2001 : l’Odyssée du Ramadan

Le Jeûne du Ramadan innocent, se défend d’avoir été commémoré par les musulmans comme une fête forain

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dimanche 18 novembre 2001

2001 : l’Odyssée du Ramadan

Les files s’allongent devant le guichet de l’épicier. Les humains serpentent rayons et étalages, les mains pleines de courses. Les étudiants bâclent les cours et instaurent dans les écoles le brossage permissif. C’est le ramdam dans les rues. Les transistors guettent l’appel du muezzin et les mosquées contiennent à nouveau un surnombre de fidèles. La parabole est passée sur le côté oriental du satellite. Deglet Nour trône sur les menus et la soupe miracle est sa dauphine. C’est ça le pilier de la résistance ! Un mois de spiritualité trop souvent disqualifié par le tintamarre et l’exotisme. Voici le retour du Ramadan ! Dieu appelle les croyants, selon une vieille tradition humaine, à l’observance du jeûne. Jeunes et moins jeunes répondent en nombres à l’appel. Toutefois, la finalité de l’abstinence semble, un peu partout, chargée d’un lourd patrimoine de consommation démesurée. Les musulmans se laisseront sans doute engloutir, à nouveau, par la vague de l’ennui, de l’oubli, de tables trop garnies. Le troisième pilier de l’Islam n’a d’autre objectif que d’aider le croyant à atteindre la piété, la proximité du Divin, avec les siens. Tout va si vite pourtant. Je cours chez moi avaler le déjeuner, j’exécute mes prières comme je dévale le flanc d’une vallée, je me complais dans l’état d’omnivore à outrance et je zappe une heure ou deux juste avant d’aller me coucher. Régime draconien d’une âme encombrée, d’un cœur dominé. On se rend compte, sur le calendrier, qu’on est au cœur du Ramadan mais complètement à côté. Le jeûne est trop souvent enduré selon le schéma d’une grotesque triade : Dix premier jours pour s’y habituer, dix autres pour être drillé et une dernière décade enfin, pour les préparatifs de la fête qui pointe déjà le bout du nez. Triste tableau ? non, triste réalité.

Le Jeûne du Ramadan innocent, se défend d’avoir été commémoré par les musulmans comme une fête foraine annuelle. Un esprit soumit à Dieu dans l’oubli et la récréation n’atteint pas la Paix. Laissons le mois béni nous présenter son modèle : Un homme escalade seul, au delà des gesticulations et des vociférations de la Cité de Quraych, le Mont de la Lumière. Là, la plus éminente des créatures trouve refuge dans une cavité de pierre. Elle s’isole des excès des citadins pour méditer le dessein de l’existence. Puis l’Eternité descendit dans le Temps. Elle se déclara par la spirale de la plus noble des rencontres dans le creuset de la Nuit de la Valeur : La Mecque, Gibrîl, Mohamed -pbsl- et la Guidance de Dieu…Lis. Un cœur purifié reçut au cœur du désert la Vérité en plein cœur. Le mois de Ramadan est, depuis lors, le mois du Coran, du cheminement, celui de la quête de spiritualités, d’intimités, de transcendances. Allons boire à la cruche de Rappel, de la fidélité à la source…revenir vers le Coran. Non pas pour en faire la parure des salons mais le jardin des cœurs. La Parole divine est le remède par excellence. Elle purifie à la fois le sens de mon Ramadan et mon « Souffle de vivance ». La route ouverte est jalonnée de tâches. Se rapprocher dans la nuit, en psalmodies, en concentrations et en recueillements. Avancer vers l’étincelle qui est en nous et qui nous engagea depuis toujours. Cheminer vers soi en vue d’accompagner ce que nous sommes et nous dépasser. Passer du dédale de la distraction vers les coulisses de la retrouvaille, du naturel. Vivre son jeûne en toute liberté, dans l’exigence, en âme et conscience. Accomplir un pèlerinage viscéral où le risque est de savourer, depuis la Chaire des poitrines, une véritable révolution spirituelle. Goûtons au dévoilement du dessein de l’existence ! Le défi est de taille mais attend d’être relevé.

A l’extérieur, dans ma rue, mon quartier, ma cité ; les acteurs sociaux, culturels et politiques font du Ramadan un enrichissement, une rencontre entre les citoyens de divers horizons. Les ombrelles sont fixées : « Club Med », « Nuits du Ramadan » et palmiers ; tout cela sans même s’envoler pour l’autre côté de la Méditerranée ! Le rouleau compresseur de l’inculturation accueille l’espace du Coran de pied ferme et le dénature. Le braconnier en dépèce les principes pour n’en conserver que l’apparence : une carcasse empaillée de traditions et de coutumes. Après le Safari, c’est la fête jusque tard dans la nuit. Thé à la menthe du colonisé et Raï de Stars filantes. Le « sarrasin de l’intégration » est accepté comme bouffon du roi. Il amuse dames et damoiseaux. Delacroix n’en croirait pas ses yeux, l’Orient est peint à l’ombre de l’Atonium et des Champs-Élysées. Que de nuits de réjouissances, de leurres…noires. C’est assez ! La reconnaissance de ce que nous sommes est censée prolonger le meilleur de nous hors de nous. Il s’agit d’engager un Djihad contre les idées toutes conçues, pour l’identité. Le musulman témoigne de sa spiritualité sans jamais se perdre soi. Ma conscience du monde enclenche une conscience relationnelle ouverte sur l’autre. Le jeûneur est ce citoyen qui, animé d’un plus, participe à l’éloignement des stigmates et des caricatures. Ainsi donc, le jeûne du Ramadan, perverti dans les cuisines et trop longtemps entretenu par nous pour être compris comme provenant de l’ailleurs, nous astreins, au cœur de l’Europe, à lui redonner tout sons sens, la vrai. Celui marqué par le philosophe musulman Garaudy : « Dire Dieu c’est dire que la vie a un sens ».

 

 

1 Selon les termes d’une tradition prophétique rapportée dans les Sunan d’Ibn Majja qui annonce que : « le meilleur des remèdes est le Coran. » Une autre tradition qui va dans le même sens existe sous un Isnad Hassan : « Le Coran est certes le remède par excellence ».

 

2 Cf. ‘Abdullah Ibn Siddiq, Kamâl al Imân Fî at Tadâwî bil Qur’ân, Dâr al furqân, Casablanca.

 

3 « Et quand nous prîmes des reins d’Adam sa descendance et Nous la fîmes témoigner : ’’Ne suis-je pas votre Seigneur ? ’’ Ils répondirent : ’’Certes oui, nous en témoignons !’’ » Coran 7/172 

 

4 dans le sens de résistance contre le modèle qu’impose le non-sens.

 

5 « Ô vous les gens ! nous vous avons crées d’un homme et d’une femme et Nous vous avons fait de peuples et de tributs afin que vous vous entreconnaissiez  » Coran 49/13

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Auteur : Farid El Asri

Licencié en philologie et histoire orientale Agrégé en langue arabe Professeur de religion Islamique (Bruxelles)

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