Existera-t-il encore du Halal en France ? (1/2)

Pour saisir les enjeux du Halal, il faut bien comprendre que la problématique de la viande Halal et de son contrôle se pose essentiellement sur la question de la volaille.

Existera-t-il encore du Halal en France ? (1/2)

Texte-analyse sur l’affaire Isla Delice et les nouvelles dispositions européennes et nationales liées à l’abattage rituel

Comprendre la problématique

Beaucoup parmi nous ont reçu cette information : AVS ne contrôlera plus les produits Isla Delice. AVS est un organisme de contrôle qui a un grand crédit au sein de la communauté musulmane. Cela est assez rare dans un marché qui manque de transparence, et c’est le moins que l’on puisse dire.

La société Zaphir, propriétaire de la marque Isla Délice, était sous contrat avec AVS depuis plus de 15 ans. Cette entreprise ne commercialise que des produits dérivés « Halal » (essentiellement de la charcuterie). Le propriétaire, M. Herzog, n’est pas musulman mais cela ne l’a pas empêché de comprendre très tôt l’importance de la crédibilité pour percer sur ce marché juteux, bien que très difficile. Et c’est très logiquement que sa société décide d’être certifiée par l’organisme de contrôle le mieux structuré et qui avait l’exigence la plus sérieuse.

À cette époque, peu de gens voulaient être sous contrat avec AVS. Ce dernier imposait des contrôles quotidiens dans toutes les boucheries labellisées et il n’hésitait pas à poursuivre en justice les abattoirs qui ne respectaient pas les termes du contrat. C’était des pratiques nouvelles dans un marché habitué à l’arbitraire et à une anarchie entretenue.

Aujourd’hui, les produits Isla Delice sont présents dans de nombreuses boucheries musulmanes et surtout dans la plupart des enseignes de la grande distribution. Le pari audacieux de M. Herzog a donc été un grand succès. Cela n’a pas été sans difficulté car le contrôle tatillon d’AVS a toujours été une lourde contrainte devant un marché qui ne cessait de croître.

Pour saisir les enjeux du Halal, il faut bien comprendre que la problématique de la viande Halal et de son contrôle se pose essentiellement sur la question de la volaille. 2/3 du marché des produits carnés dits « Halal » sont constitués de volailles. Cette viande est appréciée pour son prix « bon marché » et c’est celle qui est très majoritairement la plus consommée dans le monde.

Mais produire cette viande avec des prix aussi bas a ses conditions. Et il faut visiter l’envers du décor pour le croire. De leur élevage jusqu’à leur mise sous pack, les volailles ne sont pas des créatures vivantes, ce ne sont que des « marchandises », de simples protéines sur pattes.

Un élevage Halal ?

C’est le temps qui définit la rentabilité et c’est donc le facteur le plus important dans les élevages industriels. Les bêtes doivent donc occuper le moins d’espace possible et le moins longtemps possible. Dans ces élevages, les poussins de chair sont donc élevés en seulement 41 jours. Les poulets voient leurs muscles se développer tellement vite que leurs pattes et même leur cœur ont du mal à suivre (déformations, fractures…).

Enfermées dans de minuscules cages, leur espace de vie ne dépasse pas la surface d’une feuille A4. Ils peuvent à peine bouger et subissant le stress et de multiples souffrances. Ils développent alors des comportements violents ou s’automutilent. Les industriels préviennent ces comportements anormaux liés à l’excessive promiscuité par la mutilation des bêtes : le débecquage (ablation d’une partie du bec) ou le dégriffage (ou même la coupe des ergots).

Ces concentrations énormes de volailles aux organismes affaiblis sont aussi de potentiels foyers épidémiques. Les systèmes modernes d’élevage sont de véritables incubateurs à virus (listeria monocytogènes, salmonelles, E. coli…). Les antibiotiques sont alors sur-utilisés à titre préventif, curatif, mais aussi comme stimulateurs de croissance.

Le consommateur mange donc une viande à un prix accessible mais de médiocre qualité et qui regorge d’antibiotiques. Cela conduit au développement de souches bactériennes résistantes chez l’animal comme chez celui qui le mange.

L’Abattage industriel traditionnel (non Halal)

Les conditions de l’abattage industriel des volailles sont dans la continuité des conditions inhumaines de leur élevage. Les cadences d’abattage (15 000 poulets par heure) sont telles que les considérations liées au respect animal sont une vaste plaisanterie. L’abattage est automatisé, l’homme et sa « marchandise » doivent alors se soumettre à cette cadence. C’est le règne de la productivité qui permet d’abattre vite et en masse pour la meilleure rentabilité.

Pourtant la directive de l’Union européenne 93/119/CEE1 a tenté de définir des normes d’abattage. Cette directive est destinée à prévenir « toute excitation, douleur ou souffrance évitable pendant l’acheminement, l’hébergement, l’immobilisation, l’étourdissement, l’abattage et la mise à mort. » Évidemment rien de tout cela n’est respecté.

Cette directive rend aussi obligatoire « d’étourdir les animaux avant leur abattage. » Cela vise à assurer ce qu’on appelle un « abattage humain », c’est à dire la mise à mort de la bête « sans souffrance » (sic !). C’est la raison pour laquelle l’abattage comporte généralement deux phases, d’abord l’étourdissement – officiellement pour rendre l’animal inconscient – puis la mise à mort.

Pour la volaille, l’étourdissement se fait par l’électrocution (appelé électronarcose). Une logique difficile à comprendre : on leur fait subir une lourde décharge électrique pour les assommer afin qu’elles souffrent moins quand… elles seront ensuite égorgées !

La concentration et le gigantisme des abattoirs liés à leur logique industrielle obligent souvent à de longs trajets entre les lieux d’élevage et les lieux d’abattage. Les volailles entassées dans des camions arrivent à l’abattoir stressées ou, pour certaines, déjà mortes dans leurs caisses de transport.

Elles sont ensuite retirées de ces caisses et accrochées par les pattes à un convoyeur (nom de la chaîne d’abattage mécanique). Pendues, la tête en bas, c’est encore une nouvelle étape stressante pour ces volailles qui, en raison, de la croissance accélérée qui leur a été imposée, souffrent souvent de douloureuses malformations des pattes ou de fractures parfois ouvertes.

Les volailles sont ensuite immergées la tête la première et jusqu’à la base des ailes dans un bain d’eau parcouru par un courant électrique suffisamment fort pour les « étourdir ». Mais en fait, les effets de ces chocs électriques sont très aléatoires : parfois, effectivement, ils assomment la bête, mais pour celles qui sont les plus affaiblies cela les tue et pour d’autres cela ne les assomme même pas.

La chaîne mécanique emporte ensuite les volailles vers une section où leur cou sera tranché, soit par un dispositif automatique (le disque) soit manuellement, par des employés de l’abattoir. Mais pour les quelques bêtes qui n’ont pas été réellement assommées par l’électrocution, elles arrivent en se débattant devant le disque qui parfois leur taillade la poitrine au lieu de leur trancher le cou. Et c’est parfois encore en vie que les volailles passent ensuite dans un bain d’eau bouillant (pour permettre de leur ôter mécaniquement les plumes).

En 2004, le Groupe scientifique sur la santé et le bien-être des animaux de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a émis un avis sur ces conditions d’abattage en milieu industriel et sur l’électronarcose en particulier. Selon le rapport de l’EFSA, cette pendaison par les pattes au moyen d’entraves métalliques dans les chaînes d’abattage automatisées : « est une posture physiologiquement anormale pour les volailles et la compression des os des métatarses par les entraves métalliques est extrêmement douloureuse. » 

Par ailleurs, l’EFSA précise que la douleur et la panique dues à cette position inversée sont la raison pour laquelle la majorité des volailles s’agitent et qu’un nombre important d’entre elles risquent de se briser les ailes. Le rapport explique que :« les chocs précédant l’étourdissement peuvent provoquer des battements d’ailes, si bien que l’oiseau risque d’échapper complètement ou partiellement au bain d’eau électrifié. L’étourdissement est alors totalement inefficace et inadéquat.»

Un abattage industriel Halal ?

La législation relative à la protection des animaux, dans les pays de l’Union européenne comporte des exemptions pour les animaux dont la viande est destinée aux communautés juives et musulmanes. Dans le cadre de l’abattage rituel, les animaux ne sont pas dans l’obligation d’être « étourdis » avant d’être abattus.

L’abattage « Halal » avec électronarcose n’est pas Halal

Mais en fait les conditions industrielles et leurs cadences effrénées rendent très difficile d’autres alternatives à l’électrocution des volailles avant l’abattage rituel. La plupart des acteurs musulmans du Halal préfèrent s’adapter à ces contraintes et ils se limitent à demander aux industriels de diminuer le voltage en espérant qu’aucune bête ne soit morte électrocutée avant qu’elle ne soit égorgée.

Mais, nous l’avons vu, les volailles qui ne sont pas (ou peu) « étourdies » se débattent tellement qu’elles brisent leurs ailes et celles de leurs congénères, tout en communiquant leur stress à toute la chaîne qui doit alors être ralentie. Si la saignée est manuelle (sans disque), l’affolement des bêtes compliquent encore le travail des sacrificateurs. Pour l’industriel, tous ces aléas (ailes brisées invendables, chaine ralentie) sont des pertes sèches.

Aujourd’hui, les gérants de ces sites, soucieux de préserver leur rentabilité, n’hésitent donc plus à augmenter le voltage des bains électrifiés afin d’être certain que la volaille ne s’agitera plus avant, pendant et après la mise à mort. Et évidemment, une très grande partie des bêtes succombent à cette électrocution.

Ainsi, ce qui était destiné à seulement « étourdir » devient une manière de tuer l’animal. L’abattage rituel qui le suit n’a donc plus aucun sens. On dit « étourdissement » ou « assommage » pour ne pas dire « abattage industriel » qui n’est ni juridiquement (fiqh) Halal ni éthiquement (akhlâq) acceptable.

De plus, même en abaissant les paramètres, il existe toujours un risque important de mort des volailles suite à l’électronarcose, du fait de leur grande fragilité et des conditions très stressantes auxquelles elles sont soumises. Dans ces conditions, la quasi totalité des conseils de savants musulmans ont déclaré que l’électronarcose avant l’abattage rituel ne pouvait pas être acceptée :

  • Le Conseil Européen de la Fatwa : « Et après l’exposition des méthodes d’abattage utilisées, et en prenant en compte les transgressions multiples des règles religieuses qui provoquent la mort d’un nombre non négligeable d’animaux (suite à l’étourdissement), surtout les volailles, le Conseil a convenu qu’il n’est pas permis de consommer la viande des volailles… »2

  • Le Conseil islamique du Fiqh, qui dépend du Congrès Islamique Mondial :« Il est interdit d’utiliser l’électronarcose pré-mortem pour la volaille, car l’expérience a montré qu’elle provoque la mort le plus souvent des cas. »3

  • Le Comité permanent de la recherche scientifique et de la consultation (Arabie Saoudite) : « Il est interdit de frapper l’animal sur la tête à l’aide d’un marteau ou d’un pistolet ou de pratiquer l’électronarcose ou de lui faire inhaler du CO2. » 4

  • L’Union des savants de la recherche islamique (Égypte) :« a refusé d’accéder à la demande d’associations internationales de protection animale qui souhaitaient que le Conseil accepte l’utilisation de l’électronarcose. »5

L’abattage Halal sans électronarcose n’est pas assez « rentable »

Malgré cela, des organismes de contrôle, comme AVS, qui refusent dans leur cahier des charges cette électronarcose sont extrêmement rares. Il faut savoir qu’un abattage sans électronarcose ne permet d’abattre que 4 000 poulets/heure, avec la présence obligatoire de trois sacrificateurs qui abattent manuellement.

En utilisant l’électronarcose, le chiffre passe à 15 000 poulets/heure ! Et le disque (abattage mécanique) permet de se passer des sacrificateurs !

Si le souci premier est le profit, s’imposer un abattage rituel sans électronarcose est donc un choix difficile. Les enjeux financiers sont énormes pour les industriels. C’est la raison pour laquelle, beaucoup parmi eux préfèrent être certifiés par des organismes de contrôle de la communauté qui sont beaucoup plus… « souples », ceux qui n’hésitent pas à permettre cette électronarcose alors que les Savants musulmans l’interdisent.

AVS a tout de même mis en place une électronarcose mais uniquement après l’abattage rituel, et cela pour éviter les désagréments causés par la volaille qui s’agiterait trop durant son agonie. C’était un compromis qui pouvait satisfaire les deux partis, les contrôleurs et les industriels.

Mais après avoir interrogé des Savants musulmans, certains ont justement fait remarquer qu’il n’était pas acceptable de ne pas laisser la bête agoniser en paix. On ne pouvait pas faire souffrir un animal qui vient d’être abattu rituellement en l’électrocutant de nouveau. Préférant ne pas s’engager sur un chemin douteux, AVS ne désire plus pratiquer cette électrocution après abattage rituel.

Pour les gérants des sites, ces multiples contraintes qu’impose le rite musulman deviennent de moins en moins supportables. C’est la raison pour laquelle, l’abattoir qui fournissait Isla Delice a décidé de rompre son contrat avec AVS pour imposer l’électronarcose avant abattage.

 

Pour aller plus loin :

Le marche du halal entre références religieuses et contraintes industrielles [ouvrage]

1http ://europa. eu/eur-lex/en/consleg/pdf/1993/en_1993L0119_do_001. pdf

2. Conseil Européen de la Fatwa et de la recherche, fatwa n° 29, Cologne du 19 au 22 Mai 1999.

3. Conseil Islamique du Fiqh, OCI -décision n° 95/103.

4. Consultation n° 235- 47 du 22/04/1427 H et consultation 24820 en date 09/06/1431 H.

5http://www.raya.com/site/topics/article.asp?cu_no=2&item_no=389327&version=1&parent_id=54&template_id=55

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Auteur : Yamin Makri

Yamin Makri est père de 4 enfants. Né en France, c’est en France qu’il fait toute sa scolarité. Il conclut son parcours universitaire en 1987 par un diplôme de chirurgien dentiste, puis par un Master en informatique de gestion.

En 1988, il co-fonde une organisation locale lyonnaise l’Union des jeunes musulmans. Cette organisation avait pour but d’exprimer que l’islam est une religion française. Par la suite, en 2004, les nouveaux responsables de l’association crée un centre de formation islamique : Le centre de formation Ash-Shatibi. (http://www.ujm.fr/ and http://www.shatibi.fr/)

En 1989, il fonde, avec les animateurs de l’UJM, les Editions Tawhid, une maison d’édition spécialisée dans la culture arabo-musulmane en langue française. Aujourd’hui cette maison d’édition musulmane est l’une des plus importantes du monde francophone et elle vend ses ouvrages dans toute l’aire francophone musulmane (France, Belgique, Suisse, Quebec, Afrique de l’Ouest…). Yamin Makri actuellement le directeur général de cette structure. (http://www.edition-tawhid.com/ and http://www.islam-france.com/)

En 1992, c’est le lancement d’une structure nationale qui a les mêmes objectifs que l’UJM (Union des jeunes musulmans) mais ses activités s’étendent sur toute la France. C’est le Collectif des musulmans de France. (http://www.lecmf.org/)

En 1996, à l’initiative du Pr. Tariq Ramadan, c’est la mise en place de Présence musulmane qui agit sur toute la zone francophone. L’objectif est de développer une compréhension fidèle et conceptualisée de nos Textes de références (Coran et Sunna). Présence musulmane aura aussi pour mission d’encourager les organisations adhérentes à multiplier des actions communes avec les organisations non musulmanes. (http://presencemusulmane.com/)

En 2002, il participe au lancement du Collectif 69 de solidarité avec le peuple palestinien, ce collectif regroupe différentes organisations (partis politiques, syndicats, société civile…) (http://collectif69palestine.free.fr/)

Durant l’été 2011, Yamin Makri, représentant le Collectif 69, participe à la seconde flotille internationale pour rompre le blocus sur Gaza. Une quinzaine de pays occidentaux sont représentés. Nous sommes arrêtés dans les eaux internationales, près de Gaza, par les forces sionistes, emprisonnés, interrogés et enfin expulsés. (http://collectif69palestine.free.fr/spip.php?article359)

Fin 2011, c’est la création d’une nouvelle organisation nationale, l’Union française des consommateurs musulmans. Car les réflexions autour d’une économie alternative, de l’écologie et le sujet de l’éthique dans la consommation sont des questions capitales. (http://www.ufcm.fr/)

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