Mercredi 17 September 2014
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La conscience musulmane de France comme réalité et comme projet (1/2)

La conscience musulmane de France comme réalité et comme projet (1/2)
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Depuis que s’est constituée une population musulmane en France, de toutes origines, de divers statuts, de sensibilité religieuse multiple, il faut considérer qu’existe, ou que doit exister, ce que nous pourrions appeler une conscience musulmane de France.

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Depuis que s’est constituée une population musulmane en France, de toutes origines, de divers statuts, de sensibilité religieuse multiple, il faut considérer qu’existe, ou que doit exister, ce que nous pourrions appeler une conscience musulmane de France. Le fait est clair ; il y a des musulmans en France. Ces musulmans doivent donc avoir la conscience d’être ce qu’ils sont et ils doivent avoir eu la possibilité de s’identifier comme musulmans dans le pays où ils vivent, en se reportant à tout un ensemble de critères et de références symboliques qu’ils ont pu reproduire afin d’être eux-mêmes.

C’est simple, cela coule de source et la réalité du phénomène ne fait aucun doute, ni pour les musulmans, ni pour les personnes qui se risquent à parler d’eux. Dès lors, des disciplines diverses se saisissent du fait et entendent lui donner un écho comme s’il était avéré, précis et saisissable, en tant que tel, sans difficulté conceptuelle d’aucune sorte. De ce moment, on peut évoquer les divers avatars de cette conscience musulmane, ses hésitations, les tensions qui lui sont imposées, les difficultés qu’elle rencontre, empêchée qu’elle est de s’exprimer et de proposer sa vision du monde, ou enfin ses apories face aux exigences d’une autre conscience, souvent contradictoires, à ce qu’il faut croire, des siennes propres.

Au vrai, rien de tout cela ne manque de pertinence et d’intérêt. Chaque démarche mérite le respect et apporte à la compréhension de l’être musulman dans la France d’aujourd’hui.

La conscience comme faculté de s’identifier soi-même.

Pour notre part, nous voudrions simplement ajouter à ces réflexions une interrogation un peu fondamentale et théorique qui aurait peut-être dû précéder toutes les autres, celle de savoir ce qu’est cette conscience musulmane de France, comment elle peut se constituer et si réellement elle se constitue comme une entité autonome. Ce questionnement nous amènera à considérer d’abord ce que peut être une conscience en général et ensuite à examiner, dans un survol rapide, où nous n’évoquerons que quelques aspects de la question, les conditions théoriques fondamentales de l’émergence d’une conscience d’un soi-même efficacement identifié et d’un soi-même musulman en particulier.

Sur le premier point, la définition peut être proposée rapidement et nous dirons que la conscience se définit avant toute chose comme la faculté de s’identifier soi-même en tant que réalité et entité existante : je suis quelque chose ou quelqu’un et j’ai la possibilité de savoir que je suis ce quelque chose ou ce quelqu’un.

Seulement, malgré la simplicité de la définition et le fait que tout paraisse aller de soi, le processus évoqué par cette évidence est d’une certaine complexité sociale et symbolique. Il met en jeu un ensemble de dispositifs complexes, en particuliers des dispositifs que l’on appellera culturels. Ces dispositifs fondent la possibilité que les individus et les groupes ont de s’organiser. Ils la fondent sur des modalités sociales et symboliques propres. Ils l’établissent en fonctions de critères et en accord avec des valeurs et des modèles, qui permettent et légitiment à la fois l’organisation choisie et reproduite.

En un mot, si quelqu’un a la possibilité de se dire musulman, c’est parce qu’il a pu reproduire, dans son comportement individuel et sa manière de vivre avec ses semblables, proches ou lointains, un modèle, des valeurs, des symboles, qui le conduisent à s’identifier légitimement, à ses yeux et aux yeux des autres, comme musulman. C’est de cette identification, rendue possible parce que des repères sociaux et symboliques ont pu être reproduits et reconnue comme légitime à son propre regard et aux regards de ceux qui ont fonction d’en juger, avec ou sans autorité, que procède la conscience d’un soi-même musulman de France.

La conscience musulmane comme capitalisation symbolique initiale dans la famille.

Pour analyser ce processus, la question précisément posée avant tout est donc celle de la reproduction d’un certain nombre de modes de structuration, issus des systèmes d’organisation sociale transmis aux groupes musulmans de France, dans le cadre des conditions historiques de leur migration. Pour parler très concrètement, il s’agit de savoir comment il se fait que des personnes venues du monde musulman en arrivent à demeurer en France avec la conscience d’être encore musulmanes, dans un pays où il n’apparaît guère possible de trouver ni des références symboliques, ni des instances sociales qui les conduisent à s’identifier comme musulmanes

Pour répondre à cette question, il faut considérer qu’il existe, à l’origine de tout, une reproduction biologique des individus. Ainsi des musulmans se sont installés en France, des mariages ont eu lieu, des familles musulmanes se sont constituées, avant ou après la migration, et déjà, le mode d’organisation de cette cellule initiale essentielle, reconstitue celui qui avait existé dans la société musulmane d’origine, dans la mesure bien entendu, où cela est possible dans la société française.

Il s’est donc effectué une reproduction biologique et une reconduction quasi biologique d’un mode de regroupement humain de base, constitué par la famille musulmane. Cette famille est porteuse d’un embryon de symbolique musulmane, même si cette symbolique est remise en cause par d’autres systèmes culturels dans la société englobante. Dès lors, nous sommes face à la fois à un acquis et à un ensemble de difficultés et de questionnements nouveaux.

Cet acquis est limité. Il est dans le fait que des familles, construites par des individus musulmans, ont déjà réussi, (par le simple acte de constituer un certain mode musulman de regrouper des personnes et d’envisager les relations qui les lient), à reproduire les symboliques proprement musulmanes qui les justifient et leur donnent sens.

La nécessité de relayer cette capitalisation initiale.

En revanche, les difficultés et les questionnements nouveaux sont nombreux. En effet, on s’aperçoit très vite que cette seule accumulation symbolique initiale dans la famille et par la famille, apparaît insuffisante pour permettre une prise de conscience de soi en tant que musulman et engager un processus d’identification de ce soi-même.

Elle est insuffisante parce que le caractère quasi biologique de la reproduction familiale implique une relation plus fusionnelle que rationnelle des individus avec le système de références symboliques qu’ils reçoivent dans un tel cadre. Cela étant, la prise de conscience d’une identité musulmane, à travers le seul système symbolique transmis par la famille, passe, à ce stade initial, par une expression qui ressortit à l’assertion et à la rhétorique, voire à la poésie, mais rarement à l’analyse et au prospectif.

Or, il convient, pour opérer une identification contrôlée, construite, et susceptible d’opérer les négociations nécessaires avec les identités autres, individuelles et collectives, de constituer, pour s’identifier efficacement, un système de références clair, cohérent et hiérarchisé. Seul un tel système peut conduire à la maîtrise efficace d’une conscience musulmane, pour le moment et le lieu où la question du soi-même est posée aux musulmans de France.

Nous sommes donc conduits, nécessairement, à nous interroger sur l’au-delà de la famille, l’au-delà du fusionnel et du rhétorique. Cet au-delà serait celui des relais de la reproduction symbolique et sociale de cette famille où s’effectue la phase initiale du processus d’identification et de prise de conscience. Ces relais seraient à trouver dans d’autres instances sociales, structurées par des symboliques efficaces et pourvoyeuses d’une culture musulmane maîtrisée.

L’absence d’instances symboliquement efficaces au-delà de la famille.

Or, cette culture, en tant que système symbolique collectif susceptible de relayer le noyau familial et de structurer des instances sociales où cette reconnaissance de soi pourrait se conforter et se parachever, n’a pas eu la possibilité de se reproduire en France, malgré tout ce que l’on peut dire ou essayer de faire croire. En effet, si la cellule fondamentale familiale a trouvé la possibilité de se reconduire plus ou moins, de la génération migrante à celle qui a suivi, en reconstituant une part des références culturelles musulmanes qui la fondent, il n’apparaît pas que d’autres instances sociales se soient reproduites en France en transmettant le système culturel qui leur permet de se constituer et de se valider.

Car enfin, ni des hiérarchies internes, avec élites légitimes et actives, avec division claire des tâches et des responsabilités, ni des instances de reproduction symboliques, écoles, presse indépendante et digne de ce nom, ni des instances de production et de capitalisation culturelles, n’ont pu émerger en France, autrement que de manière ponctuelle et très éphémère. Il ne s’est ainsi fondé dans notre pays, aucun ensemble musulman homogène, doté d’institutions spécifiques, avec ses hiérarchies propres, son système de transmission de valeurs, capable de s’auto justifier sur la base de structures symboliques autonomes et de reproduire le système culturel constitué par ces structures symboliques.

L’explication pourrait être à trouver dans les conditions de l’exil qui n’ont pas permis, en dehors de la famille, la reproduction d’autres modes de regroupement issus de la société musulmane d’origine et la reproduction des systèmes de symboles qui les structurent. On pourrait croire la situation liée au fait que la migration de main d’œuvre a intéressé majoritairement des populations défavorisées économiquement et culturellement et que les instances de reproduction symbolique et culturelles des sociétés musulmanes d’origine ne se sont pas reproduites en France de ce fait. C’est pour une part exact, mais il ne faut pas oublier une réalité forte qui nous confronte à un monde musulman marginalisé par l’histoire, colonisé il y a peu, englué dans une situation de sous développement éducatif et culturel, qui le rend peu apte à reconduire tous les systèmes symboliques, constitutifs de ce que l’on a pu considérer comme la culture musulmane.

Il est ainsi clair que, dans des sociétés rurales ou urbanisées superficiellement, à la suite d’exodes récents et incontrôlés, seuls les aspects populaires traditionnels de ces constructions symboliques structurent les groupes sociaux et les valident, dans une axiologie sui generis, abusivement justifiée par une pseudo tradition islamique, et souvent en contradiction avec les hiérarchies de valeurs de la société moderne développée. Mais il faut ajouter à cela la déstructuration coloniale et post coloniale des pays d’islam. Ce n’est donc pas seulement parce qu’ils sont un isolat social éloigné de leurs pays d’origine que les musulmans de France ne trouvent pas les moyens de leur propre reproduction symbolique et culturelle, au delà de l’identification familiale fusionnelle, c’est aussi parce que les sociétés des pays d’origine ont vu affaiblir ces moyens et n’ont pu les reconstituer efficacement (déculturation, pauvreté, idéologies nationales, échec des systèmes éducatifs et des idéologies modernes, force d’une tradition sclérosante, etc.)

Le paysage actuel des instances relais et médiatrices.

La famille apparaît donc, jusqu’à nouvel ordre, en tant que lieu de l’islamisation initiale, comme l’horizon limité du processus de reproduction du système culturel propre à constituer en France une identité musulmane consciente d’elle même.

Pourtant, les candidats à un rôle de relais ne manquent pas. Ils peuvent être animés d’ambitions diverses et se manifester à divers niveaux ; en tout premier lieu dans le cadre de la famille étendue et de groupes de type villageois et tribal. Là peuvent être relayées des valeurs de la première génération rurale et être imposées, par la contrainte, avec l’aval de certaines familles, les plus rétrogrades de ces valeurs, constitutives de sociétés rurales fortement endogames et machistes, et présentées comme des valeurs fondamentales de l’islam par ceux qui les défendent.

Beaucoup plus souvent, ce cadre quasi familial relaie, dans un au-delà encore très proche de la famille, ce que l’on pourrait appeler les principes d’une certaine civilité musulmane. Il s’agit là de valeurs traditionnelles des sagesses populaires, citadines, villageoises et rurales, qui constituent une symbolique sociale propre à fonder cette civilité, à la fois spécifique et universelle, tout à fait capable de s’articuler avec les formes de civilité d’autres aires culturelles. On parle peu de cet aspect des choses, il est peu visible dans la mesure où il produit de l’ordre collectif, et non de la perturbation, mais il est incontestablement présent et fortement constitutif de la personnalité musulmane, aussi bien dans les familles qu’au-delà des familles, dans des groupes sociaux relayant l’acquis initial familial, dans des confréries, des mosquées, des associations et autres.

Au-delà de ce système symbolique de références traditionnelles, débordant de peu le cadre familial, ce qui fait office d’instances relais est constitué par des groupes issus ou inspirés des pays d’origine des populations musulmanes, ou de pays prétendant à une guidance de l’islam. Ces groupes sont porteurs d’idéologies islamiques nées dans ces pays et ce sont eux qui interviennent dans le rôle de relais, après la prise de conscience initiale du soi-même musulman, lorsque ce « soi-même » apparaît fortement constitutif de son être, aux yeux de l’individu né au sein d’une famille musulmane exilée, ce qui n’est pas systématiquement le cas, il faut le rappeler. Les principaux et les plus présents de ces groupes, ne sont pas sincèrement préoccupés, en tout cas, de soutenir une stratégie de prise de conscience musulmane laïque pourtant souhaitée par la majorité des musulmans de France. Ils ne font généralement que relayer, en le légitimant comme projet ultime, et en l’institutionnalisant plus ou moins, le fusionnel et le rhétorique familial, qu’ils ne permettent guère de dépasser dans la mesure où leur discours est une rhétorique apologétique, autocentrée sur une identité conçue de manière obsidionale et affirmée parfois par les pires pratiques de l’ethnique, de l’endogamique et du machisme.

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