La politique de séparation

Il va sans dire que la question de la remise en cause de la laïcité par l’islam ressort entièrement d’un faux-problème.

La politique de séparation

Il va sans dire que la question de la remise en cause de la laïcité par l’islam ressort entièrement d’un faux-problème. Car, d’abord, si la laïcité est devenue un problème ; ni vous ni moi n’avions ce problème  en tête avant que la grande presse d’Argent ne nous l’y introduise de force tout le long de la décennie passée.

La loi de 1905 qui énonce le principe de la laïcité est magnifique dans son inspiration. Mais c’est aujourd’hui une loi en danger ; c’est une loi menacée en son âme ainsi qu’en ses fondements.

La menace n’a guère fait de bruit en arrivant. On a simplement commencé à lui faire dire haut et fort ce qu’elle ne disait pas. On a commencé à mentir comme ça, juste une fois. On a commencé par mentir une première fois pour prendre la température. Le premier mensonge passa comme une lettre à la poste, et les menteurs eurent tout loisir de tester la faisabilité de leur entreprise de séparation : tout le monde connaissait bien la loi de 1905 ; personne n’en avait jamais lu une seule ligne.

Acte fut ainsi pris en 2004 de ce que la conscience populaire n’avait retenu de cette loi que le seul intitulé : la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Puis, au fil du temps, au cours des dix ans passés, l’intitulé fut à son tour pour part oublié, escamoté, tronqué ; jusqu’au point où il ne restât bientôt de lui qu’un seul mot, un seul mot en passe de devenir à présent un véritable mot d’ordre : la séparation.

Il était initialement question, à travers la loi de 1905, de libérer le politique. Il était question que la politique publique soit enfin libre de s’écrire à l’écart de toute dictée normative de l’Eglise. Il s’agissait en d’autres termes d’arracher aux mains du Pape le sort de la République en construction. L’enjeu de la loi de 1905 fût donc bien de séparer des pouvoirs politiques, des institutions collectivement structurées.

On avait là à l’œuvre, et de plus en plus à l’étroit, dans une même structure d’Etat, deux instruments juridiques, deux machines à produire le Droit. On avait là deux maisons rivales – l’Eglise et la République, se disputant le contrôle de l’appareil d’Etat. La séparation avait encore un sens quand elle s’appliquait à deux choses semblables entre elles. L’Eglise et la République étaient, chacune à sa manière, une science politique incarnée en organicité collective.

On a d’abord eu les grands hommes de la grande mystique républicaine, ceux pour qui la séparation était la noble affaire ; une empoignade à la loyale entre deux Léviathans ; le duel de deux sciences politiques se défiant à armes égales.

L’enjeu du combat était, pour ces grands hommes de la République, à la mesure du pouvoir politique dont disposait chacun des belligérants : l’enjeu était ni plus ni moins le monopole du politique. Les vainqueurs actèrent leur victoire dans une loi de séparation des pouvoirs.

La séparation était pour tous les républicains en ce temps une affaire d’Etat. C’était aussi et surtout l’affaire de l’Etat, un évènement historique. Une avancée politique ouvrant à une ère nouvelle. Une politique au service de l’homme. Une politique visant à mettre l’Etat au service du Peuple. Une politique de Bien commun inaugurant un projet universel : séparer ce qui doit l’être au sommet de l’Etat afin d’en mieux réunir la base. Une politique pour mieux vivre ensemble. La séparation fut une très violente déchirure. Une déchirure qui enfanta des peines et des douleurs semblables à celles qu’enfantent les ruptures par où se défont les plus longues vies communes.

Mais une fois le divorce consommé, une page était tournée, et une nouvelle page s’ouvrait. Et devant cette page, chacun se voyait libre d’inscrire, au registre de sa citoyenneté, sa propre croyance (ou son incroyance) individuelle. Chacun se voyait donc libre d’exprimer sa croyance à sa guise, sous réserve de ne pas troubler l’ordre public.

Les grands hommes de la grande mystique républicaine, les pères fondateurs de la liberté de conscience, tenait ce registre pour absolument sacré. Ils tenaient pour sacré le texte à écrire sur cette nouvelle page de liberté. Ils tenaient pour sacré la liberté de croire. Ils tenaient pour sacré la liberté de penser. Cette loi ils l’ont écrite, ils sont aussi les seuls, les premiers et les derniers, à l’avoir lue et comprise ; les seuls a en avoir saisi l’esprit de liberté.

Mais une fois tombée dans les mains de ceux qui ne la lisent pas mais la brandissent comme un totem en lui faisant dire n’importe quoi ; la séparation se fît à son tour elle-même complètement insensée. Elle se mît à séparer tout et n’importe quoi. Elle se mît à séparer ce qui n’avait besoin de l’être, et ce qui ne pouvait l’être. Elle se mît à séparer, toujours plus brutalement séparer, les croyances religieuses de l’espace public.   

On hérite ainsi aujourd’hui en guise de continuateurs de l’élan émancipateur de 1905, en guise de continuateurs de cet élan mystique de la République égalitaire, nul républicain laïque mais de zélés séparateurs. Nul combattant du droit et de la liberté, mais les idiots utiles d’une secte politique. Et qui au lieu de défendre, attaquent. Mais comment nos « défenseurs de la laïcité » entendraient-ils autrement qu’à l’envers un texte qu’ils n’ont pas lu ? Au lieu de défendre la laïcité – la laïcité, c’est-à-dire, très exactement : la libre expression des croyances individuelles – ils attaquent et traquent – pour l’exclure du champ de la vie et de la visibilité publique – la plus petite trace – le moindre signe de notre religieux.

Or, dans l’esprit de 1905, il est une seule chose que la République peut s’autoriser à prendre pour cible. Et c’est la volonté d’un clergé organiséde s’approprier les commandes de l’appareil d’Etat. On ne peut donc imaginer pire contresens que la République s’en prenant ainsi à sespropres croyances individuelles.

Et tel est bien pourtant ce qui se produit pour la peine. Et en y regardant de près, il se trouve même que la politique ; il se trouve même que toute la politique ; toute la belle politique du peuple ; toute la politique de la rue et des gens ; toute le glorieuse politique de la rue des gens ; toute la politique de la vie de la cité ; toute la politique de la démocratie, se trouve désormais, tout entièrement, et tout uniment, réduite à ne rien plus pouvoir produire d’autre que cette politique criminelle de séparation.

Mais à séparer ainsi la culture de la croyance religieuse, on finira tantôt par séparer l’homme de lui-même. On finira tantôt par séparer l’homme de l’homme dont la loi est de croire. Car la croyance religieuse depuis toujours est le substrat d’où émerge toute possibilité de croire au Bien commun. C’est-à-dire encore : toute possibilité de croire en son semblable. De croire en son voisin. De croire en son frère. De croire en l’homme. La politique de séparation est homicide.

Voilà pourquoi la gauche et la droite en passant par le milieu ; le milieu de la gauche et le milieu de la droite ; le milieucar en cette orientation précise de cette politique politicienne il n’est plus de droite ni de gauche qui tienne mais bien seulement une clique dirigeante entièrement vendue à la Mafia d’Argent.

Voilà pourquoi quand la politique de séparation passe à l’acte, quand elle tue, frappe et assassine les enfants de la République ; voilà pourquoi quand la politique de séparation dicte la barbarie à tous les coins de rue de la République, et que notre sœur de la République perd son enfant de la République sous les coups de la barbarie politique, loin de trouver de quoi se rassurer, loin de voir au lendemain du drame le scandale saturer l’ordre du jour, loin d’entendre la classe politique communiquer partout comme ils le savent et faire retentir d’une seule voix républicaine leur saine colère, leur saine indignation, et la résolution résolue de combattre la séparation ; loin de trouver partout le signe clair et massif de la reconnaissance républicaine de cet invraisemblable préjudice ; loin de trouver sous la main, déjà prêt, déjà servi, le geste de soutien d’une République solidaire et unie, les musulmans se sont mis à chercher, le lendemain du drame, les musulmans ont dû se mettre à chercher, par eux-mêmes, à épier, traquer, partout, la moindre parole, le moindre signe ; en dépouillant la presse et les communiqués ; ils se sont mis à chercher ; les musulmans, ainsi qu’on cherche, en désespoir de cause, après avoir retourné en vain la maison de fond en comble, un précieux document égaré, parmi les détritus, au fond de la poubelle.

On a donc fini par trouver, en cherchant bien au fond, en raclant bien le fond, un petit signe de l’Intérieur, un débris de geste de compassion politicienne avarié – un aveu rentré et putride de la politique de séparation.

Le musulman est (comme le juif autrefois) séparé de lui-même, séparé de son droit ; il est exclu de l’intérieur, parce qu’il a une loi.

Le Français (comme tout le monde aujourd’hui) est exclu de l’intérieur, séparé de lui-même : parce qu’il n’a plus de loi.

La politique visant à séparer le Français du musulman n’est pas illusoire. Elle est bel et bien réelle. Mais ce n’est justement plus une politique au sens propredu terme. C’est seulement un artifice grossier. Un alibi économique. Dissimulant en tout état de cause, une chose est certaine, ce que les Français français et les Français musulmans ont en commun – ce qui les rassemble. Ce qui les rassemble depuis toujours et les unira jusqu’à la Fin.  

Ce que le pouvoir de l’Argent dissimule si bien de son écran de fumée de la séparation, c’est que rien de ce qui les sépare, rien de ce qui sépare Français français et Français musulmans, ne sera jamais assez fort pour détruire ce qui en réalité ne cesse de les rassembler. La politique de séparation pourra au mieux la recouvrir : elle ne pourra jamais avoir raison de leur communauté de destin.

Quelles que soient leurs croyances, les individus contemporains sont tels qu’ils ne croient plus au collectif. Et la raison en est que tout autour d’eux conspire à les rendre incapables de penser à autre chose qu’à eux-mêmes. C’est-à-dire par là-même très exactement : tout conspire à les rendre incapables de penser tout court. Car ne penser qu’à soi, c’est déjà ne plus penser. Ne penser qu’à soi de nos jours, c’est dépenser.

La loi de l’islam est entièrement individuelle, en ce sens qu’elle n’a de sens qu’à régir l’existence de l’individu consentant. Mais que cette loi soit entièrement individuelle n’empêche en rien son intention d’être entièrement tournée vers le Collectif. L’islam est une prière. Mais prier Dieu ne saurait aller sans penser à l’Autre. La loi de l’homme est de croire en soi pour croire en l’autre.

Et la loi de l’islam ne dit pas autre chose : croire en Dieu en soi permet de croire toujours plus sincèrement à l’autre en soi-même.

C’est autour d’une croyance commune dans le Bien commun, que nous pourrions, – Français de toute origine et de toute confession, tous ensemble nous retrouver, pour écrire la nouvelle loi de séparation qui s’impose aujourd’hui : la loi dont l’effet serait de séparer le pouvoir de notre Etat du pouvoir de l’Argent.         

  

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Auteur : Cédric Amine

Traducteur et écrivain (Islam et subjectivité, à paraître)

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