La France, Dar al-islam ?

De nos jours, le monde est trop complexe pour être coupé en deux blocs : d’abord, les musulmans sont dispersés de par le monde ensuite, il n’y a plus de calife ou de Oumma nationale.

La France, Dar al-islam ?

Dans L’Occident, espace de témoignage (Tawhid, 2002), Tariq Ramadan remet en cause la pertinence de deux anciens concepts du droit islamique : la « demeure de l’islam » et la « demeure de la guerre ». Le premier, Dar al-islam, fait référence aux territoires islamiques ; le second, Dar al-harb, aux territoires non islamiques. Selon les oulémas, un pays est Dar al-islam lorsque la terre est propriété des musulmans, ou quand « le système juridique islamique est appliqué ». Pour les juristes de l’école hanafite, il faut avant tout que les musulmans soient en sécurité et libres de pratiquer leur religion.

   A l’inverse, sera considérer Dar al-harb tout pays où le système juridique puise ses sources ailleurs que dans le Coran et les hadiths. « Pour l’école hanafite, par opposition à Dar al-islam, Dar al-harb est le territoire où les musulmans ne sont ni protégés ni en paix »

   Cette vision bipolaire, voire manichéenne, exprimait la réalité géopolitique de l’époque. Il existait en effet, dans les premiers siècles de l’islam, une division forte entre pays musulmans et pays non musulmans. De nos jours, le monde est trop complexe pour être coupé en deux blocs : d’abord, les musulmans sont dispersés de par le monde  ensuite, il n’y a plus de calife ou de Oumma nationale. La Oumma est aujourd’hui spirituelle et  non politique. D’ailleurs, l’immense majorité des  musulmans, en particulier des musulmans français, ne fait pas l’amalgame entre appartenance religieuse et appartenance citoyenne. L’une n’exclut pas l’autre. On peut être à la fois Français et musulmans, comme l’on peut être Français et catholique. Ce sont là deux niveaux différents : un niveau spirituel et un autre juridique. Si l’on me demande ma nationalité, je dirai que je suis Français ; si l’on me demande ma religion, je dirai que je suis musulman, catholique, juif, protestant, bouddhiste, etc.

   A ces concepts de Dar al-islam et Dar al-harb, on a pu ajouter celui de Dar al-‘ahd. Dar al-‘ahd ou la « demeure de traité » fait référence aux pays non musulmans qui ont signé des accords avec des pays islamiques. Il peut s’agir d’accords de paix par exemple. Toutefois, pour comprendre le concept de Dar al-‘ahd, il faut se référer aux deux autres concepts de Dar al-islam et Dar al-harb. Comment, en effet, définir la nature d’un traité si l’on ne connait pas le statut juridique du pays avec lequel on collabore ? Avant toute signature, il faut savoir s’il s’agit d’une « demeure de l’islam » ou d’une « demeure de la guerre ».

   C’est l’une des raisons qui pousse Tariq Ramadan à chercher un autre concept.  Un concept qui serait effectif à notre époque de flux migratoires, financiers et médiatiques ininterrompus. Au final, la question qui sous-tend le livre est celle-ci : peut-on, en tant que musulman, vivre dans un pays non musulman ?

   D’un point de vue hanafite, oui, dans la mesure où la liberté de religion est garantie, ce qui est le cas en France. Il n’y a en effet rien qui s’oppose à ce que les musulmans croient en Dieu et Son messager, qu’ils prient, qu’ils jeûnent, qu’ils payent l’aumône et qu’ils fassent le pèlerinage. Je dirais même plus : ils peuvent se sentir davantage en sécurité en France que dans certains pays musulmans.

   Mais alors, la France, Dar al-islam ? Pour Ramadan, il faut cesser de se référer à ce concept. Néanmoins, s’il fallait caractériser la France, elle serait assurément Dar al-‘ahd, « demeure de traité ».

   Il est l’heure d’abandonner ces distinctions et ces concepts qui n’on plus de sens. Au lieu de parler de Dar al-islam et Dar al-harb, l’auteur propose de parler de Dar ash-shahada, d’ « espace de témoignage ». A la notion de « demeure », par trop restrictive, il préfère celle d’espace, qui, « tout en continuant de faire référence à la géographie et à l’environnement, exprime plus clairement l’idée d’une ouverture sur le monde (…). »

« La notion de shahada protège et sauvegarde les traits essentiels de l’identité musulmane, en elle-même et en société : elle rappelle le lien permanent avec Dieu et exprime le devoir du musulman de vivre parmi les gens et de témoigner, à la fois par ses actes et par ses paroles, de la portée du message islamique devant toute l’humanité. Et ce dans n’importe quelle société, car tel est le fondement de nos relations avec autrui. »

   Toutefois, la notion défendue par l’islamologue n’est pas sans poser de problèmes. Comme l’écrit Tareq Oubrou[1] : « le fait de qualifier l’Occident de terre de la da’wa (prédication) ou de la shahada (témoignage) ferait de la da’wa et de la shahada une condition morale et canonique de permission et de légitimation de la présence des musulmans en Europe.

Or le musulman n’a pas à avoir une mission de da’wa avec l’intention de témoigner de sa foi. » Le concept de Tariq Ramadan passe à côté « de l’intention des premiers canonistes et juristes qui qualifiaient un pays « non musulman », non selon la tâche religieuse qu’auraient à y accomplir les musulmans (…), mais en fonction  des caractéristiques politiques objectives marquantes du pays ».

   Aussi faut-il manier avec soin ces concepts de Dar al-islam, Dar al-harb, Dar al ‘ahd et Dar ash-shahada, qui, semble-t-il, ne sont pas les mieux appropriés pour décrire la situation des musulmans en France.

 

Auteur : Yacine Zerkoun

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