Pensée de Malek Bennabi: le problème de la culture

Voulant expliquer par ce biais le phénomène du sous-développement, il indique que celui-ci n’est pas de n

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samedi 9 avril 2016

Pensée de Malek Bennabi: le problème de la culture

Ce livre, paru en version arabe au Caire en juin 1959, se compose d’une introduction et de quatre parties : Psychanalyse de la culture », Psychosynthèse de la culture, Coexistence des cultures et Culture et mondialisme. A l’occasion de sa réédition à Damas en 1972, Bennabi lui annexe une nouvelle partie intitulée « l’anti-culture » qui est en fait la reprise du «Post-scriptum » rédigé en 1969 en complément au « Message » qu’il a adressé au Congrès des écrivains africains réuni en mars 1959 à Rome. La version française comporte en outre un Appendice où il a rassemblé quelques articles des années 1960 (« Politique et culture »,Révolution africaine du 16-10-1965) ; l’ « Appel de Constantine »,Révaf du 10-04-1968 ; « Langue et culture », Révaf du 19-05-1968 ; le Message et son Post-scriptum ; ainsi que des « Réflexions isolées sur la culture »).

Au moment où la pensée de Bennabi est encore en gestation dans les années trente et quarante, la culture est au centre d’un intérêt particulier dans la littérature et les universités occidentales où l’ethnographie et l’ethnologie se nourrissent de la découverte des peuples colonisés ou marginalisés et s’enthousiasment pour l’étude des formes de vie des sociétés dites « primitives ». Le regard de l’Occident veut s’humaniser et considérer autrement qu’à travers une perception raciste les sociétés traditionnelles. L’anthropologie sociale et culturelle se développe en France et aux Etats-Unis avec Lévy-Bruhl, Lévi-Strauss, Kardiner, Ralph Linton, Margaret Mead, Paul Radin, Ruth Bendict, etc. Elle considère en gros que « toute société, quelles que soient ses dimensions ou sa situation historique, présente une certaine culture »[1].

Bennabi s’écarte d’emblée de ces théories qu’il juge inadaptées à son objet. Vivant lui-même la condition d’une civilisation décadente et appartenant à un pays colonisé, il ne comprend pas qu’on applique la notion de culture à une condition sociale sous-développée. Il répugne à appliquer ce mot à un état moral, matériel et social caractérisé par le sous-développement et critique l’attitude des ethnologues qui l’appliquent indistinctement à toute forme de vie sociale. Pour lui, la culture ne saurait être « tout ce qui se situe au dessus du niveau animal » ainsi que le pense Roheim[2] et rejette cet amalgame. S’inscrivant en faux contre cette approche il écrit : « On compromettrait singulièrement l’intégrité d’un concept d’une aussi grande valeur historique en lui donnant deux faces : celle qui représente le développement d’un côté, et celle qui représente le sous-développement de l’autre. Il n’y a pas de culture du sous-développement… Si une culture ne parvient pas à élever le niveau social de l’individu, si elle échoue même dans sa tâche quotidienne, c’est le test ultime : ce n’est pas une culture mais une inculture plus ou moins pittoresque, plus ou moins teintée de couleur locale, plus ou moins parée des charmes du folklore. La fonction sociale de la culture demande beaucoup à être précisée, surtout dans le contexte politique des jeunes pays qui émergent de l’ère coloniale et commencent leur édification ».

C’est dans « Les conditions de la renaissance» (1949) que Bennabi propose pour la première fois une définition de la culture. Elle est double : historique pour la comprendre et pédagogique pour la réaliser. La première évoque un milieu chimique : « La culture, y compris l’idée religieuse qui est à la base de toute l’épopée humaine, n’est pas une science, mais une ambiance dans laquelle se meut l’homme qui porte une civilisation dans ses entrailles. C’est un milieu où chaque détail est un indice d’une société qui marche vers le même destin : son berger, son forgeron, son artiste, son savant et son prêtre mêlant leurs efforts… C’est cette synthèse d’habitudes, de talents, de traditions, de goûts, d’usages, de comportements, d’émotions, qui donnent un visage à une civilisation, et lui donnent ses deux pôles comme le génie d’un Descartes et l’âme d’une Jeanne d’Arc ». Cette définition a tout l’air d’être une photo prise par le subconscient de Bennabi au moment où il découvre la France métropolitaine des années 1930. Elle n’est pas sans évoquer la définition de Nietzsche qui voit pour sa part dans la culture « une unité de style qui se manifeste dans toutes les activités d’une nation »[3].

La seconde définition met en relief l’objet et les moyens de la culture qui « n’est pas une science particulière réservée à une classe ou à une catégorie de gens, mais une doctrine du comportement général d’un peuple dans toute sa diversité et toute sa gamme sociale… Elle doit donc être générale pour inspirer à la fois le berger et le savant et les maintenir dans le même cadre de vie… Sa fonction dans une civilisation se rapproche assez de celle du sang où les globules blancs et les globules rouges sont véhiculés par le même courant, le plasma. Elle est l’élément nourricier, le sang d’une civilisation, le sang où les idées techniques des cadres et les idées pratiques du peuple ont néanmoins un fond commun fait de dispositions, d’idées, de tendances identiques… ». Ainsi, toute réalisation sociale, tout produit de civilisation est dans son essence une synthèse des quatre éléments fondamentaux qui forment la culture : une « éthique » pour déterminer le comportement collectif, une « esthétique » pour déterminer le goût général, une « logique pragmatique » pour déterminer des modes d’actions communs, et une « technique » appropriée à chaque catégorie d’activité.

L’Ethique désigne les croyances, les normes morales, l’idéologie. Elle n’est pas à considérer sous l’angle philosophique mais sous l’angle sociologique : « Il ne s’agit pas de disséquer des principes de morale, mais de signaler des forces de cohésion nécessaires entre les individus d’une société qui forme ou qui peut former une unité historique. Ces forces ont leur origine dans l’instinct grégaire de l’individu qui partage la vie d’un groupe… Une société qui naît ou qui renaît a sa loi de cristallisation et de cohésion dans un Ethos. Réciproquement, quand le sens éthique disparaît d’une société celle-ci se disloque, se désagrège, s’émiette. Cette dislocation a sa cause dans la réapparition chez l’individu des instincts antisociaux. Ce phénomène devient sensible quand le principe moral religieux, et plus tard son résidu laïc - la contrainte sociale - ne sanctionnent plus les actes de chacun». L’éthique réalise l’union subjective entre les individus, les dote de mêmes référents moraux et institue entre eux un système de valeurs.

L’Esthétique reflète le style de vie d’une société. Elle imprègne l’environnement social et les manières de vivre des membres de la société (le fameux savoir-vivre). Les couleurs, les formes, les sons, les mouvements, la révèlent et forment une ambiance générale. Ecrivant à des fins pratiques, Bennabi indique que le sens du beau doit manifester sa présence dans la rue, l’habillement, les lieux publics. Il écrit (dans les années quarante) : «Il faudrait que dans nos rues, dans nos cafés, on trouve la même note esthétique qu’un metteur en scène doit mettre dans un tableau de cinéma ou de théâtre.

Il faudrait que la moindre dissonance de son, d’odeur ou de couleur, nous choque comme on peut être choqué devant une scène théâtrale mal agencée ». Le bien ne peut être conçu sans le beau. Bennabi traduit ce postulat en langage sociologique : « Les idées sont le canevas subjectif des actions. Elles sont liées à des générateurs concrets, à une ambiance faite de couleurs, de formes, de mouvements, de sons, de visages. En fait, il s’agit bien d’une esthétique quand on considère la source des idées, donc des actions. Même l’activité la plus insignifiante est liée à une certaine esthétique car il y a la belle manière de penser et d’agir et même de faire la politique ou de porter seulement un paquet… L’esthétique, c’est tout le problème de l’art, de la mode vestimentaire, de nos usages ; c’est une manière de faire un geste plus ou moins élégant ou gracieux, de balayer devant notre porte, de peigner nos enfants, de cirer nos chaussures quand on en a, de marcher sans indolence comme le recommande le Coran… L’esthétique, c’est la « face » d’un pays dans le monde. Il faut sauver notre face pour sauver notre dignité et imposer notre respect au prochain à qui nous devons nous-mêmes le respect ». Jonas Salk appelle « sens esthétique » cette faculté propre à l’homme de rechercher intuitivement la beauté et l’ordre.[4]

La Technique représente les moyens d’action d’une société, ses modes de production, son inventivité. Elle recouvre les sciences, les métiers, les talents et toutes les activités économiques et sociales qui assurent son entretien économique et son développement. La Logique pragmatique, elle, exprime la capacité d’une société à faire face aux problèmes pratiques qui se posent à elle (le fameux savoir-faire). C’est la logique de l’action, l’acte approprié au but, le lien logique entre une politique et ses moyens, entre une idée et sa réalisation, entre une culture et son idéal. C’est cette donnée qui semble à Bennabi manquer le plus chez les musulmans, et c’est de son absence que résulte l’inefficacité généralisée qui leur est imputée : « Si tout le monde sait à peu près intuitivement établir un syllogisme, très peu de gens possèdent la logique de l’action. C’est cette logique qui est déficiente chez les musulmans, et non celle de la pensée… On dit que la société musulmane vit selon le précepte coranique. Il serait cependant plus juste de dire qu’elle parle selon le précepte coranique, parce qu’il y a absence d’une logique dans son comportement islamique. Prenons un cas concret : regardons marcher un imam ou un cadi et un prêtre catholique. Qui a l’air vif, décidé, et l’allure rapide ? Ce n’est pas le musulman à qui pourtant le précepte coranique qu’il connaît parfaitement enjoint « d’avoir le pas décidé » ou encore ceci : «Il ne faut pas marcher en se pavanant »… On ne pense pas pour agir, mais pour dire des mots qui ne sont que des mots. Mieux, on hait ceux qui pensent efficacement et disent des mots logiques, c’est-à-dire des mots qui deviennent sur le champ des actions. C’est de là que viennent nos inefficiences sociales… ».

Pour lui, chaque phase de développement social se caractérise par la prépondérance d’un de ces éléments. C’est ainsi que l’élément éthique est ce qui marque le plus une société naissante, alors qu’une société à son déclin sombre dans un esthétisme qui « s’éloigne d’ailleurs de plus en plus des normes d’une véritable esthétique » (« Naissance d’une société», 1962). Dans le monde arabe des années cinquante (en fait jusqu’à maintenant) la notion de culture est appréhendée dans le sens de « divertissement », de « culture de masse », et un peu dans le sens de « science », de « savoir ». Bennabi s’élève contre ce qui lui semble être une dérive sémantique encouragée par la lutte idéologique qui souhaite orienter l’esprit arabe vers les futilités et le paraître. Revenant sur cet important sujet après l’indépendance de l’Algérie, il veut le nettoyer des scories qui lui ont été collées par des intellectuels superficiels. Pas plus qu’elle n’est l’expression des loisirs, la culture n’est le produit de l’instruction, de la formation ou de l’école : « Celle-ci ne donne à l’élève les qualités précises du rendement social ou de l’efficacité que dans certaines conditions qui débordent le cadre scolaire… L’individu ne doit pas ses qualités sociales à sa formation scolaire mais à des conditions propres à son milieu ».

Voulant expliquer par ce biais le phénomène du sous-développement, il indique que celui-ci n’est pas de nature économique mais culturelle : « Le sous-développement est le résultat ou la résultante des inefficacités individuelles ; c’est une inefficacité à l’échelle d’une société. L’inefficacité ne peut être réduite par une formation conçue uniquement dans le cadre scolaire. Le problème du comportement relève de la culture, mais la culture conçue et élaborée dans un cadre social qui embrasse toute la société, non pas une certaine catégorie sociale… L’individu ne doit pas ses qualités sociales à sa formation scolaire, mais à des conditions propres à son milieu. Dans notre comportement négatif à l’égard de tel ou tel problème, ce sont toutes les causes d’inefficacité propres à notre milieu qui nous rendent inefficaces » (« Perspectives algériennes », 1964). Un demi-siècle après, nous pouvons mesurer la justesse de ces vues en considérant la crise de l’école algérienne avec ses déperditions, son inadaptation aux besoins de l’activité économique et son incapacité à « éduquer » la société.

Bennabi estime que « c’est le rôle d’une culture de créer le liant social. Et c’est justement dans cette fonction que les cultures semblent s’être différenciées en deux types, selon deux vocations… Les peuples sémites ont fondé leur culture sur le respect de la règle, c’est-à-dire sur les valeurs éthiques, les peuples aryens sur les valeurs esthétiques, sur la forme qui a atteint sa perfection à Athènes qui en a transmis le culte à la renaissance de l’Europe… Cette différenciation fondamentale remonte à leurs origines : la culture occidentale a hérité du génie gréco-romain le goût du beau, la culture musulmane a hérité du génie sémitique le sens du vrai ». Il attribue ainsi le processus de singularisation et de différenciation des cultures à l’intériorisation des idées primordiales par l’inconscient: «Abandonné à sa solitude, l’homme se sent assailli d’un sentiment de vide cosmique. C’est sa façon de remplir ce vide qui déterminera le type de sa culture et de sa civilisation, c’est-à-dire tous les caractères internes et externes de sa vocation historique. Il y a essentiellement deux manières de le faire : regarder à ses pieds, vers la terre, ou lever les yeux, vers le ciel. L’un peuplera sa solitude de choses : son regard dominateur veut posséder. L’autre peuplera sa solitude d’idées : son regard interrogateur est en quête de vérité. Ainsi naissent deux types de culture : une culture d’empire aux racines techniques, et une culture de civilisation aux racines éthiques et métaphysiques. Le phénomène religieux apparaît là où l’homme dirige son regard vers le ciel. C’est là qu’apparaît le prophète : l’homme de la mission, du message, l’homme qui a des idées à communiquer comme Jérémie, Jésus, Mohammad. L’Europe, berceau de tant de grands hommes semble exclue cependant du phénomène religieux au niveau de ses messagers, comme si la nature de l’Européen, trop plein de son humanité, ne laisse pas de place au divin. Par contre, le Sémite semble voué à la métaphysique. Le divin laisse peu de place aux préoccupations terrestres » (« Le problème des idées dans la société musulmane », 1971).

Lorsqu’on considère l’état actuel des musulmans la pertinence du raisonnement de Bennabi n’en devient que plus éclatante. Les Arabes sont connus pour leur hospitalité, leur générosité, leur désintéressement, mais pas pour leur sens social ou leur efficacité. Lawrence d’Arabie qui a vécu parmi eux au moment des grandes manœuvres pour le démantèlement de l’Empire ottoman note dans ses « Sept piliers de la sagesse » : « On peut lier les Arabes à une idée, comme à une longe… On les entraînerait aux quatre coins du monde rien qu’en leur montrant les richesses et les plaisirs de la terre. Mais qu’ils rencontrent sur leur route le prophète d’une idée, sans toit pour abriter sa tête et sans autre moyen de subsistance que la chasse ou la charité, et ils le suivent aussitôt, en abandonnant leurs richesses… Ce peuple passe sans cesse par des spasmes, des sursauts ; c’est la race des idées, du génie individuel… Leurs convictions procèdent de l’instinct… Ce qu’ils fabriquent le plus, ce sont les croyances »[5].

Bennabi donne comme exemple de cette différence culturelle fondamentale les réactions de spectateurs orientaux et occidentaux devant un même spectacle : le spectateur européen résonne par la fibre esthétique et le spectateur musulman par la fibre éthique. Ils ne sauraient avoir les mêmes réactions. Il cite le film « Othello » inspiré de la pièce de Shakespeare projeté dans une salle où sont présents des échantillons des deux cultures et note : « Quand Othello tue Desdémone et se suicide, l’émotion du spectateur européen atteint son apogée parce que son ressort est esthétique : il voit la fin de deux beaux êtres. Tandis que l’émotion du second reste plate à cet endroit parce que son ressort est éthique : il voit un meurtre et un suicide » (« Le problème de la culture »). Puis il ajoute : « Les choses et les idées du milieu social qui entourent l’individu sont assimilées par lui par une sorte de dissolution qui les intègre à son être moral, comme les éléments du milieu biologique qui l’entoure sont captés par lui et intégrés à son être physique par l’intermédiaire de la respiration et l’assimilation. L’individu, dès sa naissance, est plongé dans un monde d’idées et de choses avec lesquelles il est en perpétuel dialogue ».

Une culture où l’éthique prédomine génère une société où les facteurs moraux et les principes métaphysiques priment sur le reste. Une culture où c’est la dimension esthétique qui prévaut donne lieu à une société où le beau tient lieu de vrai ; une culture où c’est la logique pragmatique et la technique qui dominent débouche sur une société où le rendement et la performance deviennent des buts en soi, comme au temps du stakhanovisme en URSS. Il écrit dans le même livre : « Avant d’être marquée par sa technique et par sa logique pragmatique qui déterminent les bases matérielles de sa vie, une société est marquée par son éthique et son esthétique, et plus précisément par leur rapport qui définit toutes ses impulsions, tous ses mobiles, toute son orientation et sa vocation dans l’histoire. Et selon que ce rapport est en faveur de l’esthétique ou de l’éthique, on a une société d’un type donné. En gros, on peut dire qu’il existe deux types de société : celle où les mobiles sont principalement d’ordre esthétique et celles où les mobiles sont principalement d’ordre éthique… Les deux sociétés, ainsi différenciées par leurs cultures, n’évoluent pas dans le même sens et parfois, dans des circonstances données, elles prennent le contre-pied de l’une et l’autre : ce que l’une ne veut pas et ne peut pas faire par raison morale, l’autre peut le faire et le fait volontiers par raison esthétique. Prenons deux exemples simples pour éclairer ces considérations :

a- La société occidentale a cultivé parmi ses arts la peinture, et la peinture du « nu » en particulier, par raison esthétique. La société musulmane a exclu de son art la peinture, et la peinture du « nu » en particulier, par raison éthique.

b- L’évolution vestimentaire dans la société occidentale est partie d’un point déterminé : donner le plus d’accent possible à la beauté de la femme en public. L’évolution vestimentaire dans la société musulmane est partie d’un tout autre point : masquer le mieux possible la beauté de la femme en public.

Cette différenciation a des implications : lorsque la culture de civilisation sombre dans la décadence, les individus deviennent mystiques, dévots, fanatiques (le maraboutisme hier et l’islamisme aujourd’hui en sont des preuves dans le cas musulman). La culture d’empire, elle, dégénère en frénésie matérialiste, en impérialisme, en immoralité : « Une culture peut s’achever en sombre dogmatisme, exploité par le marabout, une autre en orgie effrénée sur laquelle règne quelque Messaline ou encore, éventuellement, en cataclysme nucléaire ». On peut appliquer cette règle à l’Empire romain qui a fini dans la débauche et à l’Occident actuel qui a légalisé le mariage homosexuel. Spengler ne dit pas autre chose quand il écrit : « Chaque culture a son propre mode d’extinction psychique, et elle n’en a qu’un seul, résultant avec une nécessité profonde de sa vie tout entière… La religion étant l’essence de chaque culture, l’irréligion est celle de toute civilisation »[6].

L’universitaire américain Allan Christelow s’intéresse depuis plusieurs décennies aux idées de Bennabi. Il est surtout séduit par l’idée de « frontières culturelles » chez lui et sa recherche d’une synthèse pluraliste, le mondialisme. Christelow estime que Bennabi peut-être regardé comme un « penseur de frontières globales ». Il se livre à une comparaison entre ses thèses sur la colonisabilité et celles de Bernard Lewis sur les causes de la faillite de la civilisation arabo-islamique et conclut que si les deux approches se ressemblent, les conclusions auxquelles ont abouti l’un et l’autre sont totalement divergentes. Le professeur américain n’hésite pas à aller à l’encontre des thèses soutenues par son compatriote Huntington : « On peut suggérer que les sociétés-clés dans la nouvelles ère ne seront plus les centres de civilisation classiques tels que la France, l’Irak ou la Chine, mais les sociétés situées sur les frontières. Ces sociétés-frontières sont un sol propice à produire des idées, des symboles, des personnalités, des réseaux aptes à faciliter la communication entre cultures ou civilisations… Nous pouvons concevoir Malek Bennabi comme penseur de frontières globales. Comment trouva-t-il ce rôle ? D’abord il passa sa jeunesse à Tébessa, ville un peu isolée des forces les plus brutales de la colonisation, ville aussi qui liait l’Algérie au monde musulman, ses centres d’enseignement à Tunis et au Caire… Puis Bennabi est passé en France, à Paris, à une époque où tout était mis en question du point de vue politique et intellectuel. Plus tard, il est passé au Caire, carrefour du monde arabe et musulman, mais aussi du Tiers-Monde ».

Christelow voit l’Algérie sur la frontière Europe/Monde musulman, la Malaisie sur la frontière monde musulman/Chine, et le Mexique sur la frontière Amérique du Nord/Amérique du Sud. Les vues du professeur américain sont tout à fait fondées car Bennabi avait une claire conscience de son action d’intercesseur entre les cultures puisqu’on le voit écrire dans un chapitre du « Problème de la culture » intitulé justement « Coexistence des cultures » : « la nature des choses a opéré parfois d’importantes synthèses aux frontières de deux cultures sans que les hommes aient recherché ni voulu cela. Il y a des historiens qui regardent la Renaissance de l’Europe au XVI° siècle comme une synthèse réalisée par le temps et les événements aux frontières de la culture islamique et du monde chrétien. En tout cas les Croisades - c’est-à-dire une sorte de synthèse à l’envers- ont surgi sur ces frontières. Les cultures ont leurs foyers en sécurité dans les métropoles des civilisations, mais les événements les plus importants qu’elles déclenchent ont généralement pour théâtre le no man’s land de leurs frontières... C’est dans le no man’s land du Tibet que s’est accomplie l’importante synthèse bouddhique aux frontières de deux cultures millénaires, celle de la Chine et de l’Inde. »

Bennabi regrette que la part des hommes soit souvent inférieure à celle des évènements dans l’œuvre de l’histoire. Il dit de lui-même qu’il « travaille aux frontières des cultures » et envisage « la possibilité d’une synthèse plus large entre deux ou plusieurs cultures ayant des frontières communes sur une carte géographique, ou simplement qu’il soit question de leur mise en contact dans un projet conçu à une échelle géopolitique.» Dans le même chapitre il ajoute : « La conscience humaine non habituée à travailler aux frontières des cultures se trouve encore, par des habitudes centripètes millénaires, ramenée à voir les choses sous un angle particulier ». Dans un autre chapitre intitulé « Culture et mondialisme », il confirme cette vue : «Le musulman doit regarder les choses sous leur angle humain le plus large pour concevoir son rôle propre et celui de sa culture sur le plan mondial… Il y a lieu de définir aussi une culture dans une perspective mondialiste… Le monde est bourré de science et de culture d’empire. Il est plein d’esprit de guerre et des moyens de la guerre. Mais il y a un immense vide de conscience à remplir».

N.B

[1] Mikel Dufrenne, « La personnalité de base : un concept sociologique », Ed. PUF, Paris 1969.

[2] Cf. « Origine et fonction de la culture », Ed. Gallimard, Paris 1972.

[3] Cf. « Considérations inactuelles », Ed. Aubier, Paris.

[4] Cf. « Qui survivra? », Ed. Fayard, Paris 1978.

[5] Ed. Payot, Paris 1992.

[6] Op.cité, T.1. 

Source: Le Soir d'Algérie, publié  sur Oumma.com avec l'autorisation  de l'auteur

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Auteur de plusieurs livres, intellectuel algérien, disciple de Malek Bennabi, Noureddine Boukrouh a fondé le Parti du Renouveau Algérien (P.R.A.). En novembre 1995, il a été l'un des quatre candidats à la première élection présidentielle pluraliste de l'histoire du pays.

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