Pensées de Malek Bennabi: économie et civilisation

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dimanche 9 octobre 2016

Pensées de Malek Bennabi: économie et civilisation

Peut-on présenter les vues économiques exposées par Bennabi dans son œuvre comme étant constitutives d’une théorie économique ? Bennabi n’était pas plus économiste qu’il n’était psychologue, historien, sociologue, philosophe ou géopoliticien. Il était tout cela à la fois, comme sont obligés de l’être ceux à qui l’on reconnaît la qualité de penseur. Nous sommes en présence d’une pensée globale : sociologique, psychologique, politique, économique… La somme de tous ces segments donne la philosophie de l’histoire bennabienne. Il n’a pas pensé l’économie comme science, mais l’économique comme facteur vital dans la promotion d’une civilisation. Ayant eu à s’occuper de la vie des sociétés, il ne pouvait en occulter les aspects économiques qui y jouent un rôle essentiel. Si une théorie peut être définie comme un modèle explicatif, on est alors fondé à parler chez lui d’une doctrine du développement.

La pensée de Bennabi est indissociable de sa vie. La préoccupation économique s’est imposée à lui comme condition essentielle dans un processus de renaissance. Très jeune, il s’intéresse au statut des terres dans le sud-ouest algérien puisque c’est l’objet de la visite qu’il rend à Ben Badis en 1928. Quelques mois plus tard, il se lance à Tébessa dans l’aventure entrepreneuriale que la crise de 1929 vient hélas stopper. Il se rend alors en France pour des études supérieures. Celles-ci achevées, il rentre à Tébessa où il contribue aux activités sociales et politiques de la ville. C’est ainsi qu’en 1937 il donne une conférence sur la désertification, phénomène qui l’avait frappé alors qu’enfant il effectuait des va-et-vient entre Constantine et Tébessa. 

Par cette conférence, il veut amener les agriculteurs de la région à adapter des cultures plus rentables que l’emblavement et leur propose des alternatives comme la culture du « cactus-berberus » connu sous le nom algérien de « hendi » : « Cette plante est, en effet, nourricière durant trois ou quatre mois de l’année. Et elle nourrirait non seulement les gens, mais également les bêtes auxquelles elle fournirait un très bon tourteau. Comme par ailleurs le cycle de la plante est rapide, on peut mettre au bout de quatre années d’efforts une notable ressource alimentaire à la disposition d’une population constamment menacée par la famine ». Il apprend à un auditoire éberlué que cette culture pouvait donner lieu à des exploitations industrielles en distillant le « hendi » pour obtenir de l’alcool éthylique « qu’on pourrait soit exporter comme tel, soit transformer sur place en éther sulfurique».

Il affirme devant ses auditeurs médusés que lui-même a tenté l’expérience. Il suggère qu’on acclimate en même temps que cette culture vivrière et industrielle celle de la cochenille, un insecte qui vit sur le « cactus berberus » : « La récolte de cet insecte est très rémunératrice, car elle fournit le carmin, un colorant précieux qui vaut quelques dizaines de milliers de francs le kilogramme ». Il propose encore une autre possibilité : l’aloès qui donnerait une précieuse matière, la filasse, « dont le rendement à l’hectare serait certainement plus rentable que celui du blé ». Mais, se rappellera-t-il plus tard, « je n’avais que ma conviction pour convaincre mes auditeurs... On leur parlait de droits, je leur parlais de devoirs ; on leur parlait d’élections, je leur parlais de travail ». 

En 1938, il est à Marseille où il enseigne des ouvriers algériens. Un journal local lance une campagne contre une hausse des prix des artichauts importés d’Algérie. Le journal voulait convaincre les Français que cette hausse était due aux dockers algériens et à leur mauvais rendement qui grevait les prix de revient. Bennabi rédige une mise au point qu’il envoie au journal lequel, bien sûr, ne la publie pas.

Cette anecdote est rapportée dans un article de 1953 où il critique le monopole institué sur le transport maritime par les colons d’Algérie : « On pouvait noter au cours de la même année (1938) un autre indice du poids que le monopole du pavillon fait peser sur la vie algérienne d’une façon négative. La boucherie chevaline avait commencé à l’époque à se ravitailler en Algérie. Il pouvait, il devait en résulter une stimulation pour une production algérienne - l’élevage des équidés - au profit de nos éleveurs et, d’un autre côté, une régulation des prix sur le marché métropolitain au profit du consommateur français. Or, ce double effet fut en quelque sorte absorbé par le monopole du pavillon. Il y eut automatiquement un rajustement des tarifs de transport qui absorba mathématiquement la marge entre les cours des deux côtés de la Méditerranée. Cette fois-ci, on n’aurait pas osé accuser le docker algérien pour le cours du « beefsteak », parce que l’embarquement des bêtes n’exige pour ainsi dire aucune manutention »[1]. 

Lorsque paraît en 1949 « Les conditions de la renaissance », il était prévisible qu’il consacrât à la question du sol une large place : « Dans un pays, le sol est au niveau de l’habitant : quand celui-ci est décadent, celui-là l’est aussi. Le sol algérien est décadent de notre décadence. Le désert monte, un linceul de sable s’étend maintenant là où il y avait des terres fertiles et des troupeaux abondants. Le sable était au-delà de Tébessa. Aujourd’hui il est bien en-deçà, d’une cinquantaine de kilomètres. Dans de telles conditions, d’ici un siècle ou deux, Alger pourrait être une oasis entourée de quelques palmiers... Cela tient essentiellement au déboisement massif qu’on a opéré durant les dernières décennies. La disparition de la forêt en Afrique du Nord est une vielle histoire qui a commencé avec les Romains. En particulier depuis la Kahina qui transforma tout le Sud du pays en terre brûlée… Le problème est météorologique. Il n’y a plus de pluie et la sécheresse calcine le sable. De ce double effet naît le désert dans toute sa désolation. Evidemment, le problème n’a qu’une solution : l’arbre. Il aurait pu en avoir deux si les pays civilisés n’utilisaient pas la science à semer des ruines mais à créer du bien-être ; en effet, il y aurait eu une solution purement scientifique correspondant à la conquête de l’énergie intra-atomique. Il s’agirait d’utiliser les 24.103 milliards de calories que contient chaque gramme de matière, non pas à la volatilisation de villes entières mais à l’évaporation artificielle de l’eau de mer. La technique actuelle pourrait résoudre ce problème, comme celui d’amener et de condenser les nuages artificiels au point voulu en se servant de la force éolienne et d’un procédé chimique. Mais nous n’en sommes pas là : on applique la désintégration de l’atome à l’art de la mort et non à l’art de la vie. Il demeure donc un seul procédé, l’arbre. Mais là, il faut vaincre notre psychologie. Peut-on concevoir en Algérie qu’il est nécessaire de planter des centaines de milliers d’arbres ? »

« La République algérienne » reprendra la substance de ce chapitre sous le titre « L’Algérie devant la menace du désert »[2]. Bennabi reviendra deux ans plus tard sur le sujet dans un article intitulé « Le problème du sol algérien »[3] où il écrit : « Il faudrait une meilleure adaptation des cultures à la nature du sol… Toutes les générations de cultivateurs ont semé jusqu’ici du blé et de l’orge. Mais ces cultures deviennent de moins en moins rentables ou, plus exactement, de plus en plus ruineuses. Le sol et le climat dans tout le sud-constantinois, en particulier à Tébessa, ne peuvent plus, ne veulent plus produire du blé et de l’orge … »[4]. Un an plus tard, il prend part à un débat qui lui donne l’occasion de réitérer ses positions[5]. Il l’abordera une autre fois dans un article (« Pour une véritable régénération du sol algérien »[6]) où il critique l’inaction des services coloniaux. 

Il y reviendra après l’indépendance de l’Algérie en appelant à une coopération entre les pays maghrébins en matière de reboisement et suggère de « faire communiquer certaines dépressions du sud algérien avec la Méditerranée à travers les chotts d’El-Djerid », et donne en exemple le désert de Kara Korum au sud de l’URSS, « transformé en jardin »[7]. Dans son dernier livre, « Le musulman dans le monde de l’économie », il réitère le conseil qu’il avait donné dans « L’Afro-asiatisme » de s’intéresser aux idées d’un agronome russe, Terence Maltsev, sur l’exploitation des terres arides ou semi-arides, « caractère qui correspond à d’importantes surfaces de l’aire musulmane et en tout cas à la nature du sol nord-africain ».

Les craintes et les prédictions de Bennabi se sont largement confirmées. Aujourd’hui, la surface agricole utile en Algérie est de 8,5 millions d’hectares sur les 238 millions que totalise son territoire. Si, en 1962, cette SAU était de 0,87 hectare par habitant, elle n’est plus que de 0,25 hectare en 2000, et sera de 0,15 en 2020 selon les prévisions des experts. Quant au taux de boisement de l’Algérie, il n’est plus que de 1,5%.

A titre de comparaison, la France dont le territoire métropolitain (550.000 km2) est 4,5 fois plus petit que celui de notre pays (2, 3 millions de km2) possède une SAU de 29 millions d’hectares, soit 54% de son territoire. Bennabi s’est intéressé, après l’homme et le sol, au troisième terme de son triptyque civilisationnel, le Temps, en quoi il voit une valeur civilisationnelle et sociale.

Il écrit dans les « CR » : « Le temps est un vieux fleuve qui traverse le monde. Il passe à travers les cités, alimentant leur labeur de son énergie éternelle ou berçant leur sommeil de la complainte des heures qui passent inutiles. Il baigne également l’aire de chaque peuple et de chaque être du flot ininterrompu de ses vingt-quatre heures quotidiennes. Mais dans une aire il devient de la « monnaie », et dans une autre du « néant ». Il passe et se jette dans l’histoire avec la valeur que lui donne le labeur accompli… On a bien en Algérie le sens de quelque chose qui s’appelle la durée qui se jette dans le néant. Mais on n’a pas encore la notion du temps qui se jette dans l’histoire…C’est le sens du rendement et de l’efficacité, c’est-à-dire le sens de la vie actuelle, qui nous fait terriblement défaut ». 

Malgré la présence du colonialisme, il cherche le moyen d’amener les moyens économiques de la société algérienne à une meilleure utilisation et pose le problème de l’orientation du capital : « La fortune, c’est l’avoir de quelqu’un. Il lui manque les qualités dynamiques du capital… Le capital est un avoir essentiellement mobile, expansif, en ce sens qu’il se développe hors du champ d’une personne et au-delà de la mesure de ses besoins…Le problème qui se pose en Algérie n’est pas un problème de quantité d’argent, mais de mouvement d’argent… Il ne s’agit pas de l’orientation des « grosses fortunes », mais de toutes les disponibilités de la population dont il s’agit de transformer le caractère social par leur investissement dans des affaires susceptibles d’exciter le mouvement de l’argent et de créer du travail. On peut d’ailleurs, riche de l’expérience européenne, éviter les abus du capitalisme et ses funestes conséquences, en consacrant de prime abord le caractère démocratique de l’avoir algérien… ».

Pour Bennabi, les phénomènes de civilisation sont de nature énergétique et l’histoire n’est que la réalisation d’états psychologiques. Il écrit dans « VI » : « Au stade de la vie végétative, l’homme s’adapte par un moindre effort. Pour réagir contre le froid, il garde ses calories, en dépense le moins possible, fait par conséquent un minimum de mouvement, se blottit et se recroqueville. Pour réagir contre la faim, il tend la main à ce que produit spontanément la nature : il mange par exemple des racines. A ce stade de l’évolution, on s’adapte par une sorte de sous-effort. Au stade de la vie active, par contre, l’homme s’adapte par un sur-effort. Il s’organise. Contre le froid, il créé tout un système de chauffage, et quand il ne peut en disposer en certaines circonstances de sa vie, il réagit d’une manière différente, en dépensant des calories, en exécutant des mouvements. Pour se nourrir, il conditionne techniquement le sol auquel l’homme de la vie végétative demandait inconditionnellement sa nourriture. Or, c’est le passage de la vie végétative à la vie active qui marque le début d’une civilisation ou d’une renaissance. » Il explique le sous-développement par l’énergétique : « En physique, une sous-tension ne peut produire l’éclairage : parfois même, elle entraîne l’extinction de la lampe. Donc, un certain voltage doit être atteint pour l’obtention de certains effets. » 

Un fait social, pour agir sur l’individu, doit d’abord être transposé en fait psychique. Rejoignant en cela Spengler pour qui « chaque vie économique est l’expression d’une vie psychique », il pense que l’économie est d’abord une psychologie car à l’échelle d’une nation les idées pèsent plus lourd sur l’économie que les facteurs matériels ou financiers et note dans le «PISM » : « Ce sont des modifications d’ordre psychologique qui amènent à la surface de la vie sociale des modifications économiques et politiques. Le psychologique précède et conditionne le social ».

Elle est ensuite une politique conçue pour susciter une dynamique fondée sur la primauté de la production sur la distribution et du devoir sur le droit : « Une politique qui ne parle pas à un peuple de ses devoirs, mais uniquement de ses droits, n’est pas une politique mais une mythologie ou une sombre mystification ». Le développement, autant que les grandes réalisations de l’histoire, ne sont accessibles qu’aux hommes qu’habite une idée, une mission, une « chaleur » (au sens thermodynamique qui veut qu’il n’y a « travail » que s’il y a « chaleur »). Ce sont ces facteurs qui sont à l’origine des miracles économiques et des réussites sociales. Il écrit dans le « MME » : « L’économie n’est pas une affaire de création de banques ou de construction d’usines uniquement. C’est avant tout la formation de l’homme et son attitude nouvelle face à tous les problèmes… L’économie, nonobstant la conscience doctrinale dont elle découle, est la matérialisation de la civilisation».

Bennabi était à la base un ingénieur en électricité. Il est devenu avec ses idées énergéticien : « La loi des échanges qui commande la vie sociale ne se réduit pas en effet au simple schéma d’un équilibre entre production et consommation : un tel équilibre serait mortel, puisqu’il ne rendrait possible qu’une utilisation des produits sans aucun accroissement des forces productrices. Davantage, un tel équilibre n’est même pas concevable, et c’est le sens du principe de Carnot en thermodynamique : pour qu’il y ait manifestation d’énergie, il faut une potentialisation, c’est-à-dire une accumulation d’énergie, donnant lieu à une chute de potentiel, comme la différence des températures dans une machine thermique, ou le voltage dans une machine électrique. Ce que nous appelons le « besoin » doit être considéré comme une chute de potentiel sur le plan des énergies sociales» (« VI »).

Les facteurs fondamentaux sur lesquels repose une civilisation, (l’homme, le sol et le temps), sont convertis en facteurs de production. A ces facteurs «objectifs », s’ajoute un facteur « subjectif » de nature psychologique, idéelle, qui va jouer le rôle de principe actif. Le catalyseur n’est pas K (le capital), mais I (l’idée). Ainsi, l’économie est fondue dans une théorie de la civilisation : « Un système économique s’oriente par les forces morales qui lui donnent une signification humaine, une finalité historique».

Dès lors, la définition que donne Bennabi au sous-développement n’est plus économique, mais surtout psychologique et sociologique : « Le sous-développement n’est qu’un aspect du problème de l’homme qui n’a pas appris ou qui a désappris l’usage de ses moyens primaires - le sol et le temps - d’une façon efficace, en notant que c’est l’efficacité de l’homme qui détermine celle des autres facteurs. Réduire l’inefficacité de l’individu, c’est donc réduire le sous-développement de la société. Par conséquent, quand nous faisons un parallèle entre le développement et le sous-développement au niveau du collectif, ou encore entre l’efficacité et l’inefficacité au niveau de l’individuel, c’est une comparaison des niveaux culturels que nous faisons entre une culture d’une part et quelque chose qu’on peut - pour demeurer dans l’esprit de notre systématisation - caractériser par ailleurs comme une inculture » (« Perspectives algériennes »).

Quand il rédige en 1956 « L’Afro-asiatisme », il réserve un chapitre aux « principes d’efficacité d’une économie afro-asiatique » où il interprète de la même manière la situation de sous-développement des peuples afro-asiatiques : « L’économique n’a pas pris dans la conscience du monde afro-asiatique le développement qu’il a pris en Occident dans la conscience et dans la vie de l’homme civilisé. Depuis des siècles déjà, l’économie était en effet devenue en Occident une base fondamentale de la vie sociale, une norme essentielle de son organisation. En Orient, elle demeurait par contre au stade d’économie naturelle, non organisée… La société orientale n’était pas appelée par ses nécessités internes à fonder comme la société occidentale une doctrine économique tel le capitalisme ou le communisme. Elle n’y était pas appelée en raison d’une psychologie particulière nouée depuis des siècles sur un idéal de renoncement … ».

La théorie économique classique a été construite sur l’idée de base d’un « homo oeconomicus » programmé par la nature pour rechercher son bonheur en réalisant des profits. Cette idée dérive elle-même de la philosophie humaniste mise en valeur par la Renaissance qui, renouant avec la pensée antique, place l’homme au centre des préoccupations. Or, cette vision de l’univers qui a donné lieu aux courants matérialistes est spécifique à l’Occident. Ni les civilisations du Moyen-Orient, ni celles de l’Extrême-Orient ne connaîtront cette évolution et cette tendance à tout ramener à la terre. Le cartésianisme voudra établir une harmonie entre la raison humaine et le principe divin mais il sera dépassé par le matérialisme, le rationalisme, le positivisme et le marxisme. 

Dans le premier paragraphe de l’introduction au « PC » Bennabi écrit : « Les multiples problèmes qu’on classe en général sous le terme de sous-développement sont en fait les expressions différenciées d’un seul et unique problème qui se pose dans tout pays sous développé, celui d’une civilisation, à condition toutefois de prendre ce mot dans une acception restrictive, je veux dire moins généralisée que celle qui lui donne d’habitude l’anthropologie. Autrement dit ; la civilisation n’est pas toute forme d’organisation de la vie humaine dans toute société, mais une forme spécifique propre aux sociétés développées ».

Comme pour le conforter dans ces considérations, la presse du mois de juin 1958 publie un article sur la famine selon lequel dix-huit des trente-quatre plus grandes famines recensées dans l’histoire humaine ont eu lieu en Inde dont la dernière en 1943 où, rien qu’au Bengale, elle fit deux millions de victimes qui se sont laissé mourir sans toucher aux vaches. Il note dans ses Carnets : « Ce détail montre combien est juste la thèse que le facteur économique n’explique pas toute l’histoire puisque la faim elle-même résiste chez l’individu grâce à un mécanise psychologique qui n’obéit à aucune loi économique ». 

Après la deuxième guerre mondiale, des théories «développementalistes» apparaissent, réduisant le phénomène du « développement » à une question de facteurs de production. L’économie politique marxiste avait préparé le terrain à cette approche, d’autant qu’elle semblait confirmer son « efficacité » en Union soviétique. On pensait pouvoir se suffire de la compétence des experts. Ce n’est qu’après avoir constaté l’échec de cette approche mécaniste que des intellectuels et des économistes s’avisent de s’intéresser au rôle de la culture et de la psychologie dans la problématique du développement. Bennabi a été l’un des premiers à le faire. Dans la reconstruction de l’Allemagne et du Japon après la seconde guerre mondiale en des délais extrêmement courts, il n’a pas vu les effets du plan Marshall, mais surtout la vitalité des cultures allemande et japonaise. Pour conforter son jugement, il se réfère souvent dans ses articles, ses conférences et ses livres à l’exemple du docteur Schacht qui, après avoir été à l’origine de la relance économique de l’Allemagne entre les deux guerres, n’a pu obtenir les mêmes résultats en Indonésie où il avait été appelé alors que ce pays était doté des meilleurs atouts agricoles et miniers. 

Parlant du redressement économique fulgurant de l’Allemagne, Bennabi écrit : « Plus que le nombre de machines, la seule mesure valable du niveau de civilisation d’un pays et de son potentiel social est sa culture. L’Allemagne en 1945 ne disposait plus de machines, ni de marks, ni de dollars, ni même de souveraineté nationale. Elle ne disposait plus que d’un seul capital indestructible. Ni les bombes au phosphore ni les tanks ne pouvaient en effet détruire sa culture. Je ne dis pas sa « science » ou sa « technique », autres ambiguïtés qui compromettent la signification du concept « culture » en soumettant celle-ci au pouvoir de l’école ou de l’usine. Car en fait, ce n’est ni le savant ni le technicien qui ont refait l’Allemagne après 1945. D’ailleurs, la plupart de ces savants et de ces techniciens, comme Von Braun, avaient été raflés comme prises de guerre par les Américains ou les Soviétiques. Ce qui a refait l’Allemagne, c’est l’esprit allemand : celui du berger, du laboureur, du métallo, du docker, de l’employé, du pharmacien, du médecin, de l’artiste, du professeur. En un mot, c’est la culture allemande qui a refait le pays de Goethe et de Bismarck. L’homme du « miracle allemand » après la guerre, n’est pas Erhard… Avant la guerre et avant Erhard, il y a eu Schacht et un autre « miracle allemand ». Celui-ci se répétera tant qu’il y aura une culture allemande. Ajoutons d’ailleurs que les limites du « miracle » sont des limites culturelles en dehors desquelles il n’est plus possible. Nous l’avons bien vu avec le Dr. Schacht. Il n’a guère pu, dans certains pays d’Asie nouvellement indépendants qui l’avaient appelé, refaire le « miracle » produit et reproduit dans son pays. Il avait eu beau retrousser les manches et frapper de sa baguette magique : rien n’est sorti de la boite de ce prestidigitateur, sinon un peu de désillusion. Soit dit entre parenthèses à ceux-là qui croient que le problème économique est une affaire de sabir ou de jargon, que ce n’est même pas seulement une affaire de chiffres. Sans quoi, un prestidigitateur du chiffre comme Schacht n’aurait pas échoué dans ses missions asiatiques »[8]. 

Bennabi veut attirer l’attention sur la nécessité de créer une conscience économique avec ses implications dans les structures personnelles de l’individu, dans ses habitudes, dans le rythme de ses activités, dans ses attitudes devant les problèmes d’ordre social : « Pour l’individu comme pour la collectivité, il s’agit avec des moyens donnés, de faire le maximum. Or, le contraire arrive souvent dans les pays sous-développés où les moyens, tout en étant réduits en raison du degré de développement social, se trouvent en outre comme dégradés dans leur utilisation par certaines lacunes psychologiques… Dans ces pays, ce n’est pas seulement le moyen matériel qui manque, c’est aussi la disposition d’esprit ».

Il conceptualise et ramène à une expression, l’équation personnelle, ces considérations extra-économiques qui ont pourtant tant à voir avec l’efficacité d’une politique économique : « Un principe d’économie n’a son plein effet, sa pleine efficacité, que dans les conditions que lui offre une expérience sociale donnée. Cette efficacité ne dépend pas de conditions d’ordre strictement économique… Il y a une équation personnelle qui compte infiniment, quoique implicitement, dans cette efficacité… Une technique sociale, un principe d’économie ne sont valables que dans la mesure où ils n’entrent pas en conflit avec les données de l’équation personnelle qui prévaut dans le milieu où on veut les appliquer…Il ne s’agit pas seulement de résoudre une équation économique, mais de l’adapter à une certaine équation personnelle » (le « MME »). Si l’équation biologique de l’homme est partout pareille, l’équation sociale, elle, « varie d’une société à une autre, et dans une même société, d’une époque à une autre, suivant le degré de développement ou de sous-développement ». Elle est conférée aux individus par leur société comme un dénominateur commun marquant leur comportement et déterminant leur degré d’efficacité, et devient un déterminisme sociologique : « Quand, dans un pays engagé dans un plan d’industrialisation on constate qu’on peut importer l’équipement nécessaire à l’exécution de ce plan mais qu’il est impossible d’importer aussi la psychologie qui va de pair, on pose en fait indirectement le problème de la culture » (le « PC »).
Après l’indépendance de l’Algérie, la plupart des articles de Bennabi ont pour sujet l’économie, le développement, l’efficacité économique. A l’époque où il écrivait, le pétrole n’avait pas encore le poids qu’il allait avoir dans les économies des pays producteurs et dans les relations internationales après la guerre d’Octobre 1973, mois où il était mourant. Avec le quadruplement des prix en 1973, puis les « chocs » suivants, l’Algérie allait disposer de ressources nouvelles et imprévues pour financer une politique économique qui allait de plus en plus s’éloigner de ce qu’il souhaitait. Le développement du pays allait se placer dans une complète dépendance de cette « rente » et du recours à l’endettement extérieur. En parallèle, l’agriculture était soumise à une politique qui allait la déstructurer, la déstabiliser et réduire à néant son rendement. La vulnérabilité et l’extraversion de l’économie algérienne atteignent un niveau absolu, fragilisant les équilibres intérieurs et livrant aux incertitudes du marché pétrolier le budget de l’Etat. Le dirigisme déresponsabilise les agents économiques autres qu’institutionnels ainsi que les citoyens, faisant peser toutes les responsabilités sur l’Etat. C’est ce qui a conduit aux événements d’octobre 1988, date à laquelle l’Algérie est entrée dans un cycle général de crises de toutes natures (économique, financière, sociale, politique, idéologique) et une violence terroriste sans précédent dans le monde.


N.B
[1] « Des « ententes » aux conjurations », la République algérienne du 25 décembre 1953.

[2] La RA du 11 mars 1949.

[3] La RA du 01 juin 1951.

[4] La RA du 01 Juin 1951.

[5] « La réforme agraire en Egypte », la RA du 26 septembre 1952.

[6] La RA du 30 avril 1954.

[7] « Planification et micro-planification », Révolution africaine du 20 mars 1968.

[8] « Le problème de la culture », Révaf du 10 avril 1968.
 

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Auteur de plusieurs livres, intellectuel algérien, disciple de Malek Bennabi, Noureddine Boukrouh a fondé le Parti du Renouveau Algérien (P.R.A.). En novembre 1995, il a été l'un des quatre candidats à la première élection présidentielle pluraliste de l'histoire du pays.

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