Pensée de Malek Bennabi: naissance d'une société

« Naissance d’une société : le faisceau des relations sociales », l’un d

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samedi 16 avril 2016

Pensée de Malek Bennabi: naissance d'une société

« Naissance d’une société : le faisceau des relations sociales », l’un des ouvrages les plus originaux de Bennabi avec « Le problème des idées », est édité en juin 1962 au Caire en langue arabe. Il comporte une préface datée du 11 avril 1962, un « Préliminaires » et quinze chapitres : Espèce et société - Différentes interprétations du mouvement historique - Histoire et liaisons sociales - Origine des liaisons sociales - Nature des liaisons sociales - Richesse sociale - Maladie sociale - Société et valeur morale - Religion et liaisons sociales - Le réseau des liaisons sociales et la géographie - Liaisons sociales et psychologie - Idée d’une pédagogie sociale - Réseau des liaisons sociales et colonialisme - Pré-conditions d’une pédagogie sociale – Défense du réseau des liaisons sociales.

Malek Bennabi a vu le jour (1905) dans un monde musulman en décadence et un pays, l’Algérie, colonisé. L’enfant grandit dans une société bigarrée et très tôt ce décor fait d’ombres et de clairs frappe son esprit ; d’un côté, une communauté dont beaucoup d’aspects évoquent la décadence, de l’autre une civilisation conquérante dont il ne sait rien mais qui le fascine dès le premier contact. D’année en année l’adolescent assiste à la mise en place de l’ordre colonial sur les décombres des structures sociales de son pays. Il en tire le sentiment qu’il vit une période de mutation et qu’il est le témoin du passage d’un monde à un autre. La comparaison des deux sociétés régies par des valeurs différentes, le contenu des deux enseignements aux antipodes l’un de l’autre qu’il reçoit à l’école puis à la médersa, les lectures qui apportent les premières réponses à des interrogations brûlantes, tout cela fixe dans son esprit les centres d’intérêt qui vont déterminer sa vocation intellectuelle. Tout au long de ses années d’édification, il prend la mesure du déclin de la vieille culture arabo-berbère. Cette société traditionnelle qui a perdu depuis la chute de l’Empire almohade ses capacités de développement était en somme devenue colonisable.

Ses nombreuses lectures, mais en particulier celle d’Ibn Khaldoun, de Mohamed Abdou et d’al-Kawakibi lui font découvrir la thématique de la décadence. Ainsi, ce n’est pas seulement son pays mais le monde de l’islam au complet qui se trouve dans l’ornière et cherche une issue à travers les premières tentatives de réforme morale et intellectuelle auxquelles appellent les deux derniers. Son champ de vision s’en élargit, son regard s’étend maintenant à l’ensemble du monde musulman, il comprend que le drame algérien n’est qu’une partie d’un drame plus vaste, celui de la civilisation arabo-musulmane, et qu’il s’agit moins d’un problème politique que d’un problème sociologique : «Le problème musulman est un, non pas dans ses variantes d’ordre politique ou même ethnique, mais quant à l’essentiel, c’est-à-dire dans l’ordre social… » (« Vocation de l’islam», 1954).

En Algérie, il a découvert l’inexistence de la société et les vains efforts des individus ; à Paris, il observe le fonctionnement d’une société cohérente et efficace. Il en cherche les raisons et les découvre dans l’articulation entre les valeurs et les comportements, les idées et les modes opératoires, les individus et la collectivité, grâce au phénomène de l’éducation sociale. Il va ainsi vivre à cheval sur deux sociétés, l’une développée, l’autre sous-développée, et observer ici l’imprécision, l’inefficacité, le laisser-aller, le gaspillage, et là la précision, l’organisation, le travail, l’épargne… Il baigne dans les deux cultures, celle qui produit les dispositions au développement et celle qui produit les conditions psychosociologiques du sous-développement.

C’est à cette époque (les années 1930) qu’il prend connaissance, parmi les nombreux livres qu’il lit à la bibliothèque Sainte-Geneviève du Quartier latin, de l’ouvrage d’Oswald Spengler, « Le déclin de l’Occident », qui a provoqué à sa parution une forte émotion dans les milieux de la pensée en Europe et dont la traduction de l’allemand au français a été l’œuvre d’un Algérien, Mohand Tazerout[1]. Il découvre dans le même temps les ouvrages de Toynbee qui, à partir de l’approche toute fraîche de Spengler, dresse dans sa monumentale « Etude de l’histoire » une impressionnante fresque présentant les « unités historiques » que sont les civilisations presque comme des organismes vivants. Bennabi se familiarise avec ces spéculations et, les rabattant sur le cas musulman, est amené à développer sa propre conception de la civilisation.

C’est en cherchant à traduire l’idée de décadence dans le langage politique qu’il invente la notion de colonisabilité dans laquelle il voit le trait d’union entre la décadence et la colonisation. Il pense que le commun dénominateur entre les états mentaux et sociaux induits par l’une et l’autre est « l’homme post-almohadien qui a succédé à l’homme de la civilisation musulmane et qui porte en lui tous les germes d’où allaient surgir successivement et sporadiquement tous les problèmes désormais posés au monde musulman… Sous quelque aspect qu’il subsiste - pacha, faux « alem », faux intellectuel ou mendiant - cet homme est la donnée essentielle de tous les problèmes du monde musulman depuis le déclin de sa civilisation… Il est l’incarnation de la colonisabilité, le visage typique de l’ère coloniale, le clown auquel le colonisateur fait jouer le rôle d’ « indigène » et qui peut accepter tous les rôles, même celui d’ « empereur », si la situation l’exige » (« Vocation de l’islam »).

La colonisabilité est un état d’incapacité à se gérer collectivement qui se traduit par une déliquescence générale, une psychologie de la résignation et une distension du réseau des relations sociales. Les gens, n’ayant pas conscience de la nécessité d’avoir des buts communs et des projets collectifs, vivent individuellement leur condition. Quand il existe, le pouvoir s’occupe de durer tandis que les individus se laissent vivre, indifférents au lendemain, jusqu’à ce que survienne une invasion étrangère ou un conflit intérieur qui atomise encore davantage cette collectivité incapable de se hisser au rang de société. Ainsi, la colonisabilité n’est pas une conséquence de la colonisation, mais la cause qui l’engendre. Elle n’est pas le résultat défavorable d’un rapport de forces, mais le terme d’un processus de désagrégation antérieur. Certes, une civilisation ou une nation peut être battue militairement par plus puissant qu’elle, mais tant qu’il subsiste entre ses membres un sentiment d’unité, un esprit collectif, un « désir de vivre ensemble », elle ne saurait se résigner au fait accompli. Le facteur militaire n’est lui-même que le résultat du dynamisme économique et de l’activité scientifique qui conduit aux inventions et aux innovations.

La société, estime Bennabi, n’est pas un simple groupement d’individus ayant les mêmes usages, vivant sous les mêmes lois et ayant un certain intérêt commun : « La colonie de fourmis dont la forme de vie ne varie pas d’une façon appréciable, même au cours des millénaires, ne répond pas à la définition qu’on veut donner ici au mot car une société se définit dans le temps… Tout groupement humain qui constitue une société a pour objet sa propre transformation en vue d’une civilisation » (« Naissance d’une société »). Il distingue la « société naturelle» ou « statique », de la « société historique » ou « dynamique ». La première « n’a pas modifié d’une façon sensible les caractères qui définissent son identité depuis ses origines », alors que la seconde « a pris naissance dans des conditions initiales données mais modifie par la suite ses caractères d’origine ». Pour lui, la nature fait l’espèce, et l’histoire la société : « L’une a pour fin sa simple conservation, tandis que l’autre fixe sa finalité dans la direction du progrès, vers une forme d’existence supérieure qu’on nomme civilisation ». Un groupement humain prend le caractère de « société » quand il se met en mouvement, c’est-à-dire quand il entreprend sa transformation en vue d’une finalité. Ce moment correspond historiquement à l’éclosion d’une société, d’une civilisation.

Si pour l’historien britannique Toynbee l’explication du mouvement historique réside dans le « milieu physique », et que la pensée marxiste la voit dans le jeu des facteurs économiques, Bennabi pense que le mécanisme du mouvement de l’histoire a son origine dans un processus psychologique résultant d’une tension psychologique. C’est la dynamique sociale qui est le moteur essentiel de l’histoire humaine. Un milieu humain est doué d’inertie comme un milieu de matière. Lorsqu’il se met en mouvement « cela veut dire qu’une cause initiale a vaincu l’inertie originelle en transformant toutes les données statiques du milieu en valeurs dynamiques » (« Naissance d’une société »).

Pour lui, « c’est toujours la révélation sensationnelle d’un Dieu ou l’apparition d’un mythe qui marque le point de départ d’une civilisation. Il semble que l’homme doive regarder ainsi par delà son horizon terrestre pour découvrir en lui le génie de la terre en même temps que le sens élevé des choses » (« Les conditions de la renaissance », 1949). Dans la plupart des cas, en effet, les religions ont précédé les grandes civilisations. Ces dernières sont apparues là où s’est formée une économie agricole assez élaborée pour sédentariser et favoriser par quelque culte un regroupement important d’individus jusque-là organisés en familles, clans ou tribus. Ce culte, ce mythe, cette idée, cette culture sociale développe en eux et entre eux un sentiment collectif et une conscience de l’intérêt commun. Des villages puis des villes surgissent, soumis à des règles et des institutions ; les arts apparaissent, le foyer s’étend peu à peu à d’autres contrées et la civilisation en formation va englober de vastes territoires et de multiples ethnies que rassemblent de mêmes croyances. Ces domaines s’érigent en entités politiques, économiques, militaires qui s’appelleront Sumer, l’Egypte pharaonique, la Grèce, l’Inde ancienne, la Chine, les Maya, les Aztèques, les Incas, le monde musulman, l’Occident…

Ces civilisations ne se sont pas formées « naturellement », quelque chose a brusquement réveillé et motivé l’âme des hommes, les a dynamisés et poussés vers des buts déterminés. La cause initiale n’a rien à voir avec la qualité des terres ou les moyens physiques. Pour Bennabi, le pouvoir créateur provient nécessairement d’une source psychique, c’est un phénomène énergétique. Le premier acte historique d’une société à sa naissance est l’établissement de son réseau de relations sociales. Il illustre cette idée par un exemple, la formation de la première société musulmane : « Le premier acte de la société musulmane fut le pacte qui a lié « Ansars » et « muhadjirine ». L’Hégire est la première date de l’histoire musulmane non seulement parce qu’elle coïncide avec un acte personnel du Prophète, mais parce qu’elle coïncide avec le premier acte de la société musulmane. C’est-à-dire avec la formation de son réseau de liaisons, avant même que ses trois catégories sociales (monde des idées, monde des personnes, monde des choses), ne soient nettement formées… Donc, l’origine du réseau de liaisons qui permet à une société d’accomplir son action concertée dans l’histoire se trouve dans la genèse de sa synthèse bio-historique» (« Naissance d’une société»).

Pour lui, « Si en un lieu, en un moment donné, il y a une action concertée des hommes, des idées et des choses, c’est la preuve qu’une civilisation a déjà commencé, que sa synthèse s’est opérée déjà et tout d’abord dans le monde des personnes. Le premier acte de la transformation sociale c’est l’acte qui transforme l’individu en personne en transformant les caractères grégaires qui le lient à l’espèce, en affinités sociales qui le lient à la société. Ce sont les liaisons propres au monde des personnes qui fournissent les liens nécessaires entre les idées et les choses dans l’action concertée d’une société. Les rapports entre personnes sont des rapports culturels, c’est-à-dire des rapports assujettis aux normes d’une culture entendue comme on l’avait définie, à la fois comme ambiance et comme un ensemble de règles éthiques, esthétiques, etc… » (« Naissance d’une société »).

Il faut retenir cette notion d’action concertée de la société qui est pour Bennabi l’essence même de l’histoire : « Une société n’a pas pour unité l’individu, mais l’individu conditionné…. L’intégration de l’individu à un réseau social est à la fois une opération d’élimination et une opération de sélection. Cette double opération a lieu dans les conditions ordinaires, c’est-à-dire quand la société s’est déjà organisée par l’intermédiaire de l’école. C’est ce qu’on appelle l’éducation… Quand une société évolue d’une manière quelconque, cette évolution est marquée quantitativement et qualitativement dans son réseau de relations sociales. Quand ce réseau se distend et devient impropre à soutenir efficacement une action concertée, c’est le signe que la société est malade et va à sa fin. Quand il se disloque définitivement, la société est abolie et n’est plus qu’un souvenir enfoui dans les livres d’histoire. Et sa fin peut même coïncider avec une pléthore de personnes et de biens, c’est-à-dire de personnes, d’idées et de choses, comme c’était le cas de la société musulmane en Orient à la fin de l’époque abbaside et au Maghreb à la fin de l’époque almohade. Quand le puissant empire d’Assur disparaît au V° siècle avant J.C, ce fait historique n’est pas imputable à la fortune de la guerre, mais à la désintégration de la société que cet empire représente et qui devient brusquement incapable d’une action concertée. Son réseau de liaisons disloqué ne lui permit pas de conserver le puissant empire d’Assurbanipal ».

Description frappante du phénomène de dislocation du réseau des relations sociales mis par Bennabi à l’origine de la décadence et de la colonisabilité : « Les complexes qu’une culture et une longue tradition ont déterminés deviennent impropres à produire et à entretenir le mouvement social normal, provoquant une espèce de paralysie dont les effets ne deviennent visibles qu’à travers les épreuves d’une société et les vicissitudes de ses institutions. » Comme certaines maladies la décadence est héréditaire, elle est transmise d’une génération à l’autre par des germes qui sont les représentations mentales, les habitudes, les traditions : « Toute modification d’un complexe psychologique a pour conséquence une modification sociale correspondante, en bien ou en mal[2]… Les idées sont les « microbes » qui transmettent et perpétuent à travers le temps les maladies sociales… Quand on étudie les maladies d’une société sous divers aspects - économique, politique, technique - on étudie en fait les maladies du « moi » dans cette société, maladies qui se traduisent en inefficacité de son réseau social. Et quand on oublie ou qu’on néglige cette considération d’ordre psychologique, on juge de l’apparence des choses au lieu de juger de leur essence. On cherchera par exemple à appliquer dans le domaine économique des solutions techniques suggérées par des spécialistes européens ; mais ce sont des solutions parfois inefficaces parce qu’elles ne correspondent pas aux données du « moi » dans ces pays ».

Alors que Bennabi ne voit qu’une cause à la formation des civilisations, l’apparition d’une idée-force, Toynbee en voit plusieurs susceptibles de provoquer « le passage d’une condition statique à une activité dynamique », dont le « défi-riposte ». Il veut montrer que cette notion est insuffisante à expliquer un tel phénomène : « Les circonstances de son apparition sont interprétées par un historien comme Toynbee comme celles où un groupe humain doit répondre à un défi par une action concertée. Cette interprétation ne donne pas cependant l’explication de la formation des sociétés historiques actuelles dont le nombre ne dépasse pas le quart de douzaine. On ne comprend pas pourquoi la société bouddhique n’a pas répondu au début de l’ère chrétienne au « défi » de la renaissance de la pensée védique qui la condamnait cependant à l’exil en Chine. On ne comprend pas davantage qu’elle ne réagisse pas plus au XX° siècle dans sa nouvelle patrie, au défi de la pensée marxiste importée par Mao Tsé Toung qui l’efface à jamais de la carte idéologique du monde » (« Le problème des idées dans la société musulmane», 1971).

Avant Toynbee, les historiens expliquaient la genèse des civilisations par la « race » et le « milieu ». Dans la transition de la condition statique à l’activité dynamique (du yin au yang), Toynbee ne s’en tient pas exclusivement à ces deux facteurs : « La cause de la genèse des civilisations n’est pas simple mais multiple ; ce n’est pas une entité mais une relation… Elle peut être recherchée dans un modèle d’interaction que nous avons appelé défi-riposte. » L’idée de « défi-riposte » a été inspirée à Toynbee, selon ce qu’il en dit lui-même, par le « Prologue dans le ciel » de Goethe où on voit Dieu accepter le défi que lui pose Méphistophélès. Comme s’il répondait aux remarques de Bennabi, il reconnaitra qu’ « au contraire de l’effet d’une cause, la réponse à un défi n’est pas invariable et, par conséquent, n’est pas prévisible. Un défi identique peut susciter une réponse créatrice dans certains cas, mais non dans d’autres ». A propos de la Chine, il précisera: « L’introduction d’une idéologie occidentale étrangère n’a pas amené une rupture décisive dans l’histoire de la Chine, ni une transformation de sa configuration politique… Il est vrai qu’une fois dans le passé une philosophie ou une religion non-chinoise, sous la forme du bouddhisme, s’est emparée de la Chine »[3].

Ce sont Jung et Goethe qui ont mis Toynbee sur la voie. Jung écrit : « Tous les phénomènes sont de nature énergétique. Or, sans un contraste, il ne saurait y avoir d’énergie. Il faut toujours que préexiste la tension entre le haut et le bas, le chaud et le froid, pour que prenne naissance et se déroule ce processus de compensation qui constitue précisément l’énergie. Tout ce qui est vivant est énergie et, par conséquent, repose sur la tension des contraires ».

Là où Bennabi voit un élan spirituel propulser une civilisation (la phase de l’âme), Toynbee voit un « élan prométhéen » animer la « phase de croissance ». L’élan spirituel ou prométhéen agit sur les membres de la communauté engagée dans un processus de civilisation, mais c’est une élite, la « minorité créatrice », qui porte l’essentiel de la responsabilité du mouvement vers l’avant. Encore faut-il qu’elle reste en parfaite osmose avec la communauté, faute de quoi elle n’est plus représentative et ne sera pas suivie. S’il arrive que l’élite ne crée plus, ne produise plus de « ripostes » aux défis incessants que génèrent la vie, l’évolution et le milieu, c’est la fin de la civilisation[4].

Toynbee appelle la faculté de conduire l’histoire par une minorité la « faculté de la mimesis» : «Pour que les personnalités créatrices puissent relever les nouveaux défis, il faut la vigoureuse communion intellectuelle et le rapport personnel intime qui transmet le feu divin d’une âme à une autre »[5]. Les « minorités créatrices » agissent à travers les institutions qu’elles créent : systèmes politiques, organisation juridique, découvertes scientifiques, créations artistiques, valeurs culturelles… Lorsque tout le monde est imprégné de ces valeurs, cela donne lieu à des réflexes sociaux, à un style général, à un type psychologique, à une culture, à une histoire… Le penseur anglais poursuit : « La meilleure sauvegarde contre le risque de détraquement dans l’exercice de la faculté de la « mimesis » consiste dans une cristallisation sous la forme d’habitudes et de coutumes… Je crois que l’avenir d’une civilisation se trouve aux mains d’une minorité d’individus créateurs ».

Spengler, Toynbee et Bennabi classent les sociétés en trois catégories : les sociétés pré-civilisées, les sociétés civilisées et les sociétés post-civilisées (chez Bennabi) ou « civilisations postérieures » (chez Toynbee). Bennabi se distingue de Toynbee par la définition de la troisième catégorie quand il écrit qu’« une société post-civilisée n’est même pas une société qui s’arrête, mais une société qui renverse sa marche, qui va en arrière après avoir quitté la voie de sa civilisation et rompu avec elle » (« Le problème des idées »). Il a sur ce point la même position que Spengler qui note : « L’homme est sans histoire non seulement avant la naissance d’une culture, mais de nouveau dès qu’une civilisation s’est constituée dans sa forme définitive et qu’elle a donc consommé le développement vivant de la culture, épuisé les dernières virtualités signifiantes de l’être.[6] » Pour lui, il y a un peuple de culture (les Allemands), un peuple de civilisation (la France, la Grande-Bretagne, les USA)[7], un peuple de nature (les Asiatiques), et des « peuples de fellahs ». Mohand Tazerout, le traducteur de l’œuvre maîtresse de Spengler nous éclaire sur ce que veut dire le penseur allemand par cette expression qu’il a dû lui souffler et que lui-même pourrait avoir prise d’Ibn Khaldoun : « L’homme-fellah, c’est l’homme absolu qui n’est ni cultivé, ni civilisé, ni primitif. Homme par conséquent impossible à connaître par une théorie scientifique de l’histoire ou par une philosophie de l’histoire… Il est a-historique, c’est-à-dire éternel.[8]» Spengler ajoute que le « peuple de fellahs » (notion qui correspond chez Bennabi au post-almohadien) est « indépendant de toute culture qui niche dans les villes. Il la devance et lui survit, se multipliant obscurément de génération en génération. [9]»

Spengler, Toynbee et Bennabi ont puisé leur première inspiration dans l’œuvre d’Ibn Khaldoun. Honnête et reconnaissant, Toynbee dit de ce dernier qu’ « il a conçu et formulé une philosophie de l’histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit, dans aucun temps et dans aucun lieu… Il est l’interprète le plus brillant de la morphologie de l’histoire que le monde ait connu jusqu’ici… »[10]. A l’approche du XXI° siècle, Toynbee et Bennabi ont abandonné le paradigme des civilisations pour se projeter dans celui du « mondialisme ».

N.B

[1] Né à Aghrib, en Haute Kabylie en 1893 dans une famille pauvre, il est diplômé de l’Ecole normale de Bouzaréah. Il enseigne quelques années à Theniet el-Had avant d’être enrôlé dans l’armée française pendant la première guerre mondiale. Blessé, il est fait prisonnier et détenu en Allemagne où il découvre la culture allemande. Libéré dans le cadre d’un échange de détenus, il s’établit en Suisse où il prépare un diplome en langues (latin, allemand). En 1919, il est en France et enseigne l’allemand dans des lycées de renom. Il visite l’Allemagne des années 1930 pour les besoins d’une étude. Il traduit de l’allemand au français Oswald Spengler et Carl Brockelmann. Il enseigne l’allemand au Lycée Louis-le-Grand à Paris puis devient professeur honoraire à la Sorbonne et membre de l’Institut. Il visite plusieurs pays d’Asie et le sous-continent indien. Il a soutenu la Révolution algérienne et dénoncé la répression coloniale. Il est mort en 1973 à Tanger. Parmi son œuvre, on peut citer :
- « L’Etat de demain », Ed. PUF, Paris.
- « Manifeste contre le racisme », Ed. Subervie.
- « Au Congrès des civilisés » (5 volumes), Ed. Subervie.
- « La trilogie du monde moderne ».
- « Contradiction ou contrariété » (Promotions et Editions).
- « Histoire politique de l’Afrique du Nord ».
- Un roman autobiographique anonyme.
- Une tragédie en cinq actes et vers sur l’Algérie et sa libération.
- Deux ouvrages sur l’Algérie parus à Monaco sous le pseudonyme de Moutawakkil.
- Une traduction du Coran.

[2] C’est Jung qui a découvert les « complexes » qu’il a définis comme étant des « images émotionnelles douées d’une forte cohésion intérieure ».Bennabi a une définition propre du « complexe psychologique » qui est la fixation des habitudes, des traditions, des goûts dans les structures mentales et les comportements. Il est la traduction de tout ce qui est hérité de la société : « C’est le mobile qui transforme instantanément une habitude, bonne ou mauvaise, une tradition en usage, un acte concret, bon ou mauvais ». C’est l’archétype, l’idée, qui s’intègre à notre éthique personnelle sous forme de canevas mental de notre comportement social (Cf. « Le problème des idées », ébauche de 1960).

[3] Fondé par Bouddha vers 525 av. J.C en Inde, le bouddhisme est venu réformer la religion védique qui lui était antérieure de quelques siècles. Sa philosophie est athée. Il nie toute autorité et notamment la division de la société en castes. Il est opposé à l’ascétisme et aux pratiques brahmanes. Il nie les Vedas, livres sacrés de l’Inde, dénonce les castes et ne croit pas à l’existence de l’âme. L’esprit doit rechercher ce qui a une utilité pratique pour la délivrance des souffrances que sont la vie et la mort. Il rejette le monde. Après la mort de son fondateur, le bouddhisme se scinde en deux voies : le grand véhicule et le petit véhicule. Mais il n’arrive pas à éclipser le brahmanisme et l’hindouisme qui, eux, croient en un principe créateur, Varuna, qui veille à l’ordre du monde. L’Hindouisme ne repose pas sur une révélation ou une foi mais sur la connaissance que l’on peut atteindre par des intuitions et des visions. Dans le bouddhisme, la notion de dieux est présente, mais pas celle d’un Etre suprême. Il disparaît de l’Inde entre le premier et le troisième siècle de l’ère chrétienne et émigre en Chine où il est assimilé au taoïsme. Là non plus il ne fait pas racine. Le confucianisme renaissant le surclasse vers le X° siècle. Le développement du bouddhisme en Chine a été stoppé vers l’an 1000. Les mandarins confucéens le persécutent. Au XII° siècle, l’empereur Hui-Tsung le proscrit. Il trouve refuge au Japon, à Ceylan, en Birmanie et en Thaïlande. Apparu à la même époque que le bouddhisme en Inde et le Taoïsme en Chine, e confucianisme ne comporte pas de métaphysique ou d’idée de Dieu. Il canonise les vertus, la droiture, le sens filial et social, l’idée de Bien. La nature est régie par deux forces cosmiques, le yin et le yang. C’est le taoïsme qui constitue le volet métaphysique et spirituel de la philosophie chinoise traditionnelle. Il est hostile à l’existence d’un « souverain d’en haut » appelé « Tai yi ».

[4] Spengler écrit pour sa part : « C’est une minorité de cerveaux supérieurs dont les noms ne sont peut-être plus connus qui décide de tout, tandis que la grande masse des politiciens de deuxième zone, rhéteurs et tribuns, députés et journalistes, élus des horizons provinciaux, maintiennent pour la foule l’illusion de la liberté de disposer de soi », « Le déclin de l’Occident », T.1.

[5] Prométhée, premier créateur de la civilisation humaine dans la mythologie grecque, dérobe le feu aux dieux et le remet aux hommes. Le Prométhée auquel se réfère Toynbee n’est pas celui-là, mis en scène dans la tragédie d’Eschyle mais celui, retouché, de Goethe qui co-agit avec le Prophète de l’islam pour rétablir l’Alliance entre Dieu et l’homme.

[6] Op. cité. T.2.

[7] C’est peut-être la même intuition qui a conduit René Guénon à qualifier les Etats-Unis d’ « Extrême-Occident » pour dire qu’ils sont la quintessence des aspects négatifs de la civilisation occidentale et le stade final de l’Europe moderne.

[8] Op. cité. T.2 .

[9] Ibid.

[10] Cf. « L’Histoire », op.cité.  

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Auteur de plusieurs livres, intellectuel algérien, disciple de Malek Bennabi, Noureddine Boukrouh a fondé le Parti du Renouveau Algérien (P.R.A.). En novembre 1995, il a été l'un des quatre candidats à la première élection présidentielle pluraliste de l'histoire du pays.

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