Le problème du calendrier islamique et la solution Kepler (partie 1/2)

La solution « Kepler » consiste tout simplement à prendre conscience que l’astronomie d’aujourd’hui

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mardi 11 septembre 2007

Le problème du calendrier islamique et la solution Kepler (partie 1/2)

Lorsqu’une société développe une culture et postule à devenir une civilisation, un des facteurs les plus importants qu’elle doit gérer est le temps. Elle adopte alors, ou encore mieux, elle établit un calendrier qui lui permet de planifier ses activités aussi longtemps à l’avance que possible.

Dès ses débuts, la société musulmane a suivi cette règle générale. Le Coran a attiré l’attention des fidèles sur les phénomènes naturels et cosmiques qui lui permettent – en tous temps – de déterminer (« calculer ») ses mois et ses années : « Ils t’interrogent sur les nouvelles lunes (ou phases) - dis  : elles servent aux gens pour compter le temps et pour le Hajj [pèlerinage]… » (2 :189) (C’est-à-dire les activités temporelles et/ou religieuses) ; « C’est Lui qui a fait du soleil une clarté et de la lune une lumière, et Il en a déterminé les phases afin que vous déterminiez le nombre des années et le calcul (du temps). » (10 : 5)

Le Prophète Mohamed, constatant le manque de science et de connaissance astronomique chez les Arabes/Musulmans, a alors proposé une méthode simple de détermination du début des mois sacrés : « Entamez le Ramadan lorsque vous aurez observé le nouveau (fin) croissant, et célébrez l’Aid el-Fitr (entamez le mois de Chawwal) lorsque vous aurez observé le nouveau croissant un mois plus tard, et si le temps est couvert complétez 30 jours pour le mois ». Le Prophète explique clairement sa logique dans un autre hadith : « Nous somme une nation qui ne maîtrise pas la science (l’écriture et le calcul), le mois pour nous est ceci ou ceci (et avec ses doigts il montra 30 puis 29) ».

Malheureusement, et c’est là tout le problème, la logique de cette proclamation et les critères d’instauration de cette méthode de détermination visuelle, ont été occultés depuis, surtout par les courant musulmans littéralistes et fondamentalistes (retour aux « fondements »), tant et si bien que les astronomes et hommes de sciences musulmans n’ont pas été encouragés à développer une quelconque autre méthode pour l’établissement d’un calendrier islamique.

A l’exception donc de quelques rares fouqahas (savants religieux), les musulmans se sont obstinés à exiger l’observation visuelle du nouveau croissant avant la proclamation du nouveau mois, du moins pour les mois sacrés de Ramadan, Chawwal, Dhul-Hijja et Muharram, et parfois pour d’autres aussi tels Chaaban et Dhul-Qiida. Cette situation à créer deux problèmes encore plus grands :

1) Il est impossible de planifier quoi que ce soit à l’avance, puisqu’on ne peut savoir par exemple, si le 4 Chawwal (jour de travail après 3 jours de fêtes) sera un lundi, un dimanche, ou un mardi.

2) On n’est jamais à l’abri d’observation erronée : le mois doit-il être déclaré à chaque fois qu’une « observation » est affirmée ? Pour illustrer cet état de fait, mentionnons l’existence d’ un travail pionnier en la matière effectué dans les années quatre-vingt-dix (avec le Dr. Karim Meziane et publié en Arabe, en Anglais et en Français (dans la revue La Recherche), dans lequel nous avions démontré par l’analyse des données historiques et astronomiques, que depuis 1962, dans un pays comme l’Algérie (une centaine de mois) que les cas d’erreurs variaient, selon les critères imposés, entre 50 % et 80 %.

Nous avions aussi rappelé que le croissant qui devenait toujours plus facile à observer lorsqu’on se dirigeait vers l’ouest, les pays musulmans orientaux devaient enregistrer des taux d’erreurs encore plus grands. En effet, Mohammad Odeh a démontré dans une analyse similaire, que sur les cinquante années précédentes, les taux d’erreurs en Jordanie avoisinaient les 90 % !

Enfin, chacun sait– pour ne pas dire souffre – de la confusion qui caractérise désormais chaque début de mois Ramadan et chaque célébration de Aïd, lorsque l’Arabie Saoudite annonce que des fidèles ont témoigné avoir observé le nouveau croissant (et donc que le mois doit commencer le jour suivant) alors que tous les astronomes (musulmans ou non-musulmans, Saoudiens ou autres) s’accordent à rejeter de telles observations considérées comme erronées.

Quant à l’autre problème, le premier mentionné ci-haut, à savoir l’impossibilité pour la société de planifier ses activités et pour les individus d’organiser leur temps, leurs déplacements, leurs vacances et autres, personne ne semble s’en soucier. Pourtant, les répercussions économiques, pour ne citer que celles-ci sont énormes : en 2005, les agences saoudiennes de Hajj ont estimé leurs pertes à 40 millions de Riyals (8,25 millions d’euros) du fait du changement de la date du Hajj par le Haut Conseil de Justice, suite à un témoignage d’« observation », par rapport à la date (correcte) annoncée précédemment par le service spécialisé du centre de recherche KACST de Riyadh (voir Al-Sharq al-Awsat, numéro 9546 du 16/01/2005).

Nous reviendrons sur cette question relative à l’établissement du calendrier et à la planification des activités de la société musulmane.

Conscients de la gravité de la situation, les musulmans (surtout parmi les scientifiques) ont tenté de résoudre le problème. L’essentiel des efforts s’est toutefois concentré sur une fausse direction, ainsi que nous allons le démontrer brièvement. Nous expliquerons pourquoi ces efforts sont fondamentalement erronés et donc voués à l’échec. Enfin, nous indiquerons ce que nous considérons comme la solution la plus correcte au problème, solution que nous expliciterons dans la seconde partie de cet article.

Mentionnons d’abord l’existence de l’ ICOP (International Crescent Observations Project), un réseau en ligne de personnes marquant un grand intérêt ou ayant une activité (observations, calculs) en relation avec la visibilité du croissant lunaire. Ce projet a été créé en 1998 par Mohammad Odeh à partir de la Jordanie. Ce réseau rassemble aujourd’hui plus de 300 membres présents sur 50 pays. Chaque mois, ces membres envoient des rapports d’observations (le plus souvent négatifs) au coordinateur (M. Odeh) qui publie en ligne les résultats les plus importants, particulièrement s’il y a une observation qui affirme avoir battu un record particulier (croissant le plus fin, le plus jeune, le plus rapide à se coucher, etc…).

En 2006, Mohammad Odeh a utilisé les données des 8 dernières années d’observations (737 cas différents) afin de fixer un nouveau critère « géométrique » de visibilité du croissant : dans quels cas de géométrie observateur-soleil-lune, le croissant sera facilement observable, difficile ou impossible à voir.

En Décembre 2006, l’ICOP a organisé à Abu Dhabi une conférence internationale sur les questions d’astronomie en rapport avec la vie des musulmans. Cette conférence a consacré l’essentiel de son temps à palabrer sur les différentes solutions présentées par les uns et les autres face au problème de la détermination des mois musulmans et de l’établissement d’un calendrier islamique.

La conférence a réuni la plupart des spécialistes en la matière en abordant le problème, ainsi que les différentes solutions proposées. Au terme de ces débats, les participants ont approuvé une douzaine de résolutions importantes. J’ai eu l’honneur de diriger le comité scientifique, de présider une des sessions et de présenter un papier.

Dans la présentation que j’ai effectuée (le second jour), j’ai d’abord passé en revue les différentes solutions au problème telles qu’elles avaient été avancées par les spécialistes durant le premier jour. Il est instructif de voir comment le problème est généralement perçu et quelles solutions sont préconisées :

·  Insistance sur l’observation (surtout à l’œil nu), avec l’exigence de satisfaction de certains critères, par exemple que la séparation lune-soleil soit de plus de 6,5 degrés environ.

·  Utilisation possible de télescopes dédiés à la « tâche », afin de « s’assurer » que le croissant est bien au-dessus de l’horizon au moment de l’observation par les témoins.

·  Si le croissant n’est visible ni à l’œil nu, ni au télescope, analyse d’une photo et calcul des rapports de luminosité/bruit-de-fond dans les gammes de couleur Rouge, Bleu, Vert.

·  Installation à l’échelle de la planète d’un réseau de télescopes et GPS et transfert « en temps réel » des résultats d’observation par webcams, SMS, et emails, en utilisant des logiciels d’analyses des données en « open source ».

·  Observations à bord d’avions volant à 15 000 m d’altitude (pour éviter la poussière) le long de « la ligne de date lunaire » et communication « en temps réel » avec les services religieux présents au sol (cette idée est poursuivie depuis déjà plusieurs années).

·  Observations par satellite : il y a en effet un projet en Egypte, approuvé par l’Organisation de la Conférence des Pays Islamiques pour le lancement d’un satellite complètement dédié à l’observation du croissant lunaire.

Pour frapper les esprits afin de leur faire prendre conscience que cette ligne de recherche en vue de trouver une solution au problème n’était en rien correcte, j’ai rappelé aux participants (des astronomes pour la plupart) un cas de figure similaire et célèbre dans l’histoire de l’astronomie : le problème des orbites de planètes.

 

Tout le monde sait qu’avant Copernic tous les astronomes (à part un cas isolé) affirmaient que que la Terre était le centre de révolution de toutes les « planètes » (y compris le soleil et la lune). Tout le monde sait aussi et surtout depuis les grecs (le modèle de Ptolémée), que les orbites devaient être circulaires… ni plus ni moins, car tout simplement les anciens l’avaient décrété ainsi ! Et lorsque les données d’observations ne collaient pas aux orbites circulaires, les solutions stipulées consistaient à rajouter de petits cercles (épicycles) sur les grands cercles (déférents). Et quand cela ne réglait pas complètement le problème, on rajoutait d’autres cercles (voir schéma) ! On se retrouve ainsi parfois, avec des modèles de plusieurs dizaines de cercles… Tout cela parce qu’on ne parvient pas à se défaire de l’idée d’orbites circulaires autour de la Terre.

Puis vint Kepler, au début du 17ème siècle. Après des années de travail en vue de résoudre le problème, il comprit pourquoi la solution avait échappé à tous pendant si longtemps : il fallait remplacer toutes ces solutions compliquées d’épicycles imbriqués et de cercles excentrés par une orbite elliptique simple et unique !

Le problème de la détermination des mois musulmans et de l’établissement d’un calendrier musulman en est encore au stade pre-Keplerien : on s’obstine à exiger l’observation du croissant durant « la nuit du doute » (l’équivalent du cercle), en lui rajoutant des « solutions » afin que le système fonctionne : à savoir les télescopes, les analyses d’images, les observations par avion et par satellite, etc. Alors que la solution « à la Kepler » existe bel et bien !

La solution « Kepler » consiste tout simplement à prendre conscience que l’astronomie d’aujourd’hui est non seulement capable de déterminer la position de la lune à chaque seconde, mais aussi la probabilité de son observation par l’œil humain dans une région donnée du globe, et cela bien à l’avance.

Afin de comprendre cette idée cruciale, il suffit de saisir l’analogie suivante. Lorsque le muezzin appelle à la prière du Maghreb, disons à 17h 30mn, il ne se rend pas à l’extérieur pour s’assurer que le soleil se situe bien en-dessous de l’horizon. Il se contente en fait de consulter son calendrier ou même son logiciel des temps de prières. Il a tout simplement bien pris conscience que les calculs de ces horaires étaient fiables.

Ces mêmes calculs astronomiques, basés en effet sur les mêmes équations en plus d’autres, peuvent aujourd’hui nous donner la position et la taille du croissant ainsi que sa probabilité d’observation en un lieu donné. Si je me base sur ces calculs, je peux savoir longtemps à l’avance, quand le croissant d’un certain mois sera visible, par conséquent , quand le mois devra commencer. Je pourrai alors établir un calendrier et planifier ma vie religieuse aussi bien que civile, vies qui sont à l’évidence bien imbriquées.

Il n’est pas acceptable d’avoir un système de gestion du temps (des mois et des années) où chaque jour ( il suffit de le vérifier aujourd’hui même) les journaux du monde islamique (parfois d’un même pays) portent 2 dates hégiriennes différentes, parce l’un des journaux a suivi le calendrier « civil » établi et distribué à l’avance, et l’autre a « ajusté » ses dates après les « observations » annoncées par le Conseil Religieux du pays. Ainsi que je le signifie toujours à mes étudiants : imaginez que vous annoncez à vos amis occidentaux que « chez nous » pour savoir si le mois d’août (le huitième, celui qui correspond à Chaaban) aura 29 ou 30 jours, il convient d’attendre le dernier soir.

Vous ne pouvez donc leur donner un rendez-vous, par exemple, le 4 septembre/ramadan (le 9ème mois), car vous ignorez si la date sera un dimanche ou un lundi. Vous ne pourrez pas également effectuer de réservation d’avion, car vous ignorez si celle-ci coïncidera avec un jour de travail ou pas.

Cette aberration doit cesser au plus vite, si le monde musulman souhaite vraiment redevenir une civilisation, dans le sens entier du terme, alors qu’aujourd’hui la solution est pratiquement entre nos mains.

Dans la seconde partie de cet article, j’exposerai les efforts qui ont été consentis en vue d’aboutir à un calendrier islamique, ainsi qu’une l’ analyse des principes et des critères sur lesquels il a été basé. J’évoquerai également la solution que j’ai proposée à la conférence d’Abu Dhabi en décembre 2006, solution qui est à mon sens et en toute humilité, la plus prometteuse.

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Auteur : Nidhal Guessoum

Astrophysicien,  a travaillé au Goddard Space Flight Center de la Nasa. Professeur à l’université américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis), dont il est également le vice-doyen, Nidhal Guessoum est l'auteur de « Islam et science : Comment concilier le Coran et la science moderne.

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