Pensée de Malek Bennabi: la métaphysique de l'histoire

A l’instar de Hegel, Bennabi pense que le « plan de la Providence est concevable et connaissable ». L’Hi

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dimanche 25 septembre 2016

Pensée de Malek Bennabi: la métaphysique de l'histoire

A l’instar de Hegel, Bennabi pense que le « plan de la Providence est concevable et connaissable ». L’Histoire est mue par une horlogerie invisible qui la dirige dans une direction précise, celle de la civilisation universelle et de la jonction finale entre l’humain et le divin. Elle œuvre obscurément à l’avènement d’un esprit universel et évolue vers un point oméga qui recoupe la volonté de Dieu. Ce mouvement va de la barbarie à la société et des unités historiques que sont les civilisations à l’unification à l’échelle planétaire. L’évolution culturelle prendra le relais de l’évolution naturelle pour la mener à son but ultime : l’unité du genre humain et le « renouvellement de l’Alliance » avec Dieu, rompue par l’homme de multiples fois. Bennabi est totalement en phase avec Hegel pour qui « l’histoire du monde, avec tout ce que ses annales rapportent de changements, est le processus de développement et la réalisation de l’Esprit - c’est-à-dire la véritable théodicée -, la justification de Dieu dans l’Histoire…. L’histoire universelle est la manifestation du processus divin, de la marche graduelle par laquelle l’Esprit connaît et réalise sa vérité… Les peuples historiques, les caractères déterminés de leur éthique collective, de leur constitution, de leur art, de leur religion, de leur science, constituent les configurations de cette marche graduelle… » (« La raison dans l’Histoire »).

L’état du monde avec ses réalités et ses apparences ne bouche pas l’horizon de son esprit. Il ne s’enferme pas dans l’actualité qui l’environne, il croit en un « plan d’ensemble » qui confère un sens métaphysique à l’histoire, à l’enchaînement des événements. Il est « finaliste », et aime considérer les phénomènes en perspective pour en lire la signification globale au lieu de les regarder en rétrospective, ce qui ne renseigne pas assez sur leur signification réelle. Pour lui, l’histoire n’est pas un simple enchaînement de faits et d’effets déterminés par des causes, mais un courant vital dirigé par des « fins » qui, si elles ne sont pas visibles et perceptibles, sont néanmoins intelligibles. L’homme fait l’histoire mais il ne la comprend que lorsqu’elle est achevée, lorsqu’elle est derrière lui. En cela, il est d’abord musulman, ensuite khaldounien. L’histoire ne doit pas être vue à partir de ses causes seulement, mais aussi de sa finalité, du but vers lequel elle tend. La causalité est loin de suffire aux besoins de compréhension de l’homme : « La terre ne tourne pas pour nous ou à cause de nous. » note-t-il[1].

Si les musulmans ont réduit l’islam un culte, Bennabi y voit une possibilité de solution aux problèmes du monde. Le « ilm » vise l’individu, les biens et récompenses qu’il peut tirer de la foi et de l’adoration de Dieu, Bennabi vise la finalité de l’Histoire. L’historique doit coïncider avec l’eschatologique. Ibn Khaldoun a pressenti que si les civilisations passaient, le phénomène civilisationnel poursuivait sa trajectoire, faisant passer les acquis de l’une à l’autre et incitant la nouvelle à dépasser la précédente selon une loi générale de l’évolution qu’il assimile à la volonté de Dieu, « Sunnat Allah ».

Dès l’éclosion de sa pensée Bennabi s’est positionné dans une vision universelle. La définition qu’il donne de la civilisation dans « Les conditions de la Renaissance » (1949) est d’abord métaphysique. Elle lui apparaît comme « le cours d’un astre idéal autour de la terre, se levant successivement à l’azimut de chaque peuple… La providence dirige le cours inflexible de la civilisation dont les cycles se succèdent malgré tous les obscurantismes, les maraboutismes, les colonialismes et les empirismes politiques. » Au moment où est rédigé « Vocation de l’islam », entre 1949 et 1950, il ose une grande audace pour l’époque : « Certaines étapes, comme le « nationalisme », qui paraissent nécessaires ne sont plus qu’archaïsmes dépassés par l’histoire… Le colonialisme et le nationalisme sont également condamnés». 

Quatre ans plus tard, en février 1953, il n’a pas changé de point de vue : « Quand nous parlons d’un nationalisme quelconque, nous savons que nous parlons d’un certain complexe où entrent un certain chauvinisme, une certaine intransigeance. Et il correspond bien par ces côtés négatifs à une certaine fermeture sur soi-même, à un étranglement des consciences, à un rapetissement des cœurs. Voilà donc ce que peut être, sous son aspect négatif, un nationalisme, qu’il naisse en Europe, en Afrique du Nord ou en Amérique… Nous sommes ici dans une aire où les circonstances sociales étaient telles que le nationalisme devait y naître sous la forme d’un désespoir. Et ce désespoir est dû surtout à l’immense sentiment de solitude que le musulman a ressenti dans sa condition d’indigène. C’est à cette solitude insupportable que le nationalisme doit son caractère imperméable»[2]. En 1956, il soutient encore dans « L’AA » : « Comme le nationalisme politique, le nationalisme économique est à son tour dépassé par les données actuelles. L’économie évolue vers la socialisation à l’intérieur et l’internationalisation à l’extérieur ». 

Le mondialisme[3] et sa finalité, un humanisme intégral seront, pressent-il, le produit d’une série de synthèses préalables qu’auront à réaliser les peuples et leurs élites. N’attendant pas que les choses se fassent d’elles-mêmes, ni que d’autres en prennent l’initiative, il s’implique. Face au drame colonial dans lequel est plongé son pays, il appelle de ses vœux une synthèse de la communauté algérienne avec sa double composante arabe et française. Dans un article intitulé « A la conscience chrétienne », il exprime sa douleur de voir les deux communautés piocher des deux côtés pour creuser et élargir le fossé entre elles : « La sinistre besogne des piocheurs m’apparaît horrible… Tous les moyens d’arrêter la triste besogne sont entre les mains de l’Administration. Mais qui peut la décider ? [4]». Il pense que « la thèse colonialiste et la thèse nationaliste ne peuvent échapper à ce processus fatal » qui aboutira à la « communauté algérienne », ajoutant : « Il s’agit d’unifier deux « conditions » en une condition de vie humaine générale, d’ouvrir deux solitudes presque stériles à une vie communautaire plus féconde… La réalité algérienne doit aboutir et aboutira fatalement au terme hégélien de la synthèse qui succèdera inéluctablement à la thèse coloniale et à l’antithèse nationaliste.[5] » 

Cet homme de science et de foi dont la vie et l’œuvre sont vouées à la recherche de synthèses pour dépasser les contradictions et les antagonismes devine « l’obscur effort de synthèse mondialiste que poursuit notre époque, inconsciemment ou consciemment, soucieuse de découvrir ou d’élaborer son unité dans tous les domaines »[6]. Pourtant, la guerre froide fait rage, le monde est divisé en blocs, la Chine et les Etats-Unis s’affrontent en Corée… Mais lui regarde loin, plus loin que ces événements, plus loin que l’horizon du XXème siècle. Une synthèse, c’est pour lui l’annulation des effets d’une thèse par ceux d’une antithèse, contradiction qui va permettre de déboucher sur une intégration de l’une à l’autre, une mise en commun de ce qu’il y a de meilleur chez les peuples, une élévation de part et d’autres à « une parole commune » selon l’expression coranique. C’est ainsi qu’il croit possible une synthèse entre le capitalisme et le communisme, le premier en consacrant plus au social, le second en se démocratisant[7]. 

Malheureusement, ce qui peut être vrai en philosophie peut ne pas l’être en politique. Ni la première, ni la deuxième de ces synthèses ne se réaliseront. Les deux communautés vont bientôt s’affronter à mort en Algérie, tandis que le communisme s’effondrera de lui-même trente-cinq ans plus tard. Dans « La fin d’une psychose »[8] il voit dans le projet d’une nouvelle constitution en Egypte un « apprêt des pays musulmans pour faire dignement leur entrée dans l’évolution générale qui semble devoir prochainement aboutir à l’avènement de la famille humaine, unifiée, pacifiée ». Sur ce point aussi Bennabi s’est trompé : l’islam n’a pas fait son entrée dans « l’évolution générale » menant à la famille humaine, il s’en éloigne et n’est intéressé que par la famille céleste.

S’appuyant sur des références morales aussi prestigieuses que Gandhi, Bertrand Russel, Toynbee, Emmanuel Mounier et Robert Oppenheimer, il est convaincu que cette nouvelle situation, si elle ne conduira pas l’humanité à une nouvelle guerre qui lui serait fatale, devra l’engager dans l’ère œcuménique : « L’unité de l’histoire humaine s’affirme au XX° siècle de manière à ne plus laisser place à la conception classique des « unités historiques » indépendantes, chacune intelligible par soi » (« L’Afro-asiatisme » »). Pour lui, c’est comme si « les » civilisations avaient rempli leur mission en élevant les hommes à des degrés divers de culture et de progrès et qu’elles devaient désormais enclencher chacune de leur côté un processus de rapprochement qui en ferait « la » Civilisation.

Il écrit dans « Vocation de l’islam » : « Il semble que notre époque d’après ses grandes augures et ses grands témoins soit celle d’une grande mutation humaine. C’est, semble-t-il, l’époque où l’humanité qui avait franchi avec le néolithique le premier palier de son histoire en s’élevant au niveau des civilisations, doive franchir maintenant le second palier qui l’élèvera au niveau de la civilisation de l’homme œcuménique. Bien entendu, en se plaçant dans cette perspective, on ne voit pas le chemin à parcourir pour atteindre le but, ni toutes les difficultés du chemin. Ceux qui auront à guider les peuples vers ces objectifs auront à résoudre pratiquement des problèmes difficiles certainement. Mais l’histoire les aidera à les résoudre, tant que leur politique concordera avec la logique historique».
Une telle annonce peut sembler naïve même aujourd’hui. Pourtant, il est conscient des réalités du monde qui l’entourent : « Les conditions actuelles sont si contradictoires que les chances de l’humanité semblent, à l’heure présente, à peu près également réparties entre l’un et l’autre termes de l’alternative. Si les faits scientifiques et économiques ont mis le monde en état de pré-fédération, les idées, au contraire, y maintiennent tous les ferments de discorde et de conflit. On retrouve ici, et dans son expression la plus violente, le décalage qui a toujours existé entre la conscience retardataire et la science progressiste. Mais cette fois-ci, le décalage devient incompatible avec l’existence même de l’espèce ». 

Dans « L’Afro-asiatisme » Bennabi laisse le croyant parler en lui : « L’humanité est entrée dans une période où, pour la première fois, l’histoire doit poser son problème systématiquement en termes métaphysiques… Le problème fondamental en fonction duquel se posent tous les autres, c’est le problème du salut de la race humaine... Dans la pensée du croyant pour qui « l’homme est l’image de son Créateur », il y a une synthèse de l’humain et du divin à une échelle donnée. La vérité métaphysique, pour une telle pensée, transcende mais n’exclut pas la vérité temporelle… La solution temporelle est dans la fatalité de l’histoire parce qu’il n’y a pas d’alternative sinon dans le néant ». 

Bennabi vouait une véritable vénération à Gandhi en qui il voyait un inspiré, un sage qui appelait à la mise en place d’une « fédération universelle » ; Bertrand Russel rêvait de la formation d’un « gouvernement du monde » ; Toynbee proposait « un système coopératif de gouvernement mondial » ; Mounier parlait de « totalité de l’histoire »… La convergence de ces grandes figures du XX° siècle conforte Bennabi dans ses certitudes : « La raison humaine serait vaine si elle ne coïncidait pas avec le processus des faits qui impriment la volonté de Dieu à l’histoire. Et elle serait sacrilège si elle voulait dévier le cours de l’histoire comme si elle voulait s’opposer aux desseins de Dieu… Les savants ne veulent pas se compromettre à « orienter » l’histoire. Ils l’écrivent en lisant son passé. Ils s’interdisent de la lire dans son avenir, de lui trouver un sens. Il n’est pas possible, bien sûr, de faire cette lecture par anticipation. Elle est impossible à cause de l’écriture mystérieuse qui trace les desseins de Dieu. Mais entre les lignes ésotériques, il y a parfois des lumières révélatrices d’un sens de l’histoire… » (« L’Afro-asiatisme »). 

Le point de vue auquel il aime à se placer est un point de vue qui prend en compte le passé et le présent pour en déduire l’avenir : « Il convient d’adopter le point de vue cosmique pour saisir le sens intégral de l’histoire. L’homme est la condition fondamentale de toute civilisation et la civilisation fixe constamment la condition humaine. Saisis dans leur perspective humaine totale, les faits les plus ordinaires acquièrent une complexité significative… Un même événement peut concerner des existences différentes et se rattacher à des ordres de faits distincts… Cette remarque devient d’autant plus vraie que l’événement devient plus complexe qu’il dépasse le plan individuel ou même celui de la cité ou de la nation. Certains évènements historiques débordent le cadre de la simple interprétation rationnelle, fondée sur la donnée humaine immédiate, l’intérêt matériel, moral ou politique. Ils semblent plutôt participer d’un ordre irrationnel, dont la raison cartésienne ne saisit pas le contenu » (« Vocation de l’islam »).

Et de proposer à la méditation sous cet éclairage précis l’exemple de l’épopée de Tamerlan (1336-1405): « Faire « rationnellement » l’histoire de cette épopée, ce serait sans doute en rassembler les éléments, les coordonnées, selon leurs rapports avec la figure centrale de son héros. Or, on s’aperçoit que les éléments rationnels propres à l’homme et à ses données personnelles ne nous donnent pas une explication satisfaisante de son œuvre. En effet, l’homme n’était pas un soudard, un simple porteur de sabre ; le sens religieux et politique, le génie militaire et administratif faisaient de lui un personnage complexe, mais parfaitement défini. Nous le voyons cependant abattre son sabre sur la Horde d’Or qui était en passe de conquérir l’Europe sous la direction énergique de Toghtamish. Nous voyons le glaive redoutable de Tamerlan s’abattre également, non pas sur la Chine, legs de son aïeul Gengis-Khan, ni sur l’Inde, future conquête de son descendant Baber, mais sur l’Empire ottoman où Bajazet concentrait une armée de cinq cent mille hommes pour conquérir Vienne. Pourquoi ce singulier comportement ? » (« Vocation de l’islam »). 

Bennabi commence par examiner l’interprétation donnée par Toynbee aux mêmes événements et le jugement qu’il a porté sur Tamerlan, qualifiant son geste d’« aveuglement »[9] : «L’auteur anglais ne semble pas avoir remarqué l’importance capitale de cet « aveuglement » de l’empereur tatar pour le cours ultérieur de l’histoire générale. Car c’est bien l’épée de Tamerlan qui a frayé le chemin à la civilisation occidentale naissante, parmi les périls du crépuscule qui venait sur le monde musulman… Peut-on, dans ces conditions, parler d’un « aveuglement » ou, n’y faut-il pas voir plutôt la manifestation d’une suprême lucidité, par-delà la simple intelligence de Tamerlan ? »

Ce démarquage fait par rapport à Toynbee, Bennabi reprend son raisonnement : « Pour donner aux évènements l’interprétation intégrale compatible avec tout leur contenu, il faudrait les envisager non seulement sous le rapport de la causalité, mais avec leur finalité dans l’histoire. Or, sous ce rapport il faudrait parfois renverser la méthode historique ; voir les phénomènes en perspective au lieu de les voir en rétrospective, les considérer dans leur aboutissement et non à leur point de départ. Pour comprendre l’épopée de Tamerlan il faudrait, par exemple, se demander ce qui serait advenu de l’Europe si Toghtamish avait occupé Moscou, puis Varsovie, si Bajazet avait planté son étendard sur les monuments de Vienne, puis sur ceux de Berlin. Dans ce cas, l’Europe eût fatalement passé sous le sceptre triomphant de l’islam temporel. Mais ne voit-on pas alors une tout autre perspective surgir de l’histoire ? On voit la renaissance de l’Europe - alors en gestation - se fondre dans la « renaissance timouride ».

Mais ces deux renaissances étaient différentes. Bien qu’également brillantes, elles n’avaient pas la même signification historique. L’une était l’aurore qui se levait sur les génies de Galilée et de Descartes, l’autre n’était que le beau crépuscule qui enveloppait déjà la civilisation musulmane à son déclin. L’une était le commencement d’un ordre nouveau, l’autre était la fin d’un ordre révolu. Rien alors n’aurait pu éviter au monde entier la nuit qui venait doucement sur les pays musulmans. Si Tamerlan n’avait suivi que son impulsion personnelle, rien n’eût pu arrêter la fin de la civilisation ».

Bennabi achève le dernier chapitre de « Vocation de l’islam» sur cette lecture métaphysique du rôle de Tamerlan dans les destinées humaines : « Pourquoi Tamerlan a-t-il empêché Bajazet et Toghtamish d’implanter l’islam au cœur de l’Europe ? Pour que cette Europe chrétienne poursuive l’effort civilisationnel dont le monde musulman à bout de souffle depuis le XIV° siècle n’était désormais plus capable. L’épopée de l’empereur tatar éclaire une finalité de l’histoire puisqu’elle a eu une conclusion conforme à la continuité de la civilisation, à sa pérennité, afin que ses cycles se succèdent et que s’opère la perpétuelle relève des génies qui se relayent sur la voie du progrès. Un cycle naît dans certaines conditions psycho-temporelles, s’y développe, et quand la civilisation les a dépassées, c’est un cycle qui s’arrête. Un autre commence dans de nouvelles conditions qui seront à leur tour dépassées. C’est cette loi qui trace à travers les millénaires de l’histoire ce « chemin montant en pente douce » que l’humanité gravit lentement. La finalité de l’histoire se confond avec celle de l’homme ». 

On pourrait ajouter à l’exemple de Tamerlan pris par Bennabi pour illustrer son idée deux autres, pris dans l’histoire mongole : celui de Hulagu (1217-1265) qui, en 1262, a attaqué son cousin, Baraka Khan, souverain de la Horde d’or converti à l’islam, et accordait par contre sa protection aux communautés chrétiennes, surtout les Nestoriens, et celui de l’échec des Mongols à envahir le Japon : ceux-ci faisaient régner sur de larges portions de la planète la « pax mongolica » et s’étaient installés en Chine où Kubilaï Khan (1214-1294), frère de Hulagu, fonde la dynastie Yuan ; après avoir par deux fois sommé le Japon de se soumettre à son autorité, le grand Khan décide de l’envahir en 1273 et réussit à s’emparer de quelques îles ; pour des raisons non élucidées à ce jour, les Mongols mettent brusquement fin à leur invasion. Une seconde opération est engagée en 1281 avec une armée de 100.000 hommes à bord d’une noria d’embarcations qui accostent en plusieurs endroits de l’archipel ; les combats durent deux mois jusqu’à ce que, subitement, un gigantesque typhon déferle sur les lieux des combats et disperse les forces mongoles, sauvant le Japon d’une dévastation certaine, voire d’une occupation. Les japonais ont donné à cet ouragan le nom de « kamikaze » (vent divin)[10]. Récemment, dans une émission télévisée, j’ai suggéré d’appliquer l’approche bennabienne à une autre énigme de l’histoire, le refus d’Hannibal à ce jour inexpliqué par les historiens de détruire Rome aux portes de laquelle il s’est arrêté après la victoire de Cannes en 216 avant J-C. La vielle Carthage, n’ayant plus rien à faire dans l’Histoire, devait laisser la voie à l’ambitieuse Rome porteuse d’un nouveau projet de civilisation.

Qui dit plan divin dit logique de l’histoire et but préconçu vers lequel s’orienterait inexorablement l’humanité selon un fil d’Ariane invisible. Fallait-il que chacun des peuples du monde ait le parcours historique qu’il a eu et qui l’a placé dans la situation où il se trouve actuellement en vertu d’un décret immanent, ou bien l’histoire des nations et des civilisations n’est-elle que le résultat des déterminismes issus de leurs croyances, de leurs choix et de leurs politiques ? A-t-on voulu notre histoire ou l’a-t-on subie ? Que pourrait être ce « but religieux » quand on se réfère au Coran dont un verset dit : « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de tous les hommes une seule communauté. Mais Il a voulu vous éprouver par le don qu’Il vous a fait. Cherchez à vous surpasser » (ach-choura, v.8), et un autre : « Nous avons établi des rites pour chaque communauté afin que les hommes invoquent le nom de Dieu… Votre Dieu est un Dieu unique » (al-Hajj, v.34). N’y a-t-il pas une contradiction entre ces versets qui présentent le principe de la différence comme découlant du vœu de Dieu et le « mondialisme » auquel croit Bennabi ?

Nous sommes aussi en face d’un vieux débat : l’unification du monde est-elle concevable ? Huntington est sceptique mais ne l’exclut pas : « l’idée de communauté globale n’est plus qu’un rêve lointain… Le monde trouvera un ordre sur la base des civilisations, ou bien il n’en trouvera pas ». Alain Touraine, après avoir posé il y a une vingtaine d’années la question « Pourrons-nous vivre ensemble ? égaux et différents » dont il a fait le titre d’un livre, répond : « Le rêve de soumettre tous les individus aux mêmes lois universelles de la raison, de la religion ou de l’histoire s’est toujours transformé en cauchemar, en instrument de domination ». Mais le contraire n’est pas plus rassurant. Le sociologue français poursuit : « Le renoncement à tout principe d’unité, l’acceptation de différences sans limites conduit à la ségrégation ou à la guerre civile »[11]. Pour Fernand Braudel, les civilisations sont des « personnages durables dans le jeu de l’histoire, et il est peu probable qu’ « Une » civilisation se substitue un jour à « ces » civilisations » et poursuit : « Le triomphe de la civilisation au singulier, ce n’est pas le désastre des pluriels. Pluriels et singulier dialoguent, s’ajoutent et aussi se distinguent… Le monde est violemment poussé vers l’unité, en même temps, il reste fondamentalement divisé.[12] » Jacques Attali pense que le monde s’oriente vers une sorte de « civilisation des civilisations qui ne serait pas un modèle uniforme, fusion de toutes les civilisations autour du modèle occidental individuel et laïc, ni la crispation de chaque civilisation sur elle-même, mais un gigantesque bric-à-brac où chacun pourra se choisir un système de valeurs en associant à sa guise et à l’infini, parmi tous ceux qui seront disponibles, des éléments pris dans les philosophies, les idéologies, les systèmes politiques, les cultures, les religions… »[13]. 

Les obstacles à la mondialisation sont d’ordre culturel ; les vieilles peurs dominent toujours les esprits ; les peuples et les nations ayant été forgés par les notions d’ethnie, de race, de religion, de frontières, de propriété, ils ne sauraient établir un ordre mondial avec les notions de nationalité, de confession et de lignage ; ces notions supposent l’entretien de la différence et l’existence d’un « ennemi ». Jadis, les religions étaient protégées par des frontières géographiques, mentales, politiques ; elles ont mis au point des modes de vie particuliers. Aujourd’hui l’espace s’est rétréci, les frontières mentales ont été brisées, les frontières géographiques perméabilisées, des hommes de différentes cultures vivent et travaillent ensemble. Comment rendre leur cohabitation pacifique sans que l’un ne veuille imposer à l’autre ses valeurs et croyances ? Unifier les cultes ? Les occulter par une laïcité universelle ? 

Arc-boutés chacun sur ses convictions, tous les peuples ont défendu becs et ongles leur notion des choses ou leurs intérêts. D’un autre côté, l’intégration des économies nationales n’est plus un choix, elle est devenue une contrainte ; elle est le fait des forces du marché et non une injonction des philosophes. La mondialisation ne saurait être empêchée ou endiguée, il faut l’accompagner, faire son lit, adapter les idées et les cultures en vigueur dans le monde à une finalité inévitable, l’unification du genre humain. L’intérêt commun des hommes commence à apparaître à tous : pollution, réchauffement de la terre, non-renouvellement de certaines ressources… 

Il faudra encore beaucoup de guerres, beaucoup de drames, beaucoup de victimes avant qu’on en vienne au mondialisme dessiné par Bennabi comme ligne d’horizon, comme finalité de l’Histoire. Actuellement, la mondialisation est prêchée comme jadis était prêché le capitalisme, c’est-à-dire dans un esprit de domination et d’élimination des plus faibles par les plus forts. Le multilatéralisme (ONU, OMC, FMI, BIRD…) demeure l’otage de la volonté de puissance (veto à l’ONU, subventions économiques contraires au libre-échange, ingérence dans les affaires intérieures des Etats, interventions militaires…).

Des formes de résistance individuelles, groupusculaires, sont apparues pour défier la logique de puissance et lui montrer que l’infiniment grand peut être neutralisé par l’infiniment petit, comme un moustique peut rendre fou un éléphant. Là où Alexandre le Grand, les Prophètes, les grands rois, n’ont pas réussi, des institutions multilatérales, des zones de libre échange, des monnaies communes sont en train de réussir. Vivre mieux, plus longtemps, gagner du temps, souffrir moins, avoir des loisirs, etc, tels sont les buts de la science et de la technologie. Vivre libre, digne, dans la justice, voilà les buts de la morale. Le progrès n’a pas changé l’homme, il lui a seulement donné plus de moyens pour faire le mal ou le bien.


N.B
[1] « A la veille d’une civilisation humaine - 4 », la République Algérienne du 29 juin 1951.

[2] « De conscience à conscience », le Jeune Musulman du 13 Février 1953.

[3] Ce mot apparaît pour la première fois dans les écrits de Bennabi dans « A la veille d’une civilisation humaine ? » publié dans la RA du 13 avril 1951. Bennabi l’a mis entre guillemets, ce qui peut indiquer tout aussi bien une reprise qu’une création. Cet article est en fait un extrait (quelque peu modifié) du futur « Vocation de l’islam ». Dans des écrits antérieurs, Bennabi a souvent cité un livre qui semble l’avoir marqué, « One world » (Le monde est un) de Wendell Wilkie (1892-1944). Avocat et homme d’affaires, candidat à la présidentielle de 1940 contre Roosevelt, Wilkie rédigea ce livre après le tour du monde en avion qu’il effectua en 1942.

[4] La RA 10 février 1949.

[5] « La synthèse inéluctable » la RA du 01 mai 1953.

[6] « Thèses modernes et la mystique en islam », le JM du 08 mai 1953.

[7] « La synthèse inéluctable », la RA du 01 mai 1953.

[8] Le JM du 27 mars 1953.

[9] Cf. « Guerre et civilisation », Ed. Gallimard, Paris, 1953.

[10] Pendant la deuxième guerre mondiale, près de 5000 kamikazes périrent en moins d’une année dans des missions-suicides contre les forces navales américaines.

[11] Ed. Fayard, Paris 1997.

[12] Cf. « Les ambitions de l’Histoire », Ed. de Fallois, Paris 1997.

[13] Cf. « Dictionnaire du XXI° siècle », Ed. Fayard, Paris 1998.  

Source: Le Soir d'Algérie, publié sur Oumma.com avec l'autorisation de l'auteur 

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Auteur de plusieurs livres, intellectuel algérien, disciple de Malek Bennabi, Noureddine Boukrouh a fondé le Parti du Renouveau Algérien (P.R.A.). En novembre 1995, il a été l'un des quatre candidats à la première élection présidentielle pluraliste de l'histoire du pays.

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