Ramadan : le jihad et la Loi

Pour bon nombre de français, le ramadan n’est plus un rite étrange et mystérieux, mais un fait banal de s

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jeudi 7 décembre 2000

Pour bon nombre de français, le ramadan n’est plus un rite étrange et mystérieux, mais un fait banal de société. La rigueur de l’abstinence reste cependant pour beaucoup incompréhensible, et les mêmes interrogations reviennent chaque année : comment les musulmans supportent-ils de ne pas boire et manger du matin au soir, durant un mois entier ? N’est-ce pas une observance inhumaine ? Selon une idée communément admise, le caractère obligatoire des observances et le poids des prescriptions sociales, font de l’islam une religion de norme et de contrainte. D’ailleurs, l’islam n’est-il pas à la fois dîn (religion), dunya (vie terrestre), et certains seraient tentés d’ajouter dawla (Etat) ? Il y a bien une spiritualité, s’empresseront de préciser d’autres, mais elle est seulement le fait d’un courant mystique, le soufisme. L’idée répandue selon laquelle le soufisme, par les influences exogènes qu’il aurait subies, serait presque étranger à l’islam, est une manière de régler son compte à la dimension spirituelle de l’islam, d’autant plus efficace qu’elle est alimentée par des spécialistes. Dans cette classification sommaire qui fait de l’islam une religion de la loi, à l’opposé du christianisme comme religion d’amour et de spiritualité, comment est-il encore possible de restituer à l’islam son message premier ? Les mystiques avaient compris la finalité première de celui-ci en systématisant le credo d’amour, au risque de ne pas être compris par ceux qui pouvaient faire prévaloir l’adoration sur l’amour. Il faut admettre que la grande tradition des maîtres soufis n’est plus qu’un souvenir, un âge d’or révolu. Qui se souvient encore que les mystiques pratiquaient régulièrement -et systématiquement pour certains- le jeûne ? Je ne parle pas là de l’observance surérogatoire, mais de la pratique de l’ascèse (zuhd) et dont l’abstinence alimentaire n’est qu’une forme. Or, cette tradition de détachement du monde au profit du seul credo d’amour s’enracine bien dans les origines de l’islam, au point d’être renvoyée à certains compagnons du Prophète. Elle va même au delà de l’événement prophétique muhammadien comme acte fondateur d’un nouveau message, pour convoquer Moïse, Idris, Khidr ou Jésus, comme le veut la chaîne de transmission mystique, au sens d’un islam qui ne serait pas une religion particulière, mais La religion comme soumission à Dieu (islâm).

Au delà de la prescription canonique, rituelle, d’accomplir le jeûne une fois par an, au delà même des aspects folkloriques d’une double temporalité qui ponctue la vie du musulman autour du rapport à la nourriture -abstinence/permission-, le ramadan n’est pas autre chose qu’un moyen d’éprouver le détachement qui sous-tend la proximité avec Dieu que les soufis ont portée à son degré ultime.

Disons que le ramadan est une sorte de jihad obligatoire, codifié, un devoir qui pallie l’incapacité pour les masses à atteindre les sommets de la virtuosité soufie. Vu sous l’angle de la mystique, le ramadan n’est plus contrainte, mais effort minimal, une manière de remercier Dieu pour sa magnanimité et sa compassion envers la faiblesse de l’homme. Car il est entendu que le jihad est à prendre ici dans son sens premier : l’effort de lutte, et plus encore, de contrôle des désirs terrestres de l’homme. On aurait tort de penser que les musulmans -y compris ceux qui ne font que l’effort de s’abstenir de manger et de boire et qui s’adonnent plus que de coutume à leurs envies gastronomiques après la rupture- méconnaissent la signification spirituelle du ramadan qui ne se résume pas au jeûne rituel, mais qui s’étend au jeûne spirituel. Le ramadan peut ainsi être compris comme une expérience où s’éprouve l’exigence supérieure d’un idéal à atteindre, à travers la concrétude infiniment humaine de l’observance rituelle. C’est par ces paroles que le grand ’Abd al-qâdir al-Jilâni appelait au jihad : ’ Tant que tu es attentif à ton âme concupiscente, tu n’atteindras pas cette station ; tant que tu lui fais parvenir ses parts, tu resteras enchaîné par elle Accorde-lui son droit et prive-la de ses parts. Sa pérennité réside dans l’octroi de son droit et sa perte dans l’obtention de ses parts. Son droit, c’est l’indispensable en matière de nourriture, de vêtement, de boisson, d’abri et de logement. Sa part, ce sont les plaisirs et les désirs. Prends son droit de la main de la Loi religieuse et voue sa part au Décret et à la présence de Dieu. ’

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Auteur : Leïla Babès

Leïla Babès est professeur de sociologie des religions à l'université catholique de Lille, directrice du département de sciences des religions; auteur de «l'Islam positif. La religion des jeunes musulmans de France», Ed. de l'Atelier, 1997; et «l'Islam intérieur. Passion et désenchantement», Ed. Al-Bouraq, septembre 2000

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