Être chiite aujourd’hui ou la légitimité du chiisme ? (2/2)

Le sunnisme par l’attachement à la Sunna authentifié et recensée dans les compilations de ahâdîth, a trouvé sa légitimité en s’accrochant en la personne même du Prophète, en ne se revendiquant que de son seul enseignement (...)

Être chiite aujourd’hui ou la légitimité du chiisme ? (2/2)

Les héritiers légitimes du Prophète ?

Le sunnisme par l’attachement à la Sunna authentifié et recensée dans les compilations de ahâdîth, a trouvé sa légitimité en s’accrochant en la personne même du Prophète, en ne se revendiquant que de son seul enseignement, pendant que le chiisme se voulait poursuivre l’œuvre de Muhammad dans les personnes des imâms successifs. L’idée d’un guide et d’un maître bien vivant qui puisse dispenser les enseignements de l’islam s’est ainsi imposée, et le soufisme, entre autres éléments inspirés du chiisme premier, l’affirma avec plus de force encore, et offrit au sunnisme les hommes que les gens se devaient d’imiter parce qu’ils imitèrent, mais au-delà de la seule forme, le Prophète.

Ce légitimisme se traduira dans le sunnisme par la isnâd (chaîne de rapporteurs) des ahâdîth et le développement extraordinaire et original des sciences du hadîth, dans le chiisme par la imâmat et dans le soufisme par la silsila (chaîne initiatique de maîtres spirituels). Les uns ou les autres tirent leur légitimité du fait que isnâd, imâmat ou silsila se veulent toutes remonter directement au Prophète.

Si le guide légitime doit être contemporain et bien vivant pour dispenser directement la connaissance, ou plus précisément la gnose, comme le Prophète à l’égard de ses Compagnons, le sunnisme et le soufisme – et le soufisme sunnite plus encore – le reconnaît en la personne de tout musulman ayant les qualités requises dont l’obtention du savoir directement d’un maître (ijâza), alors que le chiisme exige comme condition complémentaire l’appartenance à la noble Famille du Messager de Dieu. Dieu ne dit-il pas d’ailleurs qu’Il veut pleinement purifier les « Gens de la Demeure » (ahl al-bayt) du Prophète (30 :33) ? Du reste, comme pour l’invocation des émissaires angéliques à l’adresse de la famille d’Ibrahim (11 :73), les musulmans prient quotidiennement sur la Famille de Muhammad comme sur celle d’Ibrahim.

L’usage politique de la filiation

L’appartenance à la descendance du Prophète a été, de tout temps et dans tous les courants, une source d’autorité et de légitimité qui fut instrumentalisée et exploitée à des fins pas toujours nobles. Ainsi est-on ou se croit-on sharif ou sayyid que l’on se considère être aussitôt auréolé d’une sainteté qui, à défaut souvent d’être acquise, serait innée. Certaines dynasties (idrissites, saadiennes, alaouites, hachémites) ont construit ou consolidé leur légitimité politique sur leur appartenance généalogique, supposée ou réelle, à la Famille du Prophète.

Parmi la gente féminine de la maisonnée du dernier Messager, Fâtima aura une place de choix dans le cœur et les dévotions du chiisme. D’aucuns y verront une manière d’atténuer le rôle et d’amoindrir la place parmi les ahl al-bayt des épouses du Prophète. D’ailleurs, certaines d’entre elles ne seront guère ménagées, en particulier, on le comprendra facilement, ‘Aïsha et Hafsa, filles respectives des premier et second califes.

Le chiisme français ?

Aujourd’hui en France, le chiisme est dispersé et dilué en des centaines de petites communautés que la « Fédération des Chiites de France » cherche à organiser et à unir. Certaines familles, maghrébines notamment, se découvrent une ascendance chiite, pendant que d’autres vivent bien discrètement leur croyance, ayant parfois recours à la taqiya (dissimulation).

La vitrine la plus active du chiisme français émergeant, est le « Centre Zahra » près de Dunkerque. L’engagement politique de ses responsables n’est pas timoré. Ils créent à l’occasion des élections européennes, et avec d’autres personnalités de la scène humoristique et politique française, le « Parti Anti Sioniste » qui ne devrait pas durer dans la mesure où il prédit lui-même la fin du sionisme dans quelques années. Leur lien avec la République islamique d’Iran n’est pas non plus un secret.

Le développement du chiisme français n’est évidemment qu’à ces débuts et tout porte à croire qu’il ne saurait en rester là. Les français de confession chiite ne seront pas en reste des progressions de sympathie à l’égard du chiisme en Algérie ou au Maroc. Les populations musulmanes peuvent facilement être séduites par une affection ostensible à l’égard de la Famille du Prophète, qui s’accompagne d’une certaine mélancolie que le chiisme a su traduire en consolation des temps qui courent.

Le retour et le recours à l’histoire de l’héritage de la dernière prophétie conduit les musulmans à se réinterroger sur la légitimité des successeurs de l’œuvre de Muhammad d’hier, pour mieux savoir qui ou quoi suivre aujourd’hui. Á l’occasion de cette relecture de l’histoire, les musulmans rencontrent et (re)découvrent les traces innombrables du chiisme, d’Al-Azhar aux dynasties amazighs, pour arriver jusqu’aux fiertés contemporaines que peuvent incarner, pour des peuples dont l’historicité est particulièrement faible, la victoire du Hezbollah libanais sur l’armée israélienne en 2006 ou encore l’anti-impérialisme iranien.

Le besoin humain de légitimité

Si donc le chiisme se caractérise par une propension légitimiste plus forte qu’ailleurs, il ne faut pas omettre qu’elle se retrouve chez l’ensemble des courants musulmans. En fait, toutes les religions ou idéologies cherchent à asseoir leur autorité ou à convaincre tout un chacun du bien-fondé de leurs positions, en conférant à celles-ci l’attribut de légitimité. Tout projet de domination ne peut se suffire de la force, il cherchera toujours à se légitimer. Ainsi en a-t-il d’ailleurs été de l’ambition civilisatrice du colonialisme européen. La lutte idéologique que se livrent ainsi les doctrines explicatives de la condition humaine, n’est que la mise en scène de procès de légitimation ou de délégitimation des idées.

Le Coran assume fièrement ce combat en renversant la donne, en demandant à l’être humain d’où est-ce qu’il tire sa légitimité pour prétendre à quelque autorité que ce soit, dans le refus de celle de Dieu comme dans sa prétention de l’exercer. Dieu interroge : « Qu’avez-vous ? Comment jugez-vous ? Ou bien avez-vous un Livre dans lequel vous apprenez qu’en vérité vous obtiendrez tout ce que vous désirez ? Ou bien est-ce que vous avez obtenu de Nous des serments valables jusqu’au Jour de la Résurrection, Nous engageant à vous donner ce que vous décidez ? Demande-leur qui d’entre eux en est garant ? Ou encore, est-ce qu’ils ont des associés ? Eh bien, qu’ils fassent venir leur associés s’ils sont véridiques ! » (68 :36-41).

D’où l’être humain s’est-il octroyé sa propre légitimité ? Le musulman la tire du Coran et, abandonnant la primauté de sa volonté humaine, il aspire à se soumettre à celle de Dieu. Le Coran demande ainsi à chacun d’où est-ce qu’il tient sa légitimité. D’un autre Livre, que Dieu lui aurait fait parvenir ? D’un engagement ou d’une promesse de Dieu ? Ou alors d’une autre divinité que Dieu ? Ou encore, de l’homme lui-même tel que le prêche l’humanisme bien qu’il soit raisonnablement impensable que la relativité de la connaissance humaine puisse suffire ?

La légitime source de légitimité

Le Coran de poursuivre ainsi : « Ou savent-ils l’Inconnaissable et c’est de là qu’ils écrivent [leurs mensonges] ? » (68 :47). Aucun prophète ne s’est d’ailleurs pris pour Dieu. Et de Lui seul, ils ont puisé toute la légitimité de leur enseignement. Ainsi Muhammad était-il invité à le rappeler avec force et clarté : « […] "Je ne vous dis pas que je détiens les trésors de Dieu, ni que je connais l’Inconnaissable, et je ne vous dis pas que je suis un ange. Je ne fais que suivre ce qui m’est révélé." Dis : "Est-ce que sont égaux l’aveugle et celui qui voit ? Ne réfléchissez-vous donc pas ?" » (6 :50).

Comme l’illustre le parcours du chiisme, le légitimisme a recours en définitive au ghayb (au mystère, à l’inconnaissable, à l’invisible). Il n’est ainsi pas étonnant que le chiisme, après s’être focalisé sur des revendications politiques de légitimité, s’est laissé glisser sur le terrain d’un ésotérisme exacerbé.

L’islam ne scinde pas son enseignement en exotérisme et en ésotérisme, autrement dit en ritualisme d’une part et en mysticisme d’autre part. Cette scission traverse chaque courant, le sunnisme contemporain n’étant pas en reste avec le développement séparé d’un salafisme formaliste et d’un soufisme élitiste. La force du message coranique est dans l’harmonie entre les dispositions physique et métaphysique de l’être humain qu’il entend édifier. Considérant pleinement la nature humaine (nafs), dans la condition de sa vie terrestre, comme un esprit (h) dans un corps (jasad), il exige au contraire l’équilibre et l’intelligence : l’intelligence de l’équilibre.


 

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Sociologue, anthropologue, enseignant-chercheur en sciences des religions (UGB/CER | EHESS/CADIS | UPVD/ICRESS), auteur de L'Islam d'Occident ? (Halfa, 2012).

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