La Tunisie : les héros ordinaires d’une révolution de Jasmin extraordinaire

Au-delà de l’Elysée, c’est l’ensemble de la classe politique française qui a beau jeu aujourd’hui

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dimanche 16 janvier 2011

Avec pour guide la Liberté rugissante, le valeureux peuple de Tunisie a stupéfié, époustouflé, mais également embarrassé, un monde à la fois inconsidérément contemplatif, outrageusement atone, et honteusement complice de son supplice long de 23 années. Un monde extérieur, et notamment hexagonal, qui ne donnait pas cher de son insurrection, et encore moins de sa résolution inébranlable à changer le cours de son martyre, en transformant l’échafaud de l’autocratie en un trône pour la démocratie.

Magnifiques héros ordinaires d’une révolution de Jasmin extraordinaire, les tunisiens, embastillés, torturés, niés intellectuellement, spoliés socialement et économiquement par un régime de la Terreur, ont d’abord investi les pavés pour se libérer de toutes leurs chaînes, avant d’entrer dans la grande Histoire en obtenant la tête de leur oppresseur Ben Ali, le premier dictateur arabe déchu par la rue.

Qu’ils soient parmi les plus humbles ou issus de la fameuse classe moyenne, dont le président avili et en délit de fuite s’attribuait la paternité, ils ont tous scandé en chœur l’anathème populaire, avec force, courage et abnégation, mus par la proclamation de la vérité et la volonté d’être enfin maîtres de leur destin.

Pendant tout un mois contestataire, la sédition tunisienne a forcé l’admiration, et alors même que sous ses pieds tout était deuil et épouvante, elle a bravé toutes les armes qui ont fait feu sur elle. Transcendée par la rage du désespoir, elle a réussi à faire tomber la forteresse imprenable, en démasquant au grand jour son empreinte meurtrière.

Du côté français, le cynisme est plus que jamais au pouvoir ! Ne doutant de rien, Nicolas Sarkozy se persuade, avec l’ahurissante inconscience des puissants, qu’il suffit de remanier la dialectique, de substituer l’envolée sécuritaire menaçante au « soutien » de circonstance de la population tunisienne, pour effacer de nos mémoires une langue de bois indigne, dont la pondération extrême envers le despote aux mains rougies par le sang versé a trahi une bienveillance insoutenable, qui résonnera longtemps en chacun de nous, et plus amèrement encore en Tunisie.

Au-delà de l’Elysée, c’est l’ensemble de la classe politique française qui a beau jeu aujourd’hui de désavouer publiquement celui qui, de Mitterrand à Chirac, était paré de toutes les vertus, à la pointe de l’émancipation de la femme et de l’éradication de l’intégrisme. Comble de l’ironie, ce sont les tunisiens qui étaient muselés, mais c’est notre représentation nationale qui recouvre enfin la parole, n’ayant pas de mots assez forts pour évoquer la disgrâce du Ceausescu arabe ! « Nous sommes tous tunisiens ! » s’exclame, quant à lui, Bertrand Delanoë, imité en cela par de nombreux autres, qui ne résistent pas à la tentation de faire vibrer la corde sensible, un rôle de composition qui ne leurre personne, à part eux-mêmes !

Comme groggy par son incroyable exploit, la Tunisie a vécu ses premières heures délivrée du joug de son tyran sans effusion de joie, l’incertitude de l’avenir l’emportant sur la liesse populaire, d’autant plus que les tensions subsistent, et que les clés de l’Etat sont passées en 24h du Premier ministre, Mohammed Ghannouchi, au chef du parlement, Foued Mebazaa, investi président par intérim.

D’Alger à Beyrouth, la presse du monde arabe ne tarit pas d’éloges, évoquant le « cadeau de la Tunisie », et voit dans la chute de Ben Ali un précédent des plus prometteurs pour toute la région. Il est indéniable que la Tunisie incarnera à jamais ce formidable espoir révolutionnaire contemporain, qui a franchi les barricades pour décimer une présidence à vie, illégitime et archaïque. La Tunisie aspirait plus que tout à la démocratie. Au prix d’un lourd sacrifice, elle a su trouver en elle les ressources insoupçonnées pour la rendre possible, et elle est maintenant prête pour la mettre en œuvre. De ses démocrates convaincus, à ses élites, en passant par ses rouages institutionnels et administratifs, sans oublier son haut niveau de scolarisation, la Tunisie a tous les atouts pour parachever son bel idéal de gouvernance.

Parmi les effets miraculeux du pathétique sauve-qui-peut de Ben Ali, la chape de plomb qui pesait sur l’ensemble du pays semble s’être dissipée, jusqu’au Net, puisque nos sites Oumma.com et Mejliss sont de nouveau accessibles après des années de censure.

Oumma.com a toujours eu à cœur de dénoncer la tyrannie et la corruption de l’ère Ben Ali, quand il n’était pas de bon ton de révéler la vraie nature du personnage et du régime. Aussi notre joie est-elle à la hauteur de cet heureux dénouement, exemplaire à plus d’un titre, et c’est avec émotion que nos pensées se tournent vers tous les tunisiens.

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Auteur : la rédaction

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