63 rue de Hautpoul, 75019 Paris : dans l’attente de l’expulsion

63 rue de Hautpoul, un squat dans le 19ème arrondissement de Paris. Fatoumata et sa famille (1) ont préparé

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mardi 6 septembre 2005

63 rue de Hautpoul, un squat dans le 19ème arrondissement de Paris. Fatoumata et sa famille (1) ont préparé leur valise depuis une semaine. Chaque matin, elle descend dans la rue, comme les 18 familles de cette habitation, en attendant la venue de la police. L’immeuble de la rue Hautpoul est un exemple significatif de la situation désespérée de milliers de Français essentiellement d’origine africaine ou sans papiers, confrontés quotidiennement à la crise du logement social à Paris. Ici l’on est pourtant Français et on y paie aussi ses impôts. Face aux menaces d’expulsion, les habitants ont tous décidé de quitter le squat de manière pacifique. En espérant ne plus habiter dans un tel endroit à l’avenir, ils comptent sur les solutions temporaires proposées par la Préfecture de police de Paris. Sans précision aucune sur leur lieu de destination à quelques jours du départ.

L’accélération de l’évacuation des squats parisiens

Lorsque le ministère de l’intérieur a annoncé il y a deux semaines sa volonté d’évacuer un certain nombre de squats, suite à l’aggravation des conditions de sécurité de ses occupants liée aux risques de feu, Droit au Logement a réaffirmé son souhait de trouver une issue satisfaisante pour tous les acteurs de la crise. Ainsi, au 10 rue de Tanger, comme au 63 rue de Hautpoul, on s’est vite inquiété de la médiatisation de leur situation, et du balais régulier de quelques administratifs de la République sur place.

L’incendie du 20 boulevard Auriol (2) a fait 17 morts et jeté à la rue les derniers occupants qui ont été provisoirement relogés dans un Gymnase proche de la porte d’Italie. Le drame a levé le voile sur l’état des squats à Paris, que l’on connaissait mais qu’on refusait de regarder en face. Il a fait prendre conscience qu’une solution urgente devait être trouvée afin de pallier le manque de logements sociaux, dont sont victimes les personnes en situation précaire, « d’origine immigrée » souvent.

Un cloaque qui n’a jamais intéressé personne jusqu’à peu

Rue de Tanger, numéro 10 : le couloir est lugubre. Déjà la façade, est en triste état. Les dernières fenêtres visibles dans la rue viennent d’être murées afin d’empêcher toute nouvelle installation. Il n’y a plus de lumière dans le hall depuis longtemps, et il faut emprunter une cage d’escalier plus que décrépie pour accéder aux étages. Les boîtiers d’alimentation électrique sont déglingués : descendent le long des murs empoussiérés des fils dénudés qui pourraient être dangereux si le courant revenait un jour. Au premier étage, on a une vue imprenable sur la cour intérieure de l’immeuble, qui sert désormais de décharge collective. Les portes des appartements des locataires ne ferment plus vraiment. Une odeur générale de mort se dégage de l’ensemble des étages. Peut-être parce que les poubelles de la ville ne sont pas vidées aussi souvent qu’elles devraient l’être ; et qu’elles attirent des colonies de rats visibles à la moindre agitation dans le local. Lesdits animaux que l’on peut retrouver à proximité des toilettes, au nombre de 3 pour tout l’immeuble en R+5. Il n’y a plus véritablement d’intimité dans le bâtiment : les boites aux lettres défoncées, ne reçoivent probablement plus de courrier depuis très longtemps. Les appartements restent plus ou moins ouverts, pour tenter d’en chasser la chaleur qui grimpe très vite lorsque l’on vit à 6 dans un 15 m2.

63 rue de Hautpoul : Fatoumata est malienne, comme les 18 familles de cet immeuble, qui ont tenté de reconstituer une solidarité traditionnelle. Et cela fonctionne : les locataires se dépannent, et tentent ainsi de juguler les conditions de vie insupportables. Les enfants de Fatoumata profitent également de la solidarité qui leur est octroyée à l’école. Ils ne dorment pas beaucoup depuis une semaine, avec la crainte de l’arrivée de la police à 6 heures du matin, et la peur des risques d’incendies. Alors, à l’école, on a conscience des difficultés et l’on aide les familles comme l’on peut. Car cela fait des années que ces squatteurs comptent sur cette entraide entre membres d’une communauté avant tout. L’appartement de Fatoumata fait 25m2, et il faut installer les matelas par terre, juste avant d’aller se coucher. Son mari a veillé deux nuits de suite en bas de l’immeuble contre le feu, au service de tous. Comme Cissoko, le « responsable » de l’immeuble : « Nous avons aujourd’hui beaucoup plus peur du feu que de l’expulsion. Alors, parce que nous ne voulons pas voir nos enfants brûler, nous avons organisé une ronde de nuit quotidienne de 20h à 7h du matin ».

L’appartement de Fatoumata est exigu. La cuisine comporte également un élément très spartiate de douche. C’est quasiment du luxe pour un tel bâtiment. Tous les logements se ressemblent, même si l’état de ces derniers sont pourtant bien meilleurs que ceux de la rue de Tanger.

Et pourtant, l’immeuble de la rue de Tanger appartient à la SIEMP (3) , société mixte, et dont l’Etat par définition est l’actionnaire principal. L’immeuble de la rue Hautpoul appartient à un propriétaire, personne physique privée. Que déduire d’un tel constat ? Certes avant tout, que la ville de Paris ne se bat pas pour une politique du logement social. Mais cela dure depuis des années, et l’arrivée de la gauche à la municipalité n’y a rien changé. Pourquoi avoir attendu si longtemps et délogé si violemment des gens qui n’auront plus rien, si ce n’est leur paquetage à l’issue de l’expulsion ? Car, comme le dit Fatoumata avec ses mots : « les Policiers viennent très tôt le matin, emportent nos affaires et nous les suivons. Mais si l’on oublie quelque chose, on ne peut plus remonter. C’est un trajet et un seul. Alors, il faut s’organiser avant leur arrivée ». A la question de la brutalité des opérations de police, David Julliard, chargé de mission auprès du Préfet de police Pierre Mütz, répond : « Lorsqu’il s’agit de vider un immeuble dangereux, c’est une question d’ordre public. Alors, nous agissons rapidement, et ceci avant tout, dans l’intérêt de la sécurité des occupants ».

L’expulsion attendue ?

Lorsque l’on rencontre un certain nombre de familles de cet immeuble, il faut se rendre compte d’une chose : ils paient un loyer. Mais au-delà du scandale que représente la marchandisation d’un service aussi inacceptable, l’argument sécuritaire invoqué par la Préfecture pose d’autres problèmes. En effet, volens nolens, les autorités profitent des récents incendies, pour « déverser » la misère humaine de Paris sur le trottoir. Bien sûr, Fatoumata comme ses amis, ne souhaitent plus vivre au 63 rue de Hautpoul. Elle a conscience de vivre dans un enfer. Mais ce qu’elle redoute le plus aujourd’hui : l’endroit où elle devra aller ensuite. Car contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la Préfecture n’a pas pour but de reloger les habitants. Elle a pour mission de faire respecter des décisions de justice difficilement applicables dans de telles situations. Et David Julliard ne nous ment pas sur l’objectif de son travail : « Nous sommes satisfaits du résultat que nous avons obtenu auprès du propriétaire de l’immeuble. Il financera deux mois de nuits d’hôtel pour les anciens locataires. C’est la même démarche pour tous les immeubles squattés. La solution temporaire est à la charge du propriétaire. A nous après, en partenariat avec la Mairie, de trouver des solutions plus durables. De toute façon, nous n’expulsons jamais sans faire de proposition de relogement. Que les familles les acceptent ou pas ».

Entre résignation et soulagement

La mairie tente de trouver rapidement des immeubles pour reloger les gens en détresse. Droit au Logement agit pour la protection des squattés, et en appelle à la réquisition des logements vides à Paris. Contesté par d’autres associations plus locales, il est reproché au Dal de ne pas toujours être très mesuré dans ces actions. Que cela soit en faveur des individus désaffiliés, ou pour des artistes en quête d’ateliers.

Les propositions de relogement sont à l’heure actuelles désarticulées. Elles ne s’inscrivent malheureusement pas au cœur d’une véritable politique sociale en matière de logements. La solidarité tissée entre squattés est confrontée à l’éclatement communautaire accéléré par la dispersion des relogements dans la capitale. Il n’est pas rare de voir certaines familles refuser un logement. Certaines motivations peuvent apparaître « irrationnelles », pour la Mairie de Paris. On a constaté que certains rescapés du boulevard Vincent Auriol avaient refusé un logement, qui comportait notamment un plancher en parquet. Par peur d’un nouveau drame. Il faut donc prendre en compte la psychologie collective, mais également les sentiments des membres d’une famille qui ont tout perdu.

Alors Fatoumata n’a elle qu’une envie : partir du 63 rue de Hautpoul. Parce que « c’est petit, sale, et sans aucunes commodités ». Mais elle est partagée, parce que demain elle ne sait pas ou elle se retrouvera, à l’instar des futurs expulsés de l’ensemble de la centaine de squats parisiens que Nicolas Sarkozy souhaite vider le plus rapidement possible.

(1) L’ensemble des citations est issu d’interviews réalisées le 6 septembre 2005.

(2) Dans la nuit du 25 au 26 août dernier

(3) Société Immobilière d’Economie Mixte de la Ville de Paris

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Journaliste français et chercheur. Docteur en sciences politiques, il s’intéresse plus particulièrement au conflit israélo-palestinien et au monde arabe. Il a collaboré à l’ouvrage de Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens ? (1947-1949), aux éditions de l’Atelier, et dirige par ailleurs la collection politique « Reportages » aux Éditions du Cygne. Il a publié cette année Israël confronté à son passé, essai sur l'influence de la nouvelle histoire, chez l'Harmattan et publie en septembre prochain un ouvrage sur Maxime Rodinson. Il écrit enfin ponctuellement dans différentes revues et est l’auteur de romans.

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