Pour que cesse la tragédie du peuple syrien

Un nouveau crime contre l’humanité vient d’être commis en Syrie. Dans la Ghouta Est de Damas, sous contrôle de la rébellion syrienne, des tirs de missiles sol-sol attribués à l’armée du régime de Bachar Al Assad auraient fait des centaines de victimes, dont de nombreux enfants. Un gaz sarin aurait été utilisé dans cette attaque.

 Pour que cesse la tragédie du peuple syrien

Un nouveau crime contre l’humanité vient d’être commis en Syrie. Dans la Ghouta Est de Damas, sous contrôle de la rébellion syrienne, des tirs de missiles sol-sol attribués à l’armée du régime de Bachar Al Assad auraient fait des centaines de victimes, dont de nombreux enfants. Un gaz sarin aurait été  utilisé dans cette attaque. Les images montrant des dizaines de corps d’enfants sans blessures apparentes tendent à confirmer cette hypothèse. Malgré les dénégations du régime, ce n’est pas la première fois que des armes chimiques auraient été utilisées dans ce conflit particulièrement sanglant qui a déjà fait plus de 100 000 victimes.  A l’issue de sa réunion en urgence, le Conseil de sécurité a rendu public un communiqué dans lequel il condamne  l’utilisation des armes chimiques qu’il estime contraire au droit international et appelle à une enquête globale et neutre.

Sachant qu’au moment même où ces tirs ont eu lieu, une délégation onusienne se trouvait dans le pays pour enquêter sur l’utilisation d’armes chimiques dans ce conflit, il est à craindre que ce énième appel de l’Onu à l’arrêt des combats ne soit guère suivi de résultats sur le terrain. En effet, il semble bien que l’impasse diplomatique engendrée par le nouveau rapprochement russo-américain sur le dossier syrien ait fini par encourager le régime dans son offensive militaire en vue de regagner le terrain perdu et tenter d’écraser la rébellion armée avec l’aide de ses alliés russe et iranien. Les nouveaux équilibres stratégiques et diplomatiques qui président à la realpolitik des grandes puissances ont mis au second plan les considérations humanitaires que ces mêmes puissances agitent dans certaines circonstances pour justifier leur ingérence militaire quand cela les arrange.

Le fait que les puissances occidentales soient actuellement occupées par les inquiétants développements de la crise égyptienne constitue également un facteur encourageant pour le régime syrien et ses alliés qui estiment que le moment est venu de donner un grand coup sans trop attirer l’attention  internationale.

Certes, depuis longtemps, le conflit syrien a dépassé les limites d’une contestation populaire armée contre un régime dictatorial et ce, par la faute de ces mêmes puissances qui ont instrumentalisé l’opposition armée et l’ont abandonnée cyniquement au milieu du gué dès qu’elles ont compris que la perspective de la chute violente du régime dans les conditions actuelles, que redoute tant Israël, ne sert plus leurs intérêts stratégiques.

En effet, il est évident que les puissances occidentales qui soutiennent diplomatiquement la coalition de l’opposition syrienne ne le font pas pour les beaux yeux du peuple syrien. De leur côté, les pétromonarchies réactionnaires du Golfe qui soutiennent la rébellion armée ne sont pas un modèle de démocratie. Sans aucun doute,  dans cette crise, le régime syrien a payé le prix de son alliance avec l’Iran et son soutien au Hezbollah libanais. Mais même à supposer que le régime syrien soit confronté à un « « complot impérialo-wahhabite » comme il le prétend,  cela peut-il justifier l’utilisation par ce régime d’armes lourdes –aviation et artillerie- contre son peuple et pire encore, l’utilisation d’armes internationalement prohibées ?

Les crimes commis par certains groupes djihadistes contre les soldats de l’armée syrienne ainsi que contre des civils sont aussi inadmissibles et doivent aussi être condamnés avec la plus grande fermeté. Mais outre le fait que ces groupes n’obéissent pas à la direction de l’opposition  syrienne et ne représentent qu’une partie de la contestation armée sur le terrain, les crimes commis par des groupes armés, aussi abjects soient-ils, ne sauraient justifier ceux commis par les forces armées d’un Etat censé protéger ses ressortissants.

Le fait que l’armée de Bachar Al Assad recourt à l’aviation et à l’artillerie pour bombarder indistinctement les quartiers contrôlés par la rébellion armée, constitue déjà en soi un crime de guerre inadmissible. Mais depuis longtemps, les civils en Syrie ne sont plus seulement des victimes collatérales d’un conflit qui dépasse ses protagonistes. Les bombardements systématiques sont devenus malheureusement une technique de guerre utilisée par un régime obligé de compter essentiellement sur l’aviation, l’artillerie et les corps d’élite dont l’encadrement est formé sur base d’allégeances tribales et confessionnelles et parce qu’il craint par-dessus tout le retournement des divisions d’infanterie qui connaissent un taux de désertion important.

Aussi horrible soit-il, le dernier crime en date qui vient de frapper des centaines de civils innocents ne doit pas être une occasion pour certaines forces d’ajouter à leur ignominie passée une nouvelle forfaiture.  Non contentes d’avoir dévié la contestation populaire syrienne contre le régime vers une dangereuse militarisation qui n’a fait qu’augmenter les tourments de la population, les puissances occidentales et leurs alliés arabes vont sans doute profiter de ce tragique évènement pour détourner l’attention de la communauté internationale de ce qui se passe en Egypte, c’est-à-dire là où se joue le véritable avenir politique de la région. Et il n’est même pas sûr que cette manœuvre de diversion serve réellement à protéger le peuple syrien.

Ce faisant, les régimes sanguinaires de Sissi et d’Assad sont en train de se rendre mutuellement de précieux services. Le coup d’Etat des généraux égyptiens a permis au régime d’Assad de profiter d’un répit diplomatique qu’il n’a pas hésité à utiliser de la manière la plus sanglante. A son tour, le régime d’Assad vient de renvoyer l’amabilité à ses acolytes égyptiens : le dernier bombardement au gaz sarin va permettre à la junte égyptienne de respirer un peu. La  « communauté internationale » va oublier un  peu l’Egypte et faire semblant de s’occuper de la Syrie. Mais comme il est difficile d’envisager dans les conditions actuelles un consensus entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité  sur ce dossier, rien n’indique malheureusement que la fin de la tragédie du peuple syrien soit proche.

En Syrie comme en Egypte, au nom d’une Realpolitik dont les stratèges israéliens semblent détenir quelques secrets, les grandes puissances semblent pousser le cynisme aux confins de l’immoralité. Quand leurs intérêts stratégiques ne sont pas en jeu, ces puissances croient s’en sortir en versant des larmes de crocodiles et en publiant des communiqués indignés pour finalement justifier leur passivité par l’absence de consensus international quand elles ne laissent pas entendre plus sournoisement que ces violences endémiques, insoutenables en Occident, devraient être replacées dans le contexte d’un Orient décidément irrationnel et incompréhensible.

Bien entendu, les criminels sont avant tout les chefs nationaux qui s’accrochent maladivement à un  pouvoir illégitime et ordonnent pareils massacres. Mais les responsabilités internationales ne sont pas moindres. En Orient, on n’a pas besoin de faire science Po pour savoir que pour une grande partie, les malheurs de la Syrie et de l’Egypte viennent du fait qu’Israël trouve un intérêt stratégique dans le pourrissement actuel, dont il attend l’épuisement et l’autodestruction des potentiels de défense syrien et égyptien après la neutralisation américaine de l’armée irakienne. Ce n’est pas un hasard si Israël met actuellement tout le poids de ses puissants lobbies en Europe et en Amérique pour empêcher toute solution politique qu’il juge compromettante pour ce qu’il croit être sa sécurité nationale.

Mais aucun calcul stratégique ne saurait défier longtemps la volonté irrépressible des peuples épris de liberté et de justice. Ces peuples qui ploient aujourd’hui sous un rapport de forces défavorable ont aussi une conscience et une mémoire. Aujourd’hui, ils sont occupés à panser leurs blessures et essaient de se protéger comme ils peuvent. Mais ils n’oublieront ni les criminels ni ceux qui les ont laissé faire. Ceux qui peuvent intervenir pour abréger la tragédie du peuple syrien mais ne le font pas sont en train de perdre tout crédit moral et politique dans la région et il n’est pas sûr qu’ils pourront, à long terme, sauvegarder les intérêts pour lesquels ils ont choisi de bafouer les principes démocratiques qu’ils ne cessent de claironner dans des cérémonies ostentatoires et hypocrites.

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Enseignant-chercheur

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