L’Observatoire Lunaire des Musulmans de France: la “solution” extrême

L’approche de l’OLMF révèle une obstination à vouloir prendre à la lettre certains hadiths du Prophèt

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vendredi 11 avril 2014

L’Observatoire Lunaire des Musulmans de France: la “solution” extrême

Cette année, le « débat » autour de la détermination du début du mois de Ramadan et d’autres dates islamiques importantes a été lancé très tôt. En effet, trois mois avant le Ramadan, un groupe de musulmans vient de lancer « l’Observatoire Lunaire des Musulmans de France » (OLMF), à travers un petit site web, une vidéo de 20 minutes, et une dizaine d’« observateurs ». Cet OLMF préconise la détermination des mois islamiques par la présentation de « preuves photographiques » du croissant durant la « nuit du doute », plus précisément le soir qui précède le début du Ramadan, ou autres mois.

Après la proposition émise et entérinée, l’année dernière, par l’UOIF et le CFCM d’adopter le calcul et un calendrier islamique pur et simple basé sur une visibilité du croissant n’importe où dans le monde , cet OLMF va à l’autre extrême, à savoir la détermination des mois par observation (visuelle ou télescopique) limitée au sol français. Ce projet est erroné et fait fausse route pour plusieurs raisons que je vais expliquer brièvement.

Tout d’abord, cette approche de la détermination de chaque mois islamique annule purement et simplement le concept de calendrier et ignore complètement le besoin de connaître à l’avance les dates de l’Aïd-el-Fitr, en particulier, connaissance qui permettrait aux musulmans de demander un congé, de planifier leurs fêtes et leur vie quotidienne.

L’approche de l’OLMF révèle une obstination à vouloir prendre à la lettre certains hadiths du Prophète (Paix et Bénédiction d’Allah sur Lui), bien que de nombreux oulémas musulmans aient montré, depuis des siècles, que l’esprit de ces hadiths permet ou même encourage l’adoption de méthodes plus adéquates.

Secundo, si on adopte cette approche observationnelle durant « la nuit du doute », pourquoi se limite-t-on au sol français ? Qu’en sera-t-il des musulmans d’Outre-mer ; auront-ils leurs propres dates de Ramadan, d’Aïd, et autres, selon leurs observations et photographies locales ? Et même pour la France métropolitaine, pourquoi rejetterait-on une photo prise d’Espagne ou d’Italie qui, étant à des latitudes inférieures, auront de plus grandes chances de voir le croissant? Pourquoi veut-on diviser les musulmans d’Europe (je suppose que l’OLMF préconise un « observatoire » pour chaque pays) et les séparer de ceux d’Afrique, du Moyen-Orient et d’ailleurs ?

Qu’en sera-t-il lorsque le croissant sera vu au Sénégal ou ailleurs en Afrique, mais pas en France (nous verrons ci-dessous que cette situation se produira très fréquemment) ? Une annonce négative de l’OLMF ne provoquera-t-elle pas précisément la « cacophonie » qu’elle critique dans sa vidéo, « cacophonie » présentée comme la raison essentielle qui a conduit à la création de cette organisation ?  Notons de plus, que l’OLMF nous informe dans sa vidéo que la « preuve » photographique (si elle se matérialise) sera diffusée deux heures après l’observation, c’est-à-dire après minuit (puisque le coucher du soleil en France, en Juin et Juillet, se produit vers 22 heures et qu’il faut attendre au moins 20-30 minutes avant que le ciel s’assombrisse suffisamment pour que le croissant puisse être observé et photographié), soit bien après que les annonces aient été faites en Afrique et au Moyen-Orient…

Regardons maintenant ce que nous réserve la lune pour les prochains Ramadans et Aïds.

Pour 2014, la « nuit du doute » du Ramadan aura lieu le 27 Juin, mais ce soir-là, le croissant ne sera visible qu’en Amérique du Sud. Le 28, le croissant sera visible très facilement à l’œil nu en Afrique et assez facilement au Moyen-Orient ; en France, il sera peut-être visible au télescope (mais pas à l’œil nu), mais qu’en sera-t-il si l’OLMF, pour des raisons météorologiques ou autres, n’est pas en mesure de produire sa « preuve » photographique ? Dira-t-on aux musulmans de France de ne pas jeûner, alors que le reste du monde le fera ? La situation sera encore plus complexe lors de l’Aïd (le soir du 28 Juillet), lorsqu’il sera strictement impossible de voir le croissant en France, mais il sera parfaitement visible au télescope du Sénégal à Madagascar.

En 2015, les mêmes situations potentiellement porteuses de discorde se présenteront à nouveau pour le début du Ramadan ainsi que pour l’Aïd.

En 2016, la situation se compliquera un peu plus (pour l’OLMF), car à la veille du Ramadan, le croissant sera absent du ciel français, mais il sera visible à l’œil nu ou au télescope dans la plupart des pays africains. De même pour l’Aïd de 2017.

Bref, si on veut éviter la « cacophonie » qui, l’an dernier, a été précisément le résultat d’un décalage entre les dates annoncées par l’UOIF et le CFCM d’un côté, et la plupart des pays arabo-musulmans de l’autre, ce n’est pas en adoptant une telle approche limitée au sol français et en insistant sur l’observation du croissant et son annonce vers minuit, la veille d’une grande date religieuse.

L’OLMF ne résoudra pas ce problème de la détermination des mois et fêtes islamiques simplement en montrant au public que les outils les plus performants seront utilisés (télescope, appareil photo de pointe, ordinateur et « système informatique qui permet de trouver la lune automatiquement », etc.), outils dont disposent tous ceux qui s’intéressent à la question de par le monde.

D’autre part, l’OLMF a fait appel à Thierry Legault, un astronome amateur devenu célèbre grâce à ses excellentes photographies de la lune et du soleil, et dont l’expertise pratique est utile à tous. Cependant, son affirmation que les calculs de visibilité du croissant ne sont que des « estimations » est une demi-vérité qui sera, et est déjà, exploitée à mauvais escient. En effet, les conditions météorologiques étant quasiment impossibles à prédire à l’avance pour un lieu et une heure donnés, la prédiction de l’observation du croissant ici ou là, et à telle heure de tel soir, s’avère d’autant plus incertaine.

Cependant, si on élargit la zone dans laquelle toute observation sera acceptée et adoptée par le reste de la population, en d’autres termes, si on prend un grand pays ou une zone (l’Algérie, le Moyen-Orient, l’Afrique, les continents américains tout entiers, etc.), alors les prédictions sont très fiables. C’est sur cette base que les propositions de calendriers (unifié, bi-zonal, tri-zonal…) ont été avancées par les experts musulmans, de la Malaisie aux Etats-Unis. Certains d’entre nous jouissent de plus de vingt-cinq ans d’expérience en la matière, une grande et longue expérience que nous mettons au service des musulmans, de tous les musulmans, de France et d’ailleurs, de manière sérieuse et réfléchie.

A Lire Aussi :

  1. Le calendrier du mois de Ramadhan basé sur le calcul astronomique, Mohammed Moussaoui, 23 mai 2013
  2. Pourquoi cette confusion sur le premier jour du mois de Ramadan?Haoues Seniguer, 9 juillet 2013
  3. Les leçons à tirer de la débâcle du début du Ramadan en France, Nidhal Guessoum, 11 juillet 2013

Voir également l'entretien sur OummaTV "Le Coran et la science"

 

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Auteur : Nidhal Guessoum

Astrophysicien,  a travaillé au Goddard Space Flight Center de la Nasa. Professeur à l’université américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis), dont il est également le vice-doyen, Nidhal Guessoum est l'auteur de « Islam et science : Comment concilier le Coran et la science moderne.

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