Lettre de soutien critique aux initiateurs de l’appel pour des assises de l’anticolonialisme post-colonial

« En fait, peut-être faudrait-il penser l’ethnologie non comme le lieu où se pr&eacut

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lundi 7 mars 2005

Lettre de soutien critique aux initiateurs de l’appel pour des assises de l’anticolonialisme post-colonial

« En fait, peut-être faudrait-il penser l’ethnologie non comme le lieu où se préserve l’archaïque ou l’originaire, mais par analogie avec la psychanalyse, comme un des instruments permettant de gérer l’archaïque et l’originaire, en les portant au jour, en les rendant explicites, publics ; cela vaut aussi bien pour le passé pré-colonial, qui survit souvent à l’état réprimé, que pour le passé colonial, avec ses traumatismes et toutes les formes de honte de soi qu’il peut imposer. Rendre possible le retour du refoulé, donc. Mais aussi, et c’est là un travail difficile, ingrat, parfois dangereux, éviter de tomber dans cette sorte de complaisance à base de culpabilité, qui, autant que l’essentialisme raciste, enferme et enfonce les colonisés ou les dominés en portant à tout trouver parfait, à tout accepter de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font au nom d’un relativisme absolu, qui est encore une forme de mépris (...) Je crois donc que le seul soutien utile que l’ethnologie ou la sociologie puissent apporter est un soutien critique, un soutien par la critique. »

Pierre Bourdieu, « Quand les Canaques prennent la parole » (entretien avec Alban Bensa), Actes de la Recherches en Sciences Sociales, n°56, mars 1985.

J’ai signé il y a quelques jours l’appel pour des assises de l’anti-colonialisme sur internet. Je ne partage pas tout à fait toutes les formulations du texte, mais ce texte va dans la bonne direction. Elle place le cœur du débat autour de l’émigration-immigration non pas sur les référents "ethniques"-"religieux"-"culturels", mais sur la question de l’oppression, et même de l’intrication de diverses formes d’oppression. C’est là l’essentiel à mon avis.

Mes quelques réserves concernent notamment deux formulations :

1e) "Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d’exception aux relents coloniaux." : Si je pense que l’effet principal des débats publics autour de "la loi anti-foulard" a été islamophobe, tous ceux qui ont défendu le principe de cette loi ne l’étaient pas (et ce n’est même pas la loi qui aurait, en elle-même, une "essence" islamophobe, mais c’est le contexte qui lui a donné ce caractère principal). Certains la défendaient pour des raisons laïcs et/ou féministes qui n’étaient pas nécessairement entachées d’islamophobie. Mais je suis d’accord pour dire qu’ils ont alors participé, malgré leurs intentions, au développement d’un climat islamophobe.

2e) "Les jeunes « issus de l’immigration » sont ainsi accusés d’être le vecteur d’un nouvel anti-sémitisme." : Ce qu’il faut mettre en cause, c’est l’essentialisme tendanciel de ceux qui créent une équivalence entre "jeunes issus de l’immigration" et "nouvelle judéophobie", mais une série d’indices nous montrent toutefois qu’il y a bien une figure "nouvelle" (ou déplacée) d’antisémitisme dans des secteurs minoritaires des populations de "culture arabo-musulmane", passant par une appropriation fantasmatique du conflit israélo-palestinien. D’où la part de vérité, au-delà de l’essentialisme et des amalgames, de la notion de "nouvelle judéophobie" par rapport à l’antisémitisme classique, qui n’a pas pour autant disparu. Comme l’islamophobie tend à renouveler une forme classique de racisme anti-arabe, sans que celle-ci ait disparu non plus. Il faut justement prendre en compte là l’intrication des formes de domination, et admettre, contre une certaine mythologisation de la figure manichéenne de "l’opprimé", que des victimes du racisme peuvent avoir des comportements racistes. Et, par exemple ; que des victimes de l’islamophobie peuvent développer une judéophobie et que des victimes de la judéophobie peuvent développer une islamophobie. D’où le slogan utilisé dans un article écrit avec Nadia Benhelal : "Nous sommes tous des juifs musulmans" (Le Monde, 13 octobre 2004).

Ce sont deux bémols secondaires, qui marquent une difficulté plus large à me reconnaître parfois dans les simplifications et le manichéisme d’un certain langage militant.

Cordialement,

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Auteur : Philippe Corcuff

Maître de conférence en sciences politiques à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon

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