Être chiite aujourd’hui ou la légitimité du chiisme ? (1/2)

Il faudrait peut-être commencer par l’histoire d’un courant qui s’est constitué au fil des péripéties liées à la succession du Prophète Muhammad et à l’établissement de l’empire musulman.

Être chiite aujourd’hui ou la légitimité du chiisme ? (1/2)

De l’érudition des spécialistes nous plongeant dans l’univers éclaté d’une confession née de maintes influences exogènes, jusqu’au simplisme des pourfendeurs d’une secte homogénéisée pour les besoins de la cause et dont l’hérésie est jugée plus menaçante encore que le kufrlui-même, le chiisme n’est guère facile à appréhender. Il faudrait peut-être commencer par l’histoire d’un courant qui s’est constitué au fil des péripéties liées à la succession du Prophète Muhammad et à l’établissement de l’empire musulman.

Les identités chiites en question

En effet, on devrait d’abord distinguer la dimension politique qui, à tout dire, est à l’origine du chiisme. Ce chiisme politiquepermet de prêter à certains fondateurs du sunnisme, comme Abû Hanifa, des sympathies chiites. Et même avant cela, les Compagnons et leurs disciples ayant soutenu le quatrième calife contre le clan umayyade se reconstituant, peuvent, à juste titre et sans anachronisme, être qualifiés de shi‘i. Libre ensuite à chacun de se positionner sur ce conflit fondateur, et outre la troisième option plutôt commode du i’tizal(neutralité), il fallait jadis se situer du côté de l’armée emmenée par le cousin et gendre du Prophète ou de celle du fils de l’ancien chef de La Mecque.

C’est donc à la suite de ce conflit fondateur que le chiisme va apparaître historiquement comme un mouvement qui aura besoin de construire son originalité et sa raison d’être religieuse. Il fabriquera une théologie et développera de façon relativement autonome ses doctrines philosophiques, mystiques et juridiques. Sur la base de ces positions théologiques et doctrinales, une jurisprudence va se constituer à partir de l’élaboration sélective d’un corpus scripturaire. L’ensemble de ces initiatives instaure un chiisme religieuxqui va ainsi s’institutionnaliser et entrer en débat avec le reste de la pensée théologique et juridique en Islam.

Mais beaucoup de chiites aujourd’hui le sont par héritage, avant de l’être par conviction ou confession religieuse. Il est ici question d’un chiisme culturelqui, en situation minoritaire, va même être le produit d’une certaine ethnicisation. L’identité chiite sera dès lors facilement soumise à une instrumentalisation politique qui visera, en affirmant précisément le contraire, à asseoir un pouvoir et à défendre des intérêts tout sauf religieux. On revient ainsi au conflit politique post-prophétique comme source de légitimité du chiisme.

Un produit umayyade ?

Après le bref califat de Hasan ibn ‘Alî, Mu‘awiyya au pouvoir, une situation de faits s’imposait, et la résignation avec. La force devait l’emporter – et elle a encore continué à le faire. Il ne peut en être autrement lorsque le pouvoir s’acquière par les armes. Mu‘awiyya, dans son élan victorieux, imposa son fils à sa propre succession. Yazîd ibn Mu‘awiyya s’est vu refuser de nombreux actes d’allégeance qui l’ont conduit à sévir et à réprimer plusieurs oppositions pour asseoir son autorité.

Ce furent son fils Mu‘awîya et son successeur Marwân qui eurent à faire face à la révolte de ‘Abd-Allâh ibn Zubayr. Celui-ci avait obtenu de nombreux ralliements à sa cause, jusqu’à ce que ‘Abd-al-Malik ibn Marwân remportait de successifs succès, rétablissant ainsi l’unité de la dynastie des Umayyades, au prix notamment d’un épisode troublant en 73/693 à La Mecque. L’illustre artisan de l’ordre umayyade, Al-Hajjâj ibn Yusûf, assiégea la ville sainte six mois durant.

Ce personnage à la réputation d’impitoyable sanguinaire incarne bien la nécessité du recours à la force, en lieu et place d’une légitimité acquise par le droit, pour instaurer l’autorité de la première dynastie musulmane. L’emploi de la brutalité est l’aveu même d’un défaut de légitimité, ce que le kharijisme de l’époque et ce qui allait devenir le chiisme avaient bien compris. Mais ce fut avec le massacre de Karbala en 61/680 et la mort tragique du petit-fils du Prophète, le frère de Hasan, que le chiisme fit racine. Son grand frère décédé, Husayn ibn ‘Alîconcentrait en lui les espérances de redonner au califat une légitimité spirituelle. Mais avec Karbala, les vengeurs de l’assassinat de ‘Uthman allaient dorénavant devoir affronter les vengeurs du massacre de Husayn.

Une reconnaissance sunnite ?

Sans nous appesantir sur le développement du chiisme originel qui donna ensuite de nombreuses et diverses voies s’en réclamant, retenons qu’indépendamment des révoltes emmenées par d’ambitieux partisans, les premiers successeurs de Husayn n’avaient pas d’ambitions politiques manifestes et qu’ils ne furent guère inquiétés par le régime umayyade.

Remarquons même que la tradition sunnite n’est pas avare d’éloges à leurs égards. ‘Alî ibn Husayn, Muhammad al-Bâqir et Ja‘far as-Sâdiq (éponyme de l’école de droit chiite majoritaire), s’illustrèrent par la sagesse, la science et la piété de leurs enseignements. Le rite ja’farite fut même reconnu par certaines autorités religieuses du sunnisme, d’aucuns le considérant comme la cinquième école de pensée juridique (madh-hab).

On peut également signaler que certains auteurs chiites récupèrent les maîtres à penser du sunnisme, inscrivant leur apport dans la lignée loyaliste des ahl al-bayt. Ainsi en est-il par exemple de Chérif Muhammad Ali Aïdara qui cherche à réunir sous la bannière du chiisme, les fondateurs de madh-habsunnites ou de tariqasoufis. Ce qu’il ne peut d’ailleurs entreprendre sans faire l’impasse sur la succession directe du Prophète par les trois premiers Califes. Intitulant pourtant son ouvrage Les vérités de la succession du Prophète, il passe directement de la mort de Muhammad au Califat de ‘Alî et à la succession des imâms des ahl al-bayt.

Un légitimisme institutionnalisé

La transmission de l’héritage dans le chiisme premier, comme pour la monarchie des banû umayya, se fera de père en fils, excepté entre Muhammad et ‘Alî ou entre Hasan et son frère – d’où l’importance de Fâtima az-zahrala fille du Prophète, épouse de ‘Alî et mère de Hasan et Husayn. Cela étant, ce qui confère son caractère propre au chiisme, c’est son obsession de la légitimité de l’autorité à laquelle le fidèle doit se référer, et ce d’une façon telle que cela s’institutionnalisa sous la forme d’un certain cléricalisme.

La référence à celui que la communauté place devant elle (imam) n’est pas uniquement politique comme dans le cas des rois musulmans, l’imamse doit également d’orienter la ummahvers Dieu, et représente ainsi une direction spirituelle. Outre une légitimité religieuse que les monarques sunnites notamment ont su solliciter auprès d’érudits à leur solde, c’est une légitimité spirituelle qui est au cœur de la doctrine chiite avec les préceptes de imâmatet wilâyat.

Et si, au regard du désordre sociopolitique qui régnait à l’époque, il n’était pas bien difficile de contester politiquement la légitimité de la première dynastie qui prit le califat des mains de Hasan ibn ‘Alî ibn Abî Talib, le chiisme poussa ce légitimisme jusqu’à des positions extrêmes, lui assignant des prérogatives spirituelles et mystiques.

La spirale du légitimisme

En effet, d’aucuns ont été remettre en question les trois premiers califes que ‘Alî lui-même n’avait pas désavoué. Certains sont allés plus loin encore en présentant ‘Alî comme le seul successeur légitime, authentique et direct du Prophète. D’autres sont allés trop loin en le désignant comme prophète lui-même, l’Archange Jibril n’ayant pas destiné le Message divin à la bonne personne. Et les plus zélés sont allés beaucoup trop loin en attribuant à ‘Alî des qualités de Dieu qu’il aurait ainsi incarné, à l’instar du Christ chrétien.

Il importe de bien noter que le chiisme trouve cette soif inassouvie de légitimité dans la propension au mystère et dans le goût du secret que l’humanité a toujours entretenu dans sa quête de vérité. Emporté par cette logique de surenchère légitimiste, le chiisme a fini par ne trouver plus personne qui puisse légitimementprétendre à exercer l’autorité suprême de la communauté de Muhammad tout entière. Chacune des multiples ambitions chiites dont l’histoire nous conte l’avortement, se clôt par des mahdis ou des imâms occultés.

Ainsi acculé, c’est tout le chiisme qui clôtura le cycle de la imâmaten s’enfonçant dans le mystère, annonçant alors que l’imâm est dorénavant caché, et qu’il faudra faire avec sa grande occultation (al-ghayba l-kubrâ).

 

Sociologue, anthropologue, enseignant-chercheur en sciences des religions (UGB/CER | EHESS/CADIS | UPVD/ICRESS), auteur de L'Islam d'Occident ? (Halfa, 2012).

commentaires