visibilité du croissant

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jeudi 16 novembre 2000

La récurrente question de la détermination du début et de la fin de Ramadan par la visibilité du croissant lunaire occasionne chaque années des polémiques dans la communauté musulmane. Les règles religieuses et scientifiques cèdent devant les manœuvres pour le leadership de certains pays musulmans... ou devant l’ignorance !

Par bonheur, le magazine scientifique la Recherche (janvier 1999, p. 66-71) donne la parole à deux experts : Karim Meziane, docteur en astrophysique, chercheur au Space Sciences Laboratory à Berkeley, a travaillé à l’Observatoire d’Alger (1991-95) ; Nidhal Guessoum astrophysicien, a passé deux ans au Goddard Space Flight Center de la Nasa, dirigé l’Institut de physique à l’université de Blida et depuis 1994, est professeur au College of technological studies du Koweït.

Ces deux auteurs expliquent que les ’tensions entre jurisconsultes proviennent de ce que l’observation du croissant, insérée dans une démarche religieuse, n’est assimilée que secondairement à une observation astronomique’ mais ’d’abord comme un ’témoignage’ dont la véracité ne dépendrait que de la piété’. Pourtant, le rejet de l’astronomie n’a jamais été unanime. Plusieurs savants médiévaux, entre le VIIIe et le XIe s., se sont attachés à résoudre scientifiquement la question : Ibn Tariq, Al-Khwarizmi , Al-Battani, Tabari, Ibn Yunus... Les conditions de visibilité alors élaborées mettent en avant la distance angulaire Lune-Soleil, le délai entre les couchers successifs des deux astres, l’azimut et la distance Terre-Lune... Au XIVe s., Assoubki, de l’école shafiite, ’déclarait nulle toute observation considérée comme impossible par la science’.

 

Un Ramadan annoncé... avant la Nouvelle Lune !

 

L’article rend publiques les conclusions d’une suggestive étude évaluant les discordances entre les calculs astronomiques 1 et les dates religieuses décrétées officiellement en Algérie entre 1963 et 1994 (en précisant que pour les pays du Moyen-Orient, les cas de désaccords sont encore plus nombreux). On relève ainsi ’l’existence d’un nombre élevé de cas où le mois [de Ramadan] a été décrété par les autorités, alors que la conjonction n’avait même encore eu lieu et/ou que le Lune s’était couchée avant le Soleil (l’observation étant alors strictement impossible)’ !! Les experts concluent par ce paradoxe : ’nous avons une question à laquelle il est possible de fournir une réponse rigoureuse [mais aussi] une évidente réticence du corps social à adopter la solution proposée’.

Michel RENARD

1 - Avec notamment trois critères de rejet qui stipulent que jamais un croissant n’a été observé :

1) lorsque son âge est inférieur à 15 heures,

2) lorsque le délai entre les couchers de la Lune et du Soleil est inférieur à 22 mn,

3) et lorsque que la distance angulaire Lune-Soleil est inférieure à 7° (critère de Danjon).

 

Dates du Ramadan : des sommets d’absurdité !

 

une lettre de lecteur (Gennevilliers)

 

Bismillah

 

le 9 janvier 1999

revue Islam de France

 

Monsieur

Chaque année, nos imams nous enjoignent de commencer à jeûner à un moment où il est complètement impossible de voir le croissant lunaire, compte tenu des lois astronomiques qui conditionnent l’observation du croissant, lois qu’un enfant comprendrait. Maintenant, si c’est sur un autre critère que nos imams se basent, on serait heureux de le connaître (en tous cas, ce ne peut être parce que qu’on s’en remet à la vision d’un autre pays musulman, car les pays qui commencent les premiers sont en général aussi de grands spécialistes de l’observation ’impossible’).

Inutile de dire que l’Islam est la risée des personnes ayant une très vague connaissance de l’astronomie. À titre d’exemple, voici le ton d’une réponse de Ciel et Espace, revue de la très officielle Association Françaises d’Astronomie à l’un de ses lecteurs algériens dans un des numéros de 1995 : l’ironie à peine dissimulée du point d’exclamation ne vous échappera pas : ’Notons par ailleurs qu’observer le premier croissant le soir même du 1er mars, c’est-à-dire moins d’une dizaine d’heures après la Nouvelle Lune, relève de l’exploit !’

 

Cette revue prend d’ailleurs, légitimement, un malin plaisir à publier un article sur le sujet en plein Ramadan 1998-99, ce qui tombe bien puisqu’on atteint des sommets d’absurdité cette année. Je profite donc de la naissance de votre revue pour vous demander à vous, et par votre intermédiaire, à ces ’savants’, sur la base de quelle ’preuve’ se fondent ces décisions ? Je vous remercie de bien vouloir publier cette lettre.

Voici les explications du numéro de Ciel et Espace de septembre 1995 qui résume ce problème et donne quelques chiffres utiles à connaître :

 

’Les astronomes ont pris l’habitude d’appeler Nouvelle Lune l’instant où notre satellite naturel se trouve en conjonction avec le Soleil. Du fait de l’inclinaison d’environ 5° de son plan de rotation autour de la Terre par rapport à l’écliptique, la Lune se trouve alors apparemment au-dessus ou en-dessous du disque solaire. Néanmoins, les mouvements relatifs de ces trois corps ramènent régulièrement des Nouvelles Lunes qui occultent le Soleil et provoquent les éclipses...

La Lune n’émettant aucune lumière par elle-même, il nous est impossible de la voir durant la période qui entoure sa conjonction avec le Soleil puisque, d’une part, elle nous présente sa face non éclairée et, d’autre part, l’éclat intense du Soleil diffusé par l’atmosphère nous éblouit. Quelques heures après cette conjonction luni-solaire quasi mensuelle, le premier croissant de lune devient visible à l’ouest juste après le coucher du Soleil. Les observateurs ont coutume de l’appeler la ’jeune Lune’...

Dans les années 30, l’astronome français André Danjon a calculé qu’il était impossible de percevoir un croissant tant que la distance apparente entre la Lune et le Soleil - l’élongation - était inférieure à 7°. Selon les lunaisons, il faut entre dix et douze heures pour que notre satellite acquière cette élongation minimale. Jusque-là, l’éclat du fil d’argent sélène est inférieur à l’éclat moyen du ciel environnant. De fait, les records dûment homologués montrent que les meilleurs observateurs ne sont jamais descendus sous la barre des quatorze heures à l’œil nu - le record actuel est détenu par un groupe d’étudiants du Nouveau-Mexique qui, le 5 mai 1989, a observé une Lune de 14 h 51 mn. Bien sûr, il est possible de s’approcher un peu plus de la limite fatidique en utilisant une paire de jumelles mais, même à l’aide d’une paire de 11*80, Robert Victor n’a pu faire mieux que 13 h 28 mn lors de cette même soirée du 5 mai 1989...’.

L’annonce du début du Ramadan 1997 le lundi 29 décembre 1997 au soir, alors que le Nouvelle Lune était à 16 H 57, soit à peu près en même temps que le maghreb [la prière] en France est donc aberrante. Que dire de cette année où l’annonce a été faite le vendredi 18 décembre 1998 au soir alors même que la Nouvelle Lune n’avait lieu que ce même soir, bien après le maghreb, à 23 h 42. Cette manie d’avancer toujours plus, par rapport à un calendrier déterminé selon les critères traditionnels de l’Islam, le début du Ramadan provoquera cette année une situation encore plus cocasse : à la fin du 29e jour de jeûne, les musulmans observeront le samedi 16 janvier au maghreb un ciel dans lequel ils n’auront aucune chance de voir la ’jeune Lune’ puisque la Nouvelle Lune n’aura lieu que le jour suivant, le dimanche 17 à 16 h 47, soir où elle ne sera d’ailleurs pas plus observable.

Heureusement, la tajtami’u ummati ala dalala. n

PS - J’envoie une copie de cette lettre à M. Boubakeur.

La conjonction Lune-Soleil précède l’apparition du Croissant. À chaque Nouvelle Lune (quand on ne la voit plus dans le ciel) l’astre est en conjonction avec le Soleil et donc invisible car il nous présente sa face obscure. Il faut au minimum 15 heures pour que la Lune se soit suffisament déplacée et qu’un mince croissant soit visible.

 

Ramadan 1997 et 1998 : dates anti-scientifiques !!

 

En 1997, la Nuit du Doute était fixée le lundi 29 décembre et le premier jour de Ramadan a été annoncé pour le lendemain mardi 30. Or, il était impossible de voir le croissant lunaire ce lundi 29 décembre puisque la Lune s’est couchée à 17 h 17 (en heure française) avant que ne se forme la Nouvelle Lune à 17 h 57 !! Prétendre avoir vu le croissant alors que l’astre est au-dessous de la ligne d’horizon, avant même la conjonction, et sachant qu’il faut un délai d’au moins 15 heures après cet instant, c’est une étrange performance...

Nous publions les deux lettres reçues par la revue Islam de France en réponse à nos demandes adressées d’une part au Bureau des Longitudes, un des quatre organismes officiels au monde qui effectue les calculs astronomiques (situé à l’Observatoire de Paris), et d’autre part au Géospace Observatoire d’Aniane (à Montpellier). Hilal Michel RENARD

Bureau des Longitudes le 24 novembre 1997

77, rue Denfert-Rochereau - 75014 Paris

Messieurs,

En décembre 1997, la Nouvelle Lune aura lieu le 29 à 16 h 57 TU [TU = Temps Universel ; ajouter une heure pour l’heure française]. On convient en général que le croissant de Lune est observable au moment du coucher du Soleil si la Lune est au moins à 5° au-dessus de l’horizon et si la distance au Soleil est au moins de 8°. Cette deuxième condition rend la Lune visible en moyenne 16 heures après l’instant de la Nouvelle Lune. La Lune ne sera alors visible que le 30 décembre.

Notons hS et hL les hauteurs du Soleil et de la Lune au-dessus de l’horizon, aS et aL leurs azimuts et d la distance angulaire entre la Lune et le Soleil. On a :

Cos d = sin hS sin hL + cos hS cos hL cos (aS - aL) (1)

a) à Paris, le 30 décembre 1997 à 16 h 1 mn TU :

aS = 54° 14’ ouest hS = 0° 1’

aL = 47° 12’ ouest hL = + 9° 22’

la formule (1) donne : d = 11° 42’

b) à Alger, le 30 décembre 1997 à 16 h 40 mn TU :

aS = 61° 12’ ouest hS = 0° 4’

aL = 56° 50’ ouest hL = + 10° 56’

la formule (1) donne : d = 11° 50’

c) à Ryad, le 30 décembre 1997 à 14 h 14 mn TU :

aS = 64° 46’ ouest hS = 0° 7’

aL = 64° 6’ ouest hL = + 10° 22’

la formule (1) donne : d = 10° 30’

Le minitel 3615 BDL et la formule (1) vous permettent de connaître les dates de Nouvelles Lunes, les heures de coucher du Soleil, les hauteurs et azimuts du Soleil et de la Lune ainsi que la distance angulaire entre le Soleil et la Lune pour toute la période allant de 1900 à 2020. Il est bon de noter que l’observation de la Lune reste soumise aux conditions géographiques locales.

Souhaitant avoir répondu à votre attente, je vous prie d’agréer, Messieurs, mes sincères salutations.

Pierre BRETAGNON

Géospace Observatoire d’Aniane le 12 novembre 1997

929, rue d’Alco - 34080 Montpellier

Monsieur,

Suite à votre demande de précisions, c’est avec le plus grand plaisir que nous vous envoyons les renseignements demandés :

La Nouvelle Lune a lieu le 29 décembre 1997 à 16 h 57 UT 1

l Le 29 décembre, le Soleil se couche à Paris à 16 h 00 UT et la Lune à 16 h 17 UT. La Lune se sera pas encore nouvelle à son coucher ce qui dans tous les cas ne convient pas.

l Le 30 décembre, le Soleil se couche à Paris à 16 h 01 UT et la Lune à 17 h 18 UT. La Lune sera alors âgée de 24 h 18, ce qui laisse quelques chances d’observation pour le 30 décembre.

Donc, dans la mesure où les conditions météorologiques sont très favorables, le croissant lunaire sera visible le mardi 30 décembre 1997, mais il sera très fin. Seules les personnes ayant une bonne vue pourront le détecter. En revanche, le mercredi 31 décembre, l’observation sera plus aisée pour tous.

J’espère que ces renseignements vous seront utiles pour une observation du croissant lunaire et donc pour la détermination du début du Ramadan.

Nous vous prions de croire, Monsieur, en l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Bernard PELLEQUER, Directeur

1 - Heures en U.T. (temps universel) : pour votre montre en France, ajouter 1 h.

En 1998, la Nuit du Doute était fixée le vendredi 18 décembre et le premier jour de Ramadan a été annoncé pour le lendemain samedi 19 Or, la Nouvelle Lune ayant lieu le 18 à 22 h 42 TU (soit à 23 h 42 sur nos montres) et le Soleil se couchant à 16 h 53 en heure française, il était impossible d’observer le croissant et d’en effectuer l’annonce vers 20 heures soit près de 4 heures avant sa formation !! L’absurdité se retrouve pour la fin de Ramadan : la Nouvelle Lune ayant lieu le dimanche 17 janvier et le croissant n’étant visible que le lendemain 18, le jeûne devrait prendre fin le 19, soit après 31 jours de carême !! Hilal Michel RENARD

Institut de Mécanique Céleste de Calcul des Éphémérides

Bureau des Longitudes le 23 novembre 1998

77, rue Denfert-Rochereau - 75014 Paris

Monsieur,

En réponse à votre lettre du 18 novembre 1998, je vous confirme que la Nouvelle Lune de décembre aura lieu le 18 à 22 h 42 mn en Temps universel. Pour que le fin croissant de Lune apparaisse, il faut que la distance angulaire entre la Lune et le Soleil soit de 8° et que la hauteur de la Lune soit au moins de 5° au-dessus de l’horizon.

En ce qui concerne la Nouvelle Lune de décembre prochain, le fin croissant sera visible à partir du 20 décembre après le coucher du Soleil soit 15 h 54 en Temps universel à Paris.

Pour tout autre point du globe, les positions de la Lune et du Soleil peuvent être trouvées sur notre serveur minitel 3615 BDL.

Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes très sincères salutations.

Michel HEURTIER

Géospace Observatoire d’Aniane

929, rue d’Alco - 34080 Montpellier

le 25 novembre 1998

Monsieur le Directeur

Suite à votre demande de précisions, c’est avec le plus grand plaisir que nous vous envoyons les renseignements demandés :

La Nouvelle Lune a lieu le 18 décembre 1998 à 22 h 42 mn U.T. 1

l Le 18 décembre, le Soleil se couche à Paris à 15 h 53 mn UT, donc aucune possibilité d’observation ce jour où que ce soit sur la planète Terre.

l Le 19 décembre, le Soleil se couche à Paris 15 h 54 mn et la Lune à 16 h 46 mn UT. La Lune sera potentiellement observable étant âgée de 19 h 14 mn. Remarquons toutefois que les conditions météo doivent être particulièrement favorables car le croissant lunaire est dans ces conditions très fin : réservé aux très bonnes vues dans de très bonnes conditions météo. Compte tenu de cette remarque, les observateurs de ce jour situés le plus à l’ouest auront plus de chance que ceux situés à l’est (possibilité d’observer la Lune avec un âge plus grand).

l Le 20 décembre, le Soleil se couche à Paris à 15 h 54 mn UT et la Lune à 17 h 39 mn UT. La Lune sera alors âgée ce 20 décembre , à son coucher, de 42 heures 57 mn, ce qui laisse toutes chances d’observation où que l’on se trouve sur la planète Terre.

Donc, dans la mesure où les conditions météorologiques sont favorables, le croissant lunaire sera dans tous les cas visible le dimanche 20 décembre 1998.

J’espère que ces renseignements vous seront utiles pour une observation du croissant lunaire et nous vous souhaitons un bon Ramadan.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Directeur, en l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Bernard PELLEQUER

Directeur

1 - Heures en U.T. (temps universel) : pour l’heure de votre montre en France, ajouter 1 h.

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Michel Renard est directeur de la revue «Islam de France»

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