Samedi 2 August 2014
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Google+
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook

H.Seniguer: "Les pouvoirs publics n'ont pas pris toute l'ampleur des actes islamophobes"

H.Seniguer: "Les pouvoirs publics n'ont pas pris toute l'ampleur des actes islamophobes"
fr
http://oumma.com/sites/default/files/trappes.jpg

Chercheur associé au GREMMO et enseignant de science politique à l'IEP de Lyon, Haoues Seniguer revient sur les événements de Trappes.

Partagez :

Oumma.com: Vous refusez de faire une lecture ethno-confessionnelle des échauffourées de Trappes?

J'essaie d'être un peu plus nuancé. Sans nier ou évacuer totalement la part ethno-confessionnelle (toute relative à mon sens) de l'épisode émeutier auquel on a assisté à Trappes, je postule qu'elle n'en est absolument pas l'essence ou le moteur principal. Il ne faut surtout pas la surinvestir comme l'ont fait certains commentateurs, au point d'en faire la focale centrale.

Le langage islamique qu'on a parfois entendu sur place, les tenues, les barbes et les foulards quelquefois aperçus ne doivent pas pour autant nous conduire à adopter une grille d'analyse ethno-confessionnelle qui nous ferait passer à côté de l'essentiel, et, pis, à ethniciser notre relation aux banlieues.

D'ailleurs, tous les individus à l'islamité arborée ne réclamaient pas forcément des droits spécifiques ou collectifs, tant s'en faut. A-t-on vu les mosquées, les lieux de culte, les associations islamiques de France et de Navarre se mettre en branle pour converger vers Trappes et revendiquer la suprématie de la foi sur le droit positif ? Non.

Le contrôle d'une femme en niqâb, qui aurait mal tourné, a été un prétexte, une opportunité pour des individus ou groupes, religieux ou non, d'exprimer toutes sortes de frustrations, parmi lesquelles: les contrôles de police au faciès répétés, la relégation sociale, le sentiment, réel ou supposé, d'essuyer une triple discrimination, sociale, spatiale (territoriale) et raciale, etc.

Ce sont ainsi des logiques locales et sociales qui ont primé, même si, une fois de plus, l'islam a pu être pour des individus un cadre structurant à leurs mobilisations. Enfin, les organisations de lutte contre l'islamophobie qui sont montées au créneau devraient insister de manière beaucoup plus franche sur l'illégalité du voile intégral dans l'espace public. 

Oumma.com: Comment expliquez-vous que certaines femmes continuent à porter le niquab en dépit d'une loi qui l'interdit?

À mon sens, si c'est du port du niqâb dans l'espace public qu'il s'agit, de deux choses l'une: soit ces femmes ignorent la loi, soit elles défient la loi. Pour les autres femmes  extrêmement minoritaires   qui continuent de le porter par ailleurs, sans doute estiment-elles, de leur propre point de vue, que la loi céleste ou prophétique supplante la loi civile qu'elles peuvent quelquefois considérer comme violant les droits de l'homme, au premier rang de ceux-là la liberté de conscience. Ce qui n'est pas sans manifester un irrésistible paradoxe ou une contradiction de leur part.

Celle-ci pourrait être formalisée de la sorte : "je suis parfois prête à me mettre hors la loi pour m'afficher publiquement en voile intégral au nom des droits supérieurs de Dieu et de son prophète, cependant que je m'élève contre la loi française au nom de droits humains : les droits de l'homme". Il n'est pas exclu que ces femmes admettent aussi de façon a-critique des lectures rigoristes promues par certains littéralistes exaltés encore une fois "minoritaires"  qui les encouragent à garder le niqâb. Néanmoins, rappelons que le port du niqâb, plutôt favorisé dans des espaces de ghettoïsation qui glisse vers l'entre-soi, est un phénomène très minoritaire qui n'est pas la variable d'ajustement de l'islam de France.

Oumma: Vous avez écrit que la question du Niqab n’est pas liée directement à la laïcité?

Je ne fais en cela que suivre scrupuleusement le législateur qui a très officiellement reconnu que la loi ne visait au fond qu'à préserver la sécurité de tous, en interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public. Mais, naturellement, personne n'est dupe. La loi est née de la volonté de légiférer sur le port du niqâb. En tout état de cause, dans l'espace public, qui est le lieu de la pluralité, le foulard, le voile intégral ou n'importe quels autres signes religieux ne tombent pas sous l'empire de la laïcité qui s'applique uniquement dans certains endroits précis généralement prévus par la loi. 

Oumma.com: Que pensez-vous de l'attitude pouvoirs publics face à la recrudescence des actes islamophobes?

Il me semble que les pouvoirs publics n'ont peut-être pas pris tout de suite l'ampleur de ces actes, visiblement en hausse, qui ne touchent pas seulement des individus, puisque des édifices religieux musulmans sont également régulièrement touchés par différents types de souillure. À l'origine de l'attitude quelque peu retenue ou contenue des pouvoirs publics, notamment du ministère de l'Intérieur, hier comme aujourd'hui, il y a peut-être une polémique sémantique.

Le vocable islamophobie a fait couler beaucoup d'encre ces dernières années, certains estimant, à tort ou à raison, qu'il a pour finalité, chez ceux qui l'utilisent ou le brandissent, à désamorcer la libre critique des religions. Si certains musulmans, groupes, organisations ou personnes l'emploient effectivement pour contrarier le droit au blasphème, en revanche la polémique sémantique, aussi justifiée soit-elle du point de vue scientifique, ne doit certainement pas occulter la réalité d'actes anti-musulmans dans notre pays.

Aussi, de plus en plus de concitoyens de confession musulmane ont l'impression, à tort ou à raison, que les plus hautes autorités de l'État ne prennent pas suffisamment en considération les discriminations dont ils font l'objet. Et ils vivent cela comme une profonde injustice, voire une défiance vis-à-vis des souffrances qu'ils peuvent exprimer ou taire.  

Dans son blog, le députe Noël Mamère estime qu'il faut « accepter une certaine logique communautaire, en s’appuyant sur les forces vives de « l’empowerment », c’est à dire la capacité des populations à faire surgir en leur sein de nouvelles élites urbaines, comme aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud ? » Partagez-vous ce point de vue? 

En partie seulement. Assurément, de fait, les communautés, confessionnelles ou non, existent dans notre pays. Si je puis dire, des logiques communautaires, parfaitement légales du reste (celles qui ne substituent pas à la loi de la République d'autres lois), sont déjà à l'oeuvre. Toutefois, si de prime abord la proposition de Noël Mamère semble séduisante, il m'est avis qu'elle ne fait que renforcer le préjugé selon lequel seul un traitement spécifique, seul un rapport communautaire avec les populations issues de l'immigration, et quelquefois aussi musulmanes, est la planche de salut pour résoudre les discriminations qu'elles subissent. Or, dans ce cas, on n'affronte pas le problème de face, on le contourne et on aggrave les barrières communautaires.

Sans vouloir donner dans un républicanisme abstrait, il est possible de préserver la singularité du modèle français, celle d'une laïcité égalitaire ou inclusive (qui s'applique à tous de la même façon), à la condition expresse que l'État, ses services, ainsi que toutes les instances de socialisation prennent à bras le corps ce problème massif, en l'examinant sous toutes ses coutures, c'est-à-dire en scrutant les sources et les manifestations de toutes ces discriminations. Pour ma part, j'incline fort à penser qu'il faut commencer par retisser, du plus haut sommet de l'État jusqu'à la base, les fils rompus de la confiance réciproque.

C'est par la reconnaissance des difficultés et des problèmes, notamment ceux rencontrés par les "minorités", que le pacte social et laïque en sortira renforcé. À ce titre, le discours public est de prime importance symbolique. La grandeur d'une nation se mesure également à l'aune de cette capacité critique à écouter les revendications et à les discuter. Je crois qu'il faut associer deux paramètres: le socio-politique et le religieux, notamment du côté de ceux qui veulent communautariser l'affaire (politiques et radicaux de l'islam).

Propos recueillis par la rédaction

Publicité Oumma.com

Commentaires

X
Pancole
-4221 points

Excellente analyse de chercheur maitrisant la rhétorique et où chacun trouvera ce qui l'arrange.

"Non, oui mais!"
Chapeau l'artiste!

Je retiendrai que les musulmans se trompent en défendant des pratiques interdites par la loi et que l'islamophobie est dévoyée de son sens premier en prétendant assimiler tout critique contre l'islam à des actes anti-musulmans, donc racistes. Façon détournée d'ethniciser la religion.
L'objectif sous jacent étant d'interdire le droit au blasphème en France.

Le CCIF se trompe dans sa stratégie et ne fait, en persistant à vouloir faire de l'islamophobie un délit, qu'attiser le sentiment de rejet contre un islam attentatoire à ce qui fait consensus dans notre pays.

X
michel75200
-1710 points

H. Seniguer nous propose ici une analyse fine et nuancée, dans laquelle on aurait tort de voir une rhétorique "où chacun trouvera ce qui l'arrange". Les phénomènes socio-religieux qu'il aborde étant complexes, une pensée simple serait forcément simpliste.

Palazzo le prouve ici, malgré lui, en parlant simplement de "critique CONTRE l'islam", là où il devrait mentionner - au moins prioritairement - la critique DE l'islam.

La signification du mot "critique" n'est évidemment pas la même dans les deux cas. Pour Palazzo il s'agit, d'abord et avant tout, du droit d'exprimer librement ses préjugés dirigés CONTRE l'islam, ce qu'il fait d'ailleurs sans entraves - me semble-t-il ! - y compris sur ce site (... alors de quoi se plaint-il exactement ?). Le vrai problème est la possibilité d'une étude sans a priori de la réalité de l'islam, une réalité à la fois unifiée par les textes et diverse selon les pays, leur histoire, leur culture et selon les courants auxquels adhèrent les croyants.

X
Liliane Bénard
-309 points

Depuis le 11 avril 2011, la loi contre le voile intégral est en vigueur. Seninger nous rappelle ce fait ainsi que les arguments des contrevenantes. Il faut ajouter à celà qu'une contravention ne justifie aucun abus.
Analyser les échauffourées de Trappes n'est pas évident même si nous en connaissons la cause, non plus qu'en mesurer l'ampleur. Les voix reconnues de l'islam n'ont pas invité les croyants à converger vers Trappes.

Il n'en reste pas moins que l'islamophobie est et demeure une réalité pénible et injuste. La loi appliquée ici est scélérate, occasion de transgression. Des juristes avaient prévenu. D'autres dénoncent des répressions sauvages sans aucun droit. Le Comité contre l'islamophobie est d'utilité publique.

X
Pancole
-4221 points

Monsieur Michel, mais de qui se moque-t-on lorsqu'on ne veut pas voir que les conflits de banlieues sont communautaires, ethniques et confessionnels?
N'existe-t-il en France que des banlieues ghettos où la misère sociale serait spécifiquement réservée aux minorités dites visibles?
Visibles certes mais rendues invisibles par le politiquement correct.
Il existe en France des quartiers tout aussi "défavorisés" où chômage et paupérisation sont les mêmes que les banlieues turbulentes mais curieusement sans soulèvements compulsifs?

Les difficultés sociales évoquées ici pour trouver la cause aux troubles qui agitent sporadiquement nos banlieues sont en réalité un alibi pour ceux qui tiennent expressément à tenir pour unique responsable l'Etat et sa politique urbaine.

Ne pas voir qu'une véritable contre-culture, sinon sous-culture est en voie de développement dans notre pays et ne pas voir que la religion y tient une place particulière relève de la cécité coupable.

Jusqu'à quand ce déni?

X
Liliane Bénard
-309 points

Palazzo,
Le chômage et la paupérisation sont en cause plus sans doute que l'ethnie ou la religion. Dénier cela est gênant. En effet, il convient de distinguer la cause et l'effet.
Même s'il est incorrect de faire de l'Etat le responsable de tous les maux, il faut reconnaître qu'il gère l'économie du pays et il sait bien que le chômage est cause de bien des maux.
L'ethnie et la religion vont provoquer des réponses particulières à ces troubles sociaux. Encore faudrait-il ne pas les confondre...la confusion ne favorise guère une analyse sereine.

X
Jean-Pierre CHAMBARD
167 points

Mr Seniguer fait une très belle analyse, digne de l'universitaire qu'il est.
Cependant, à moins que le titre de l'article ne soit pas de lui mais de la rédaction d'Oumma.com, je pense qu'il n'est pas exact que les pouvoirs publics n'aient pas pris toute l'ampleur des actes islamophobes.
Je crois bien au contraire que oui !
Pour se faire, je propose à Mr Seniguer d'utiliser ses talents d'universitaire pour développer et expliciter ce que sous entend deux phrases que j'entends quand il m'arrive de boire le pot de l'amitié en cercle restreint (et donc hors discours officiel) avec un député ou sénateur, et quel que soit d'ailleurs le bord politique de ceux-ci :
- On est dans la merde !
- On a le cul entre deux chaises !

Cordialement

X
Pancole
-4221 points

Liliane, vous persistez à faire dans l'angélisme, c'est votre droit.
Il est faux de vouloir croire que le chômage et la paupérisation sont les causes profondes et quasi exclusives de la violence de nos banlieues. Et c'est nier l'évidence que de ne pas voir que dans des conditions sociales équivalentes les réactions ne sont pas les mêmes et tiennent essentiellement à des facteurs culturels.
Actuellement les jeunes de banlieues, issus de l'immigration essentiellement africaine, tiennent l'Etat pour responsable de leur situation en prenant pour prétexte la colonisation que leurs parents ont subi. Ils considèrent que l'Etat est débiteur à leur endroit et leurs réactions violentes à n'importe quel prétexte sont donc justifiées.

Tout est fait pour développer et légitimer ce sentiment de rejet, vous y participez, il conduit à considérer que toute tentative d'assimilation culturelle serait une deuxième colonisation.

X
Pancole
-4221 points

Monsieur Seniguer reconnait " la singularité du modèle français, celle d'une laïcité égalitaire ou inclusive (qui s'applique à tous de la même façon)"

Tant que les musulmans voudront remettre en cause ce modèle, ils ne feront que cristalliser les réactions de rejets autour de leur religion. La France ne doit rien à l'islam et certainement pas quelque chose qui demande, pour qu'il se sente à l'aise, que soit modifier le contrat social qui fait largement consensus dans la population.
Il faudra apprendre aux musulmans issus de l'immigration africaine à être à la fois des ex-colonisés et des ex-colonisateurs, au risque sans cela de sombrer dans une schizophrénie collective dont ne sortira rien de bon.

Le culte des racines a ses limites. Les enfants nés en France sont français à part entière, leurs racines sont en France et pas dans le pays de leurs ancêtres. Ils doivent s'en convaincre. C'est le pari de la règle du droit du sol par opposition au droit du sang.

X
Liliane Bénard
-309 points

Palazzo,
Votre argumentation est cohérente mais à partir d'axiomes de départt contestables. La question de l'assimilation reste posée. Pourquoi ne pas reconnaître des cultures différentes. Cela veut dire s'interdire de les hiérarchiser car nous ne disposons d'aucun modèle idéal et probant.

Lorsque vous parlez d'angélisme, je me demande si votre représentation n'est pas peuplée de démons sataniques. Les banlieusards ne sont ni anges ni démons. Ils raisonnent et vous l'attestez. C'est à ce niveau que le dialogue est possible. L'Etat pour sa part doit assurer la sécurité y compris des femmes voilées...les rudoyer est injuste. Elles ne sont pas seulement des voiles. La police et les voyous devraient en prendre conscience et les autres aussi.

X
Pancole
-4221 points

Liliane,
Il ne s'agit pas d'axiomes car ce que j'avance est démontré par les faits. Je suis dans le factuel pas vous. Vous ne dites pas d'ailleurs que ce que je dis est faux mais "contestable". Vous pouvez, mais faites-le autrement qu'en me prêtant des idées sataniques. C'est dérisoire. Je suis athée.

L'axiome est indémontrable et tenu pour vrai par celui qui l'énonce comme vous le faites en partant d'à priori auxquels vous vous tenez coûte que coûte.
Ainsi l'islam serait une religion non-critiquable, le faire reviendrait à critiquer les musulmans et les blesser. On ne devrait pas davantage critiquer le FN au risque de contrarier ses partisans.
Position absurde qui conduit à considérer de façon pernicieuse l'islamophobie comme du racisme.

Est punissable le fait de violenter une personne pour ses convictions religieuses, certainement pas de critiquer ses pratiques si on les trouve absurdes et incompatibles avec le vivre-ensemble dans nos sociétés.

C'est ce que je fais