La virtuelle bombe iranienne et la réelle bombe israélienne

Une fois de plus, l’opinion publique arabe et musulmane ainsi que tous les observateurs inquiets des conséq

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dimanche 30 mai 2010

Une fois de plus, l’opinion publique arabe et musulmane ainsi que tous les observateurs inquiets des conséquences incalculables de l’escalade diplomatique américaine face à l’Iran sont envahis par des sentiments de déception, d’amertume et de révolte impuissante. Ces sentiments trouvent en partie leur explication dans le fait que la diplomatie américaine semble appliquer une « politique de deux poids, deux mesures » dans le dossier du nucléaire iranien. Comment justifier, en effet, cette intransigeance à l’égard d’un programme qu’on suppose ayant des virtualités militaires dans le futur alors qu’on ferme les yeux sur les capacités nucléaires militaires- bien réelles celles-là- de l’Etat hébreu ?

L’argument ressassé suivant lequel une bombe nucléaire serait plus dangereuse entre les mains d’un régime dictatorial que si elle était en possession d’un régime démocratique ne tient pas la route. Historiquement, il est bien connu que la seule fois où une bombe atomique a été utilisée dans un conflit armé, c’était bien de la part d’une démocratie (en l’occurrence, les Etats-Unis contre le Japon à Hiroshima et Nagasaki) et non de la part d’un Etat totalitaire. C’est dire que les critères qui entrent en ligne de compte dans la décision de recourir à l’emploi de la force ultime ne sauraient dépendre d’un seul paramètre, à fortiori idéologique. Par ailleurs, l’intransigeance américaine sur le dossier iranien ne contraste pas seulement avec la complaisance avérée à l’égard d’Israël. Elle contraste également avec la ligne de conduite, plus modérée, suivie dans le dossier nucléaire nord-coréen. Ces éléments amènent logiquement à reconsidérer la question sous un autre angle.

Une lecture attentive du nouveau projet de sanctions proposé par les Etats-Unis contre l’Iran pourrait nous aider à voir plus clair. Dans ce projet, on peut distinguer deux grands volets. Le premier se rapporte à tout ce qui a trait au commerce de l’uranium et des matières entrant dans sa manipulation et son enrichissement. Le second se rapporte à la vente de huit types d’armement « lourd ». Si on veut interdire l’enrichissement de l’uranium à des fins militaires comme on le prétend, le premier volet semble logique et approprié. Si la diplomatie américaine s’était contentée de ce volet, elle aurait été sans doute plus persuasive. Mais comment expliquer la présence du second volet de sanctions ? Dans les huit types d’armement « lourd » visés par le projet de sanctions, on retrouve les chars, les véhicules blindés de transport de troupes, les avions de combat, les hélicoptères d’attaque, les pièces d’artillerie, les systèmes de défense aérienne et bien entendu les missiles (anti-chars et anti-navires).

A regarder de près la liste des matériels interdits, on ne peut que conclure à la volonté américaine de neutraliser le potentiel de défense CONVENTIONNEL iranien, et ce au mépris des règles de droit international. En effet, s’il venait à être appliqué, ce système de sanctions constituerait un précédent dangereux dans les relations internationales : un pays se trouve amputé de ses capacités de défense nationale conventionnelles alors qu’il ne s’est pas rendu coupable de violation de la charte des nations unies en agressant par exemple un Etat voisin souverain.

Que veut réellement l’Amérique ?

Ce décalage flagrant entre l’objectif affiché par la diplomatie américaine – à savoir prévenir la fabrication d’une bombe nucléaire iranienne- et l’objectif réel des sanctions planifiées qui est de désarmer pratiquement l’Iran ne pourrait s’expliquer que par la volonté de prévenir définitivement toute « capacité de nuisance » iranienne dans la région. Il faut entendre par cela toute capacité iranienne à intervenir dans la restructuration géopolitique de la région du Moyen Orient. Plus précisément, le désarmement de l’Iran – ou du moins son affaiblissement militaire- permet à l’administration américaine d’atteindre deux objectifs.

A court terme, il s’agit de rassurer l’allié israélien sur le bien-fondé de la politique américaine dans la gestion du dossier iranien. L’opposition américaine à une éventuelle frappe préventive israélienne contre les sites nucléaires iraniens ne cache aucune complaisance mais traduit seulement une différence d’appréciation quant à la meilleure stratégie à suivre pour assurer le triomphe de la pax americana dans la région. Ce n’est pas un hasard si Washington a choisi la voie de l’escalade diplomatique en ce moment précis. Il s’agit d’envoyer un signal amical fort à son allié israélien pour garantir un maximum de chances au processus de négociations indirectes israélo-palestiniennes qui vient de s’ouvrir sous les auspices de George Mitchell.

A moyen terme, l’escalade diplomatique américaine s’inscrit dans une nouvelle stratégie fondée sur une tentative de prendre en compte plusieurs éléments qui ne sont pas nécessairement convergents :

1) tout en reconnaissant la nécessité d’associer d’autres acteurs internationaux et régionaux à la gestion de la région vitale du Moyen Orient, les Etats-Unis considèrent que la défense de leurs intérêts stratégiques passe par la préservation de leur leadership dans cette région, or c’est cette « exigence » que l’Iran défie par sa politique actuelle ;

2) même si des divergences claires sont apparues récemment avec le gouvernement de Netanyahou dont l’intransigeance sur les dossiers palestiniens en suspens risque de torpiller les efforts de Washington en vue d’asseoir une pax americana dans la région, les Etats-Unis ne sont pas prêts à abandonner leur alliance « spéciale » avec Israël contrairement aux lectures hâtives faites par certains observateurs à propos des nouvelles orientations de l’administration Obama. Cette alliance « spéciale » ne saurait s’accommoder d’un Iran qui pourrait disputer à Israël le leadership militaire dans la région ;

3) paradoxalement, l’escalade diplomatique américaine à l’égard de Téhéran pourrait présager un plus grand volontarisme américain dans le dossier palestinien mais malheureusement dans l’état présent des rapports de forces dans la région et dans l’état actuel de division des rangs arabes et palestiniens, rien n’indique que la cause palestinienne pourra en sortir renforcée ;

4) tactiquement, l’affaiblissement militaire –au moins momentané- de l’Iran et l’interdiction de son accession au statut de puissance nucléaire permet aux Américains de regagner la confiance –perdue partiellement- de leurs alliés arabes du Golfe qui craignent – à tort ou à raison- la montée en puissance de l’Iran ;

5) stratégiquement, l’affaiblissement militaire de l’Iran a pour objectif inavoué de préparer le terrain à une « meilleure » négociation et à une « meilleure » solution de la question palestinienne (il faut entendre par là une solution qui bafoue les droits fondamentaux du peuple palestinien et qui assure une division régionale du travail favorable à la domination israélo-américaine) dans la mesure où cet affaiblissement aura nécessairement des répercussions sur les alliés régionaux de l’Iran : la Syrie, le Hezbollah et le Hamas. Pour atteindre leur objectif stratégique, les Américains n’iront pas nécessairement jusqu’au clash définitif avec l’Iran. En durcissant leur politique à son égard, ils espèrent encore le persuader de son intérêt à entrer dans le nouveau système régional proposé par Washington ;

6) en réussissant jusqu’ici à entraîner dans leur escalade diplomatique non seulement leurs alliés occidentaux mais aussi Moscou et Pékin, les Etats-Unis réalisent en même temps un double résultat : d’une part, ils isolent l’Iran et, d’autre part, ils interdisent aux Russes et aux Chinois la possibilité de jouer contre eux la carte iranienne dans le futur proche. Bien entendu, si les Russes et les Chinois ont laissé tomber cette carte iranienne c’est sans doute dans certaines limites et en contrepartie d’avantages substantiels dans d’autres domaines ;

7) en choisissant de ne donner aucune chance à l’accord irano-turco-brésilien, les Etats-Unis ont sans doute asséné un coup au crédit diplomatique de Brasilia et d’Ankara mais cela ne veut pas dire qu’ils s’interdiront à l’avenir d’utiliser ces deux cartes –surtout la carte turque- en vue de diminuer le rôle de leurs rivaux européen, russe et chinois dans le projet de reconfiguration géopolitique de la région du Moyen Orient.

La bombe israélienne

Pressée d’un côté par les stratèges du pentagone qui veulent à tout prix sortir du bourbier de l’Irak et de l’Afghanistan et de l’autre par ses alliés arabes qui lui reprochent sa passivité dans le dossier palestinien –considéré à juste titre comme le point de fixation essentiel de toutes les contradictions et de toutes les frustrations dont se nourrissent les violences qui ravagent le Moyen Orient- l’administration Obama a sans doute raison de prendre au sérieux la question palestinienne.

Mais sous la pression de lobbies influents dans les domaines de la politique et de la communication publiques, la lecture que fait cette administration du conflit israélo-palestinien reste d’un simplisme infantile : à entendre les proches du président Obama, la solution de la question palestinienne est rendue difficile en raison essentiellement de l’intransigeance des « durs » des deux côtés ! Si pour la droite israélienne, il suffit de la pression américaine, pour les « durs » du Hamas et du Djihad islamique palestiniens (sans parler du Hezbollah libanais et son allié syrien), Washington ne pourrait les « modérer » ou les neutraliser le cas échéant que si elle coupait ce qui est supposé être leur système nerveux central : l’Iran. La dernière escalade diplomatique américaine contre l’Iran apparaît sous cet angle assez logique.

Le problème dans cette lecture américaine est qu’elle fait fi de la véritable bombe qu’il s’agit de désamorcer avant qu’elle ne fasse exploser avec elle l’ensemble d’une région pourtant vitale pour le système mondial. Avant de s’inquiéter de la virtuelle bombe iranienne, les Américains auraient été mieux avisés de rechercher avec plus de sérieux et de profondeur les raisons qui ont fait échouer toutes les étapes diplomatiques censées mener à la paix depuis Madrid et Oslo.

La question palestinienne dont l’administration américaine reconnaît pourtant la centralité dans l’architecture des conflits qui minent le Moyen Orient ne date pas de 1979, année de la « révolution islamique » iranienne. Le problème palestinien existe bien avant cette date. Ce problème existe parce qu’il existe un problème qui s’appelle Israël. Réduire l’intransigeance des composantes nationales de la résistance palestinienne qui refusent d’abdiquer les droits nationaux légitimes de leur peuple à une « manipulation » syrienne ou iranienne relève d’une analyse schématique.

Le principal pourvoyeur de résistants palestiniens, c’est l’Etat colonial israélien lui-même. Non content d’exister au mépris de la géographie et de l’histoire au détriment d’un peuple qui a été chassé de chez lui par la force, l’Etat colonial d’Israël ne cesse depuis la conférence de Madrid (1991) et d’Oslo (1993) de torpiller le processus de paix AMERICAIN qui est pourtant loin de lui être fatal en s’acharnant chaque année à réduire la superficie de ce qui pourrait devenir un jour un territoire palestinien indépendant jusqu’à lui enlever pratiquement toute viabilité géographique et économique.

Jusqu’à ce jour, cette politique odieuse et vicieuse continue devant une communauté internationale impuissante. Comme un enfant gâté auquel les parents n’ont jamais envoyé un signal fort que les choses peuvent sérieusement changer s’il continue dans ses turpitudes, Israël constitue par sa politique de colonisation criminelle une bombe sociale ambulante. Cette bombe menace y compris la crédibilité et les intérêts stratégiques des Etats-Unis dans cette région du monde. Mais cette bombe, qui a déjà laissé des traces indélébiles dans le corps meurtri du peuple palestinien, menace l’ensemble des peuples de la région d’une conflagration généralisée qui viendra s’ajouter au calvaire quotidien des peuples qui ont déjà goûté aux guerres « civilisatrices » américaines.

Calculs et perspectives

Croire que la neutralisation de l’Iran et de la Syrie (à supposer que les Etats-Unis arrivent à atteindre cet objectif) suffira à obliger les Palestiniens à accepter n’importe quelle solution négociée constitue non seulement une faute morale mais aussi et surtout une erreur stratégique flagrante. Israël peut se cacher derrière son mur de la honte, il peut enfermer les Palestiniens dans un territoire exigu qui ressemble de plus en plus à une prison en plein air, il peut compter sur la lâcheté des régimes arabes corrompus, mais jusqu’à quand pourra-t-il défier les réalités démographiques et historiques de toute une région ?Avec ou sans l’Iran, avec ou sans le Hamas, la bombe israélienne continuera de menacer la région parce que le colonialisme israélien –comme tout colonialisme- est tout simplement une matière sociale inflammable. Si les Américains semblent « aimer » ce qui leur arrive en Irak et en Afghanistan alors que selon leurs propres aveux, ni l’Iran, ni la Syrie, ne semblent jouer un rôle actif dans ces conflits, qu’en sera-t-il demain lorsque, poussés dos au mur, tous les protagonistes de la région se verraient contraints de s’unir et de défendre chèrement leur peau contre l’ennemi commun israélo-américain ?

Tout au long du XXe siècle, l’Orient a cherché à survivre aux agressions impérialistes en mettant en œuvre des formes variées de résistance. Les Etats de la région, produits d’un processus complexe de résistance et de compromis, ont montré plus d’une fois leur impuissance à répondre aux aspirations nationales et sociales de leurs peuples respectifs. Même si elle finirait par avoir lieu, la neutralisation de l’Iran et de la Syrie à laquelle s’attelle manifestement l’Amérique risque d’enlever aux peuples arabes tout espoir de pouvoir s’appuyer sur des Etats en vue de défendre leur intégrité et leur dignité bafouées. Cette neutralisation risque même de précipiter la disqualification historique de l’Etat-nation dans cette région du monde.

Les peuples arabes et musulmans – à commencer par le peuple palestinien- seront contraints de rechercher d’autres formes de résistance et de lutte pour faire valoir leurs droits fondamentaux à la liberté, à la justice et au développement durable. La société civile est appelée à voir son rôle et ses multiples formes de résistance non violente prendre une importance stratégique considérable. Rien ne permet de conclure que la résistance civile des sociétés arabes sera moins radicale quant au fond ou moins efficace quant aux résultats que les différentes formes de résistance politique et militaire tentées jusqu’ici avec le soutien de la Syrie et de l’Iran. Cette perspective ne pourra que conforter les mouvements de solidarité avec le peuple palestinien, à travers le monde, dans leur action civile et démocratique visant à imposer un boycott international de l’apartheid israélien. Les calculs stratégiques israélo-américains apparaîtront, de plus en plus clairement, comme des calculs à courte vue.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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