L’échec des médiations internationales fait craindre le pire en Egypte

En imputant l’échec de ces médiations diplomatiques aux Frères Musulmans, le pouvoir militaire cherche-t-il à préparer l’opinion publique aux mesures qu’il compte prendre pour briser la résistance pacifique des millions de personnes qui manifestent depuis plus d’un mois contre le coup d’Etat et pour le rétablissement de la légitimité constitutionnelle ?

L’échec des médiations internationales fait craindre le pire en Egypte

En annonçant de manière spectaculaire l’échec des médiations internationales qui ont tenté ces derniers jours de débloquer la dangereuse situation née du coup d’Etat militaire du 3 juillet, la présidence intérimaire égyptienne, qui n’est que la façade civile de la junte militaire qui dirige de fait le pays, a-t-elle voulu forcer la main à ses partenaires diplomatiques pour les amener à accepter sa politique du fait accompli ? En imputant l’échec de ces médiations diplomatiques aux Frères Musulmans, le pouvoir militaire cherche-t-il à préparer l’opinion publique aux mesures qu’il compte prendre pour briser la résistance pacifique des millions de personnes qui manifestent depuis plus d’un mois contre le coup d’Etat et pour le rétablissement de la légitimité constitutionnelle ?

Dans une première réaction à ce communiqué inquiétant, Michael Mann,  porte-parole de la commissaire européenne aux affaires étrangères, Catherine Ashton, ne s’y est pas trompé lorsqu’il a exprimé l’inquiétude de l’Europe quant aux conséquences qui pourraient découler de l’échec annoncé des médiations diplomatiques. En effet, l’annonce par le pouvoir égyptien de l’échec des médiations diplomatiques cache un plan des plus scélérats décidé bien avant l’arrivée des délégations étrangères et qui consiste à provoquer un bras de fer violent avec les manifestants pour justifier la répression et peut-être la mise hors-la loi des Frères Musulmans. 

Confirmant les craintes de nombreux observateurs, le pouvoir vient de donner un ultimatum aux organisateurs des sit-in des places Al Adawiya et Al Nahda en vue de se disperser rapidement sans quoi il serait obligé de recourir à la force pour y parvenir. Les menaces brandies par un des hommes forts du nouveau pouvoir, le ministre de l’intérieur et général de police Mohamed Ibrahim, sont accompagnées d’une campagne médiatique hystérique d’une rare violence qui appelle ouvertement au meurtre des islamistes et ce, au mépris des règles déontologiques les plus élémentaires.

La fuite en avant du pouvoir militaire

A la grave imprévoyance politique de leur geste, les auteurs du coup d’Etat militaire, qui ne s’attendaient sans doute pas à une protestation  populaire de cette ampleur, vont-ils ajouter un aventurisme aux conséquences incalculables en se lançant dans une opération répressive de grande ampleur qui risque de déboucher sur un  bain de sang avec toutes les caractéristiques d’un crime contre l’humanité passible de poursuites pénales devant des juridictions internationales ?

En cherchant à faire endosser à ses adversaires islamistes la responsabilité des conséquences qui pourraient résulter de la dispersion par la force des sit-in populaires, le pouvoir égyptien tente de répondre par avance aux critiques et condamnations qui ne manqueraient pas de suivre un éventuel carnage. Mais il y a des faits tangibles qui ne sauraient passer inaperçus aux yeux des observateurs attentifs. Comment expliquer la fin de non-recevoir opposée par le  pouvoir militaire aux différents médiateurs égyptiens qui ont proposé des initiatives de sortie de crise avec comme point commun le souci de sauver la légitimité constitutionnelle tout en prenant acte de la difficulté d’un retour pur et simple à la situation antérieure au 30 juin ?

Durant les deux dernières semaines, outre l’initiative du chef de gouvernement destitué Hicham Qandil, au moins trois initiatives ont vu le jour émanant de personnalités civiles et politiques. Elles s’accordent toutes sur deux principes fondamentaux : 1. Le retour à l’ordre constitutionnel, 2. L’ouverture d’un processus de transition démocratique constitutionnel sans le président Morsi. Comme on peut le constater, les deux principes ont le mérite de satisfaire les revendications contradictoires des deux parties en conflit. Les initiatives en question qui ont été tour à tour proposées dans des versions légèrement différentes par des personnalités civiles, religieuses et politiques, concilient les deux principes en apparence contradictoires par une mesure provisoire intelligente. Le président Morsi revient le temps d’annoncer sa démission qui sera suivie de mesures politiques apaisantes.

Dans la première initiative, qui fut l’œuvre d’un groupe de penseurs respectés comprenant notamment Mohamed Selim Al Aoua, Tarek Al Bichri, Mohamed Amara et Fahmi Houeidi, la démission du président Morsi sera accompagnée de la délégation de ses pouvoirs constitutionnels à un premier ministre consensuel auquel reviendra la mission de lancer le processus de transition constitutionnel lequel comprendra des élections législatives et présidentielles anticipées et ce, en vertu des articles 141 et 142 de la Constitution de 2012. Des théologiens proches de la mouvance salafiste, avec à leur tête le célèbre prédicateur Mohammed Hassan, ont également proposé leurs bons offices sans qu’on sache les détails de leur plan. De son côté, le leader du parti de l’Egypte forte, Abdelmouneim Abdelfettouh, qui s’est classé quatrième avec plus de 4 millions de voix au premier tour de l’élection présidentielle de juin 2012 et qui a participé au processus ayant amené à la destitution du président Morsi, a rendu publique une initiative politique qui propose le retour à la constitution de 2012 ainsi que le retour provisoire du président Morsi, le temps d’appeler à une élection présidentielle anticipée.

Premières fissures dans le camp putschiste

L’initiative de Abdelmouneim Abdelfettouh mérite d’être particulièrement citée dans la mesure où elle émane d’une personnalité politique qui fut jusqu’à un  passé proche un dirigeant de l’aile modérée des Frères Musulmans avant d’en être exclu et qui a malheureusement participé aux tractations qui ont conduit au coup d’Etat mais que les dérapages sanglants du nouveau pouvoir militaire ont fini par convaincre que loin de constituer un « redressement » dans le cours de la révolution, l’éviction du président Morsi a permis aux représentants de l’ancien régime de Moubarak de revenir progressivement au-devant de la scène. C’est donc en toute logique qu’il a pris ses distances avec le nouveau pouvoir issu du coup d’Etat, après avoir dénoncé la répression qui a fauché plusieurs dizaines de manifestants pacifiques, et a commencé à réclamer le retour à la constitution de 2012, la libération des prisonniers politiques et la démission du ministre de l’intérieur et de tous les responsables de la sûreté de l’Etat qui ont été réintégrés dans leurs postes depuis le coup d’Etat.

La volte-face de Abdelmouneim Abdelfettouh a sans doute affecté sérieusement le camp du nouveau pouvoir militaire qui voit ainsi s’éloigner un de ses soutiens politiques les plus crédibles. Mais il est  loin d’être le seul. Par opportunisme ou par conscience, la direction du parti salafiste Al Nour a également pris ses distances avec ses alliés militaires et laïcs. Il lui était difficile de faire autrement quand on sait qu’une partie importante de ses bases a rejoint la résistance pacifique au coup d’Etat.

De leur côté, les responsables du mouvement du 6 avril et de Tamarrod, tout en continuant à soutenir ce qu’ils appellent pompeusement la « révolution » du 30 juin, n’hésitent plus à dénoncer la répression et à montrer leur inquiétude devant la multiplication des signes d’un retour au régime Moubarak. Enfin, un des piliers politiques et diplomatiques du nouveau pouvoir militaire, Mohamed Al Baradei, n’a pas hésité à exprimer publiquement son rejet de la décision du chef du gouvernement de mandater le ministère de l’intérieur pour disperser par la force les sit-in populaires de la même manière qu’il a condamné les massacres qui ont fait des dizaines de victimes devant le cercle de la Garde républicaine et la place Adawiya. Ces prises de position lui ont valu une campagne hostile et virulente dans les médias publics et privés.

Ces rebondissements imprévus et ces fissures dans le camp anti-Morsi ne peuvent laisser indifférents le noyau dur des auteurs du coup d’Etat et c’est ce qui explique peut-être leur nervosité et l’impression qu’ils veulent mettre leurs partenaires diplomatiques occidentaux devant le fait accompli en prétextant après coup qu’ils n’avaient pas le choix de la méthode pour amener leurs coriaces adversaires à la raison.

Premiers signes d’une déconvenue diplomatique

Ces développements internes sont d’autant plus inquiétants qu’ils ont été de fait confortés par les missions diplomatiques qui se sont succédé au Caire depuis deux semaines en vue de faciliter l’ouverture d’une négociation politique. Derrière la langue de bois diplomatique des émissaires envoyés au Caire par leurs gouvernements respectifs, il n’est pas difficile de déceler la déception et l’amertume.  Même si officiellement, il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à des déclarations regrettant le manque de bonne volonté des parties concernées sans autre précision, il est difficile de ne pas reconnaître que c’est l’intransigeance du pouvoir militaire qui a empêché toute avancée dans le sens d’un compromis politique comme l’a laissé entendre le ministre néerlandais des affaires étrangères, Frans Timmermans. Le fait qu’il n’ait même pas accédé à la demande de ses partenaires diplomatiques qui l’appellent à libérer le président Morsi, ses collaborateurs ainsi que les dirigeants islamistes arrêtés depuis le coup d’Etat ne peut qu’irriter les responsables occidentaux qui semblaient pourtant acquis au fait accompli des militaires.

Mais la goutte d’eau qui a fait déverser le vase est sans doute l’intervention franche et directe du sénateur américain John McCain qui a osé, au Caire, désigner par son nom le coup d’Etat du 3 juillet et à l’adresse des journalistes égyptiens qui font semblant de ne pas comprendre, il s’est permis une petite leçon de choses : « les gens qui sont actuellement au pouvoir n’ont pas été élus et ceux qui ont été élus sont en prison ». Difficile après cela de définir plus clairement ce qu’est un coup d’Etat. Certes, McCain a bien précisé que le passé appartient à l’histoire et que le plus important est d’avancer vers un règlement politique de la crise mais c’était assez pour irriter le pouvoir militaire qui a réagi par la bouche du porte-parole de la présidence intérimaire en dénonçant ce qu’il a appelé « un dépassement des usages diplomatiques » et « une ingérence inadmissible dans les affaires intérieures de l’Egypte ».

Le recours à ce genre de discours pseudo-nationaliste à usage interne est complètement anachronique quand on sait que les généraux putschistes ont averti les dirigeants israéliens de leur coup trois jours à l’avance et leur ont promis toute leur coopération dans la sécurisation du Sinaï, l’étranglement de la bande de Gaza et la mise au pas du Hamas sans parler de  la coordination avec les régimes saoudien, émirati et jordanien qui sont connus pour leur rôle contre-révolutionnaire de premier plan dans la région.

Les atermoiements de l’Administration Obama ont coûté cher à l’Egypte et à la région dans la mesure où les généraux putschistes ont cru y voir une sorte de laisser-faire. Les derniers développements laissent espérer un petit changement. Dans un communiqué commun rendu public le jour même où la présidence égyptienne a proclamé que la voie diplomatique a échoué et que les manifestants doivent se disperser, les chefs des diplomatie américaine et européenne, John Kerry et Catherine Ashton ont pris acte de cet échec :« Alors que d'autres affrontements violents ont été évités jusqu'à maintenant, nous sommes toujours préoccupés et nous inquiétons du fait que le gouvernement et les dirigeants de l'opposition ne soient pas parvenus à trouver une issue pour sortir de l'impasse dangereuse, et à accepter de mettre en place des mesures concrètes pour construire la confiance » mais ils n’ont pas hésité à situer clairement les responsabilités  en cas de dérapage :  « Le gouvernement égyptien a une responsabilité particulière dans. la sécurité et le bien-être de ses citoyens… Ce n'est pas le moment de porter des accusations, mais de prendre des mesures qui peuvent faciliter le lancement d'un dialogue et faire avancer la transition.»

 Cette mise en garde à peine voilée peut être comprise comme un avertissement traçant une ligne rouge au-delà de laquelle l’allié peut être lâché. Et c’est ce qui explique sans doute les signes de nervosité et de trouble chez les dirigeants égyptiens qui tentent de jouer leur dernière carte politique : chercher à mobiliser autour d’un discours belliciste, qui sied plus à une milice qu’à un Etat, une partie de l’opinion  publique en jouant sur la fibre patriotique et en cherchant à faire passer les Frères Musulmans pour une sorte de cinquième colonne soutenue par l’étranger. Mais connaissant l’importance qu’accordent les Américains et les Européens au statut de l’Egypte dans l’architecture géopolitique régionale et notamment aux Accords de Camp David, les putschistes peuvent aussi jouer la carte du chantage pour essayer de forcer la main à leurs partenaires occidentaux dont il est attendu, sinon un franc soutien difficile à obtenir dans les conditions actuelles, au moins une certaine compréhension qui ferait que les condamnations politiques des prévisibles dérapages sanglants n’aillent pas jusqu’à la rupture diplomatique.

Dans un  jeu politico-diplomatique où la marge de manœuvre de tous les protagonistes se rétrécit dangereusement, il n’est pas dit que la politique de chantage à laquelle recourent les putschistes et leurs alliés arabes du Golfe soit de nature à peser plus lourd que les craintes que commence à inspirer aux Américains un développement dangereux dont personne ne peut a priori mesurer les conséquences sur la stabilité et la sécurité de la région.

Quelle sera la réaction de l’armée égyptienne ?

Si les généraux faisant partie du petit carré putschiste peuvent se permettre de continuer à rester sourds aux appels de l’allié américain tant ils semblent enfermés dans une tour d’ivoire renforcée par les milliards de dollars promis par les Saoudiens et les Emiratis et un matraquage médiatique étourdissant, il en va autrement des chefs des forces armées qui n’ignorent pas qu’outre les dangers qui pèsent sur la paix civile et la cohésion nationale, l’armée égyptienne ne supportera pas une rupture radicale de la coopération américaine.

Si la efforts diplomatiques échouent à faire entendre raison aux putschistes et si ces derniers ne reculent pas devant la folie qui consiste à lancer une armée de policiers en uniforme ou en civil appuyés par des milliers de nervis et de repris de justice à la solde du pouvoir contre les manifestants pacifiques au risque d’un bain de sang, personne ne pourra prévoir ce qu’il adviendra de l’Egypte. 

En tout état de cause et quel que soit l’impact des médiations diplomatiques qui vont continuer dans les coulisses, le règlement de la crise dépendra avant tout des acteurs égyptiens. Le mouvement populaire en faveur de la légitimité constitutionnelle restera un élément déterminant et aucune répression ne pourra faire revenir l’Egypte aux années de dictature et de plomb. La détermination admirable du mouvement populaire pourrait même accélérer des décantations au sein du camp adverse et ne pas laisser indifférente l’institution militaire.

En effet, l’armée qui s’est laissé entraîner dans une aventure déshonorante par une poignée de généraux félons et une clique de politiciens cupides et aventuriers soutenus par les appareils de l’ancien régime et quelques oligarques mafieux, mais en laquelle les forces populaires continuent malgré tout d’espérer, a devant  elle une occasion en  or de se racheter, d’arrêter les mains criminelles qui cherchent à précipiter l’Egypte dans l’abime et de permettre enfin aux différentes composantes du peuple égyptien de se réconcilier dans le cadre d’une légitimité constitutionnelle inclusive et renouvelée par toutes les parties prenantes dans la révolution du 25 janvier sur la base des enseignements tirés de cette dure épreuve.

Le courageux peuple égyptien, fort de sa foi et de sa patience, qui est en train de donner au monde une formidable leçon d’endurance et de résistance pacifique, mérite vraiment des chefs militaires courageux capables de répondre présents dans un moment aussi décisif de l’histoire de l’Egypte. L’avenir proche nous dira si ces chefs militaires méritent vraiment ce grand peuple.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                 

Enseignant-chercheur

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