Lieux de résistance culturelle dans l’Algérie coloniale (Partie 1/2)

A l’islam routinier, ou l’islam-héritage qui n’est pas en mesure de provoquer le redressement des natio

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mardi 13 novembre 2007

Il s’agit dans cette analyse de procéder à une illustration du parcours type de l’individu, lettré, étudiant… avide de culture arabe dans une Algérie sous domination coloniale. Notre intérêt s’est porté sur ces espaces, ces murs où le verbe arabe était confiné, ces places fortes de l’arabité, à savoir la médersa, le nadi, l’association.

C’est dans ces lieux, qu’a pu s’élaborer et se transmettre toute une partie du patrimoine culturel arabophone algérien. Ce sont ces espaces intérieurs qui suscitèrent la méfiance des autorités coloniales, car y était dispensée une culture sur laquelle cette autorité n’avait pas la mainmise.

Alain Ruscio précisait à cet effet « que les Français dans leur majorité, ignorent la langue des colonisés. Ces derniers sont obligés d’apprendre celle des vainqueurs »[1]. Nul n’est censé ignorer que les révolutions, les révoltes, les complots se fomentent dans ces endroits secrets, fermés. Par conséquent, ces endroits firent l’objet d’une surveillance accrue de la part de l’administration coloniale.

I - DU MASJID AU MAHAD : LES SANCTUAIRES DE L’ARABITÉ

Ce fut sous l’impulsion de l’association des Oulémas que se mirent en place les structures visant à la diffusion de la langue arabe dans une Algérie coloniale où celle-ci avait le statut de langue étrangère, et dont l’enseignement était fortement réglementé soumis à autorisation administrative. Le promoteur de cette action fut le Cheikh Abdel Hamid Ibn Badis, revenu d’un périple au Machrek effectué à la suite d’études à la prestigieuse Zaytouna. C’est au Caire qu’il fut sensibilisé aux idées de la nahda. L’Egypte était alors le foyer d’une intense activité de renaissance nationale et civilisationnelle.

De retour en Algérie, auréolé de son titre de ‘alim, il eut pour ambition de propager ses idées nouvelles et se fit l’apôtre d’un autre projet de société marchant sur les traces de son père spirituel le Cheikh Mohamed Abduh. Outre le projet religieux dont il était porteur, il s’intéressa à différentes manifestations artistiques telle la poésie. Il s’adonna à cet art littéraire qui fit de lui un auteur de poèmes patriotiques où l’amour de l’islam, de l’arabité et de la patrie algérienne était encensé.

Le Cheikh Ibn Badis fut accompagné, aidé, soutenu par un noyau de collaborateurs dévoués à l’idée islahiste et qui constitua ce que Ali Mérad[2] nomma « l’équipe du chihab » à savoir pour ne citer que les principaux : Mohamed El Bachir El Ibrahimi, Moubarek El Mili, Ahmed Tewfik El Madani, Mohamed Laid El Khelifa « le prince des poètes » et Tayeb El Okbi.

Ibn Badis pour interpeller et sensibiliser l’opinion aux thèses islahistes décida de lancer plusieurs feuillets journalistiques, à commencer par « El Mountaquid » (le censeur) qui fut rapidement interdit car jugé provocateur et séditieux. Il lança un autre journal « El Chihab »[3] (le météore) qui devait être le point de ralliement de toute l’élite arabophone de tendance islahiste.

La rédaction du journal Al chihab constitua un véritable centre de réflexion où furent élaborés les procédés, la mise en place d’une ligne de conduite devant servir de fondement à la constitution de ce parti religieux tant souhaité par Ibn Badis. Il fut l’organe officiel par lequel se diffusa la doctrine islahiste jusqu’en 1939 où il cessa de paraître, relayé par l’autre feuille réformiste « El Bassair ».

Les oulémas s’étaient donnés pour objectif de sortir le peuple algérien de l’apathie culturelle dans laquelle il avait été plongé par le biais d’une prédication « thaumaturgique ». Le corps social souffrait de plusieurs symptômes qu’il convenait d’éradiquer en prodiguant à ces maux le seul remède divin. L’islah se pensait comme le meilleur remède pour rompre avec un état opprimant et aliénant. Le ‘alim se devait de jouer son rôle de garant de la religion et veiller à la santé spirituelle du corps social.

Dans cette perspective, Ibn Badis chercha à inculquer aux Algériens un islam réfléchi, fondé sur la pleine adhésion volontaire et le dévouement désintéressé. A l’islam routinier[4], ou l’islam-héritage qui n’est pas en mesure de provoquer le redressement des nations, Ibn Badis opposa un islam dynamique fondé sur les prescriptions coraniques et la Tradition du Prophète. Les oulémas algériens et Ibn Badis en tête, se réclamaient de la salafiya profondément influencée par les enseignements de Mohamed Abduh et l’école d’al-Manar de Rachid Rida.

L’autre objectif des oulémas était de propager leurs doctrines religieuses et ressusciter la langue et la culture arabe dans un pays régi par la loi française et où l’éducation incombait aux autorités coloniales. L’action linguistique ne pouvait donc laisser indifférents les musulmans et les pouvoirs publics. Au-delà de ces conséquences culturelles immédiatement saisissables, elle posait pour l’avenir de l’Algérie des interrogations en termes politiques[5].

Dès le début, il apparut aux observateurs les plus lucides qu’Ibn Badis et ses compagnons n’allaient pas se contenter d’assumer la charge innocente de simples prédicateurs religieux et d’instituteurs de langue arabe mais qu’ils entendaient contribuer à la restauration de la culture arabe en Algérie, ainsi qu’à l’affirmation de la personnalité nationale du peuple algérien.

La diffusion de l’islah ne peut se faire que par la langue arabe, que l’étudiant islahiste se doit d’apprendre et de comprendre afin d’éviter toute dominance exclusive du maraboutisme. Dans l’optique du réformisme leurs actions pédagogiques en faveur de la langue arabe devraient permettre le triomphe de l’orthodoxie.

Cette action de réhabilitation de la culture s’accompagnait d’une action simultanée de valorisation de la langue arabe, Ibn Badis affirmait que la langue arabe était en danger, sur le point de disparaître et qu’il en allait de l’avenir culturel et historique du peuple algérien : « Quelles que soient les suites qu’aura notre appel, nous aurons fait notre devoir. Nous sommes au bord de l’abîme. Si notre communauté ne se ressaisit pas d’urgence, il n’en restera plus, dans une cinquantaine d’années, qu’un souvenir [6] ».

Aux motifs religieux nécessitant l’apprentissage de l’arabe pour avoir accès aux sciences islamiques, se superposent d’autres motifs à replacer dans le contexte de la politique coloniale à l’encontre de la culture algérienne. Les oulémas se posaient en garant de la culture opprimée face à la francisation, à l’assimilation, qui ne laissaient pas insensibles certains membres de l’élite algérienne. Politique qui inquiéta vivement les cadres réformistes et les amena à conclure que le peuple algérien se situait entre la vie et la mort : « Nous nous trouvons à présent à un tournant difficile de notre histoire nationale. Notre peuple s’efforce de choisir la meilleure voie possible pour son évolution. Or, aujourd’hui, deux voies s’offrent à notre jeune peuple. A la tête de chacune d’elles, il y a un parti qui l’incite à l’y suivre, en lui prodiguant force promesses et motifs d’espérance.

La première de ces voies, est celle de la naturalisation, c’est-à-dire l’abandon de la nationalité, de la langue, le rejet de l’histoire et des traditions (musulmanes), et l’adoption de la nationalité de la race dominante, avec tout ce que cela implique de changements de langue, de mœurs, de mentalité.

Les partisans de cette voie menèrent une propagande active et résolue. Ils écrivent, font des discours, organisent des colloques, publient des journaux et revues, en français, naturellement. Ils s’efforcent d’influencer les éléments musulmans formés à l’Ecole française et imprégnés d’idées françaises. »[7]

La promotion de la culture et de la langue arabe auprès des masses musulmanes, devait servir de palliatif à tout attrait pour les promesses de promotion sociale émanant des autorités françaises. Dans cette perspective, les oulémas firent valoir qu’en plus d’être la langue sacrée du Coran, la langue arabe était liée à une histoire glorieuse et que cette langue unissait les Algériens à leurs frères arabes. Le meilleur moyen pour mener à bien ce programme fut la médersa car ce problème devait être résolu par l’enseignement.

Ibn Badis estimait que l’anomie de la société algérienne était due à plusieurs facteurs dont celui de l’enseignement. La prospérité d’une société est conditionnée par un enseignement dynamique qui vise la formation d’une personne saine, équilibrée et dotée d’un esprit critique. Les oulémas comprirent que l’école était avant tout un lieu de formation.

La volonté islahiste était de prodiguer un enseignement religieux conforme à leurs doctrines, sans négliger l’objectif principal : la réhabilitation de la langue arabe. Dans ce combat pour la mise en place d’un système d’enseignement libre, ils furent confrontés à l’administration coloniale qui ne se montrait guère bienveillante à l’égard d’un mouvement religieux qui la concurrençait dans ses prérogatives. D’autant plus qu’ils se distinguaient par une critique acerbe de l’establishment religieux officiel coopté par cette administration.

Les buts de cette entreprise étaient la préparation religieuse et intellectuelle de la jeunesse algérienne par la libération de la pensée islamique des rigueurs du dogme et de l’esprit du taqlid (imitation) pour qu’elle soit en mesure d’apporter des solutions adéquates aux problèmes de la société et des individus. Il fallait aussi former une élite d’avant garde capable de relever le défi de la colonisation sans omettre la défense de la personnalité arabo-musulmane de l’Algérie fer de lance de la Nahda.

Ibn Badis et ses compagnons n’auront de cesse de chanter les louanges des bienfaits de l’instruction, de la médersa, lieu de formation et d’éducation, temples du savoir et de l’arabité. La médersa fut l’un des points de départ de l’action de redressement du peuple algérien voulue par Ibn Badis afin de le sortir de sa torpeur. A cet effet, nous pouvons même rajouter qu’à l’aube du 1er novembre, le discours des tenants des établissements réformistes se fera plus belliciste, la medersa sera le lieu de formation de « ceux qui briseront les chaînes du colonialisme », « les combattants de la langue arabe » « les hommes de l’Algérie nouvelle »[8].

L’administration parlera d’ailleurs de véritable révolution religieuse[9] générée par cette action. Celle-ci sera mal perçue par l’administration du fait des motivations jugées « douteuses », à « caractère anti-français ». Ce jugement n’ira pas en s’améliorant en raison aussi de l’effervescence panarabe touchant le Proche Orient qui avait cours au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mouvement panarabe pour lequel les oulémas affichaient une grande sympathie. La circulation des idées, des informations, était beaucoup plus aisée qu’auparavant, la jeunesse algérienne par voix de presse, ou tout simplement par l’intermédiaire des professeurs du « Mahad » avaient vent des nouvelles, de l’action de Bachir Ibrahimi et Fodhil Ourtilani au Machrek.

La médersa sous l’égide des oulémas a été le fruit d’une longue mutation amorcée dans le domaine des instances associatives. En effet, la principale caractéristique de la médersa islahiste est son affiliation à un réseau associatif cumulant bon nombre de prérogatives, oscillant entre « le culturel et le cultuel ».

Le notable s’associait à l’imam pour former le personnel enseignant de la Jema’at tarbiya wa ata’alim[10]. Il y eut aux côtés du corps des religieux, un corps intellectuel de formation bilingue tels Réda Houhou et Bouchemal qui furent successivement les directeurs du réseau d’enseignement prénommé. La médersa islahiste à l’instar de l’école républicaine doit servir de creuset à la nation. Ainsi, la médersa prit le pas sur la mosquée dans l’action islahiste.

La mosquée constitue pour tout religieux l’endroit le plus naturel pour le prédicat, fonction rituelle qui, dès la naissance de l’islam, s’accompagna d’une fonction éducative. Ibn Badis lui-même affirme que « la mosquée et l’enseignement constituent dans l’islam un couple d’éléments inséparables » en prenant comme exemple la vie du Prophète.

« A peine le Prophète eut-il fixé sa demeure en terre d’Islam qu’il construisit la mosquée. C’est dans la mosquée qu’il disait la prière et s’asseyait pour y enseigner à ses disciples. Ainsi le lien qui existe entre la mosquée et l’enseignement est semblable à celui qui le rattache à la prière : s’il n’est point de mosquée sans prière, de même, il n’en est point sans enseignement ; l’Islam éprouve un même besoin de prière et d’enseignement ; il n’est point d’Islam sans prière, et point d’Islam sans enseignement. C’est pourquoi le Prophète prit soin de les établir tous deux au sein de la mosquée, ne s’arrêtant jamais, tout au long de sa vie, de prier et d’enseigner dans sa mosquée, même pendant sa dernière maladie. Par la suite, les musulmans suivirent cette règle dans tous les territoires de l’Islam, constituant les « waqfs » au profit des mosquées de prière et d’enseignement, dont les plus célèbres de nos jours sont celles d’El Azhar, d’Al Zaytouna et d’Al Qarawiyyîn »[11].



[1] RUSCIO Alain, Le credo de l’homme blanc. Regards coloniaux français XIXè-XXè siècles, Bruxelles, Éditions Complexe, 2002, p. 164.

[2] MÉRAD Ali, op.cit., pp79-105.

[3] MÉRAD Ali, Ibn Badis, commentateur du Coran, Paris, Paul Geuthner, 1971, p39.

[4] SMATI Mahfoud, « Ibn Badis : un projet de renouveau », Aïssa Khadri op.cit., pp 183-193.

[5] Ali Mérad précise qu’en raison de la pauvreté des moyens initiaux et des difficultés de toutes sortes imposées par le contexte colonial, la diffusion de la langue arabe, en vue de la restauration de la culture nationale, devait s’accompagner chez les réformistes d’une constate exaltation de l’arabisme.

[6] El KORSO Mohamed, «  Structures islahistes et dynamique culturelle dans le mouvement national algérien, 1931-1954. », Lettrés, intellectuels et militants en Algérie 1880-1950, op.cit., pp 54-106.

[7] MÉRAD Ali, Le réformisme musulman en Algérie de 1925-1940. Essai d’histoire religieuse et sociale, Alger, El Hikma, 1999, p346.

[8] Titres de poèmes rédigés par Abderahmane Chibane et publié dans El Bassaïr daté du 14 janvier 1952.

[9] AGERON Charles-Robert, « Naissance d’une nation » in L’Algérie des français, Paris, Seuil, 1993, p193

[10] Jema’a at tarbiya wa at ta’alim : l’association pour l’éducation et l’instruction

[11] Abdel Malek Anouar, op.cit., p 87.p

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Auteur : Nadjib Achour

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